La grande effraction

Ni ménagères, ni courtisanes, de Marie-Pier Tardif, sonne comme un cruel rappel : l’histoire de l’anarchisme ne coïncide pas toujours avec celle du féminisme. Grandes absentes des rédactions libertaires de la fin du XIXe siècle, certaines femmes se sont toutefois employées, plume à la main, à bousculer ces assignations de genre. Depuis un « nous » féminin, dépositaire de leurs savoirs situés, elles font effraction dans l’espace de la polémique pour donner corps à un nouveau sujet critique : celui des intellectuelles.

Marie-Pier Tardif | Ni ménagères, ni courtisanes. Les femmes de lettres dans la presse anarchiste française (1882-1905). Préface de Marie-Ève Thérenty. Presses universitaires de Rennes, 302 p., 25 €

L’ouvrage, que Marie-Pier Tardif tire de sa thèse, excave des voix féminines restées sans écho, trop longtemps couvertes par les tonitruants faits d’armes ou les brochures fracassantes de leurs homologues masculins. Elles ne manquaient pourtant pas de prendre la plume dans la presse libertaire militante et culturelle fin-de-siècle (Le Libertaire, Les Temps Nouveaux, L’Humanité nouvelle…). Exhumant 600 de leurs articles, l’autrice traque leurs contributions jusqu’au creux de rubriques réputées moins nobles (correspondances, lettres ouvertes, comptines…). Dans l’essor spectaculaire qu’elles connaissent alors, ces feuilles anars s’avèrent propices à l’expression de plumes féminines moins professionnalisées et plus marginales.

Marie-Pier Tardif en propose une lecture sans exclusive : il ne s’agit plus d’évaluer la sincérité de leur anarchisme – nombre d’entre elles demeurent d’ailleurs encore dissimulées derrière leurs pseudonymes – mais de les mettre toutes à l’honneur dans leur variété, sans manquer de faire apparaître leur dissonance. Qu’elles se soient ou non explicitement revendiquées libertaires, ces femmes animent cet espace discursif hautement clivé qu’est l’anarchisme, et contribuent à faire de cette presse bouillonnante un carrefour essentiel de la polémique.

En guise de conclusion, elle offre une comparaison particulièrement cruelle avec l’Espagne. Là-bas, des femmes anarchistes accèdent aux fonctions prestigieuses de rédactrices en chef. L’ensemble du livre sera travaillé par ce même soupçon planant au-dessus de l’anarchisme hexagonal : celui de ne s’être pas débarrassé de son encombrant legs proudhonien, auquel le titre de l’ouvrage rend un hommage des plus modérés. Usant des techniques de l’analyse socio-poétique, l’autrice décortique les rhétoriques masculinistes d’anarchistes en vue, à l’instar des « Amazones littéraires » de Han Ryner. Ce militant individualiste déplore l’entrée des femmes dans le champ littéraire, énumérant les tares intellectuelles prétendument inhérentes à leur sexe : sentimentalité pathétique, désordre spirituel et manque d’originalité.

Ni ménagères, ni courtisanes</em>, Marie-Pier Tardif montre que l'histoire de l'anarchisme ne coïncide pas avec celle du féminisme.
Alexandra David-Néel et le Lama Aphur Yongden au Tibet (1920) © CC0/WikiCommons

Ces accusations trouvent alors une caisse de résonance dans la condamnation par les anarchistes du féminisme des « votardes » (Henri Duchmann), qui s’égarerait en érigeant les hommes en « ennemis de la femme » (Louis Matha). Mais ce ne sont pas les contradictions qui manquent : ils s’autoproclament ailleurs d’ardents défenseurs des femmes, reconnaissant même une oppression spécifique à leur égard. Ils trouvent leurs appuis chez certaines militantes libertaires, lesquelles n’hésitent pas à reconduire quelques-uns de leurs préjugés virilistes.

« Et pourtant, elles écrivent », semble marteler l’autrice, qui suit leurs traces jusque dans des entrefilets exilés dans les dernières pages des journaux. À travers de minces correspondances, lettres ouvertes ou autres appels à fonder des groupes « de mères sincèrement révolutionnaires », ces femmes, sur lesquelles pèse trop lourdement la « charge parentale », ambitionnent de politiser leurs congénères. Elles usent ainsi de ruses rhétoriques et littéraires, en apparence inoffensives, qu’elles glissent dans des comptines révolutionnaires pour enfants (Louise Quitrime), des farces médiévales (Marie Sarel), des récits autobiographiques (Mary Huchet) ou encore des critiques théâtrales (Judith Cladel).

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Au prétexte de ne manier que l’ironie habile, les genres surannés ou l’écriture de soi, ces femmes de lettres bousculent subtilement les hiérarchies des genres, sans manquer jamais d’innover. En ce sens, un formidable chapitre exhume les récits de voyage de deux globe-trotteuses en solitaire. Subvertissant les codes du genre, Alexandra David-Néel et Isabelle Eberhardt se refusent à verser dans le sensationnalisme orientaliste. Elles préfèrent se fondre dans les foules et recueillir les traditions orales qu’elles livrent ensuite à leurs lecteurs sous la forme d’impressions subjectives et contemplatives aux vertus puissamment anticolonialistes.

À première vue, ces écrivaines passeraient presque pour de piètres révolutionnaires, qu’aucun exploit n’auréolerait. À mesure que leurs plumes s’affermissent, elles élargissent pourtant peu à peu les contours habituels du politique, faisant droit à leurs affects situés et expériences collectives de l’intime. Sous la plume d’Alice C. de S., par exemple, l’empathie et la compassion deviennent les moteurs du sentiment intime du révolutionnaire, contrecarrant l’égoïsme galopant des bourgeois. Marie Malthuriel politise, elle, la puissance vengeresse des mères face à un État « anthropophage », enrôlant les jeunes tour à tour comme chair à canon et chair à patron.

Ces plumes inoculent aussi à bas bruit une critique de l’anarchisme, en ironisant sur les impensés virils de leurs homologues masculins. Comment peuvent-ils réduire le travail féminin au déshonneur quand il est le socle principiel de l’émancipation collective des femmes ? Louise Réville l’affirme : si les femmes ne disposent pas de revenus décents, l’idéal anarchiste de l’amour libre et plural, débarrassé des carcans de la conjugalité bourgeoise, ne restera que le privilège de l’homme volage que sa compagne attend docilement à la maison. Plus provocatrice encore est la mise à l’épreuve littéraire des utopies anarchistes par Marie Huet. Son texte, « Dans ce rêve », éclaire combien l’abolition du capitalisme ne se confond jamais avec celle du patriarcat. L’Arcadie anarchiste promise tournera court quand, face à la persistance de leur condition d’exploitées, les femmes préféreront prendre le chemin de l’exil. Comme conclut brillamment Marie-Pier Tardif : « La fiction devient donc une manière d’exposer en quoi l’anarchisme se présente parfois lui-même comme une véritable fiction politique ».

Offert comme une subtile contre-histoire féministe des revues anarchistes, l’ouvrage décrit surtout les effets émancipateurs de l’entrée progressive, mais décisive, des femmes dans l’arène discursive de l’anarchisme. Sans jamais se faire hagiographe, Marie-Pier Tardif donne à voir le travail patient, et toujours tâtonnant, d’édification d’un « nous » féminin, sans en éluder les maintes contradictions. Loin de composer une avant-garde structurée et cohérente, cette pluralité de femmes, socialement et politiquement hétérogènes, tente peut-être avant tout de faire place à un nouveau statut qu’on leur dispute déjà : celui d’intellectuelle.

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