Censure, d’Anna Arzoumanov, a pour mission l’approfondissement épistémique de ce mot. Celui-ci apparaît, au bout d’une lecture savante mais jamais absconse, auréolé d’un brouhaha désilencié. Un effort d’éclaircissement plus que bienvenu.
Anna Arzoumanov est une chercheuse qui s’intéresse aux modalités de contrôle de la parole publique et oriente son travail vers l’observation de la liberté de création. C’est d’ailleurs, à l’issue de cet ouvrage volontairement didactique, une des questions qui se posent. Qu’est-ce que la liberté de création? On peut légitimement, à l’extrême opposé de la censure, se poser la question. Dans les deux cas, les mêmes questions de libre arbitre, de déterminisme, du difficile décompte de la part individuelle ou sociétale, se posent.
Le mot censure a tendance, nous met en garde Anna Arzoumanov, à recouvrir des situations qui n’ont rien à voir les unes avec les autres : des situations qui, selon elle, ne relèvent pas tout à fait de la censure mais plutôt d’un panel d’actions « qui vont de la critique publique à la dégradation matérielle, en passant par le boycott, la pression politique ou médiatique, la décision administrative, la déprogrammation ou le blocage ». Certaines mobilisations « se donnent immédiatement à voir », d’autres sont plus discrètes, il s’agit de déprogrammations, de refus de financement, d’arbitrages administratifs prudents, de non-attributions de salles, de décisions qui « peuvent ne pas être présentées comme des empêchements [mais] qui ont pourtant pour effet d’agir concrètement sur la vie des œuvres ». Il s’agit de rentrer dans les faits et de comprendre pourquoi les termes de censure, voire de terrorisme intellectuel, sont brandis en face de ce qui s’avère n’être qu’une mobilisation critique n’empêchant pas la diffusion d’une œuvre.

Il s’agit aussi, en amont, de percevoir la façon dont la prudence des programmateurs s’assimile parfois à une sorte d’autocensure, tout en préservant l’idée qu’on ne peut, face à un « mécanisme d’anticipation », affirmer de façon définitive qu’il s’agit d’une autocensure, même dans les cas où elle est patente, dans la mesure où les hésitations, les craintes des programmateurs témoignent aussi bien « d’une reconfiguration des normes sociales et des sensibilités collectives ». Bref, imaginer une liberté de création sans entrave aucune revient à « figer la liberté de création dans un modèle abstrait, indifférent aux transformations du monde social ». C’est là un point essentiel souligné par son essai.
L’ouvrage se veut neutre politiquement, ce qui paraît nécessaire pour approcher le terme de censure dans la mesure où il est souvent brandi comme une arme. Il s’agit bien, et Anna Arzoumanov le souligne à plusieurs reprises, d’une bataille culturelle contemporaine. On peut d’ailleurs, en reprenant les arguments de Michel Foucault à propos de la société considérée comme un état apparemment (et seulement apparemment) stabilisé de guerre sociale, se demander si le mot bataille n’est pas un peu édulcoré et s’il ne s’agit pas plutôt d’une véritable guerre culturelle et par conséquent d’une mobilisation profonde des partis pris en présence. Anna Arzoumanov rappelle ce fameux argument développé par Antonio Gramsci au sujet de ce qu’il a appelé la « guerre de position » : le pouvoir bourgeois se maintient en construisant une hégémonie culturelle fondée sur la production d’évidences partagées, sur la stabilisation de certaines visions du monde. Cette argumentation a été reprise par l’extrême droite pour attaquer l’hégémonie culturelle historiquement de gauche (comme le rappelle Anna Arzoumanov) en France et ailleurs en Europe.
Elle rappelle aussi l’existence du rapport The Next Wave qui a révélé « l’ampleur des financements des réseaux anti-genre en Europe » : publié par le Forum parlementaire européen sur les droits sexuels et reproductifs, cet état des lieux documenté révèle les trajectoires financières de nombreux acteurs extrémistes religieux et de populistes d’extrême droite visant à contrer l’hégémonie culturelle de gauche. Il est impossible de s’intéresser à la censure sans montrer les forces en présence, sans les révéler. Et sans observer un très curieux renversement de valeur. En effet, les « nouvelles censures » sont attribuées aux milieux progressistes alors qu’elles avaient historiquement toujours été associées aux forces conservatrices.
Reste, entre les agents actifs de cette guerre culturelle, un public parfois de parti pris, parfois tiraillé, parfois aussi indifférent. Dans quelle mesure est-il possible, pour ce public, pour ce peuple de spectateurs, d’accéder à un espace où le conflit est à la fois vécu et joué ? Où la violence est simulée, observée, pensée ? Si la démocratie est fondée, comme l’a pensé Claude Lefort, sur la conflictualité et si, par ailleurs, on se rend compte qu’il est intéressant de débattre, de mettre en face des visions opposées, divergentes, on s’aperçoit, concrètement, que c’est difficile à mettre en place, voire impossible. L’art est-il capable d’organiser ce lieu vide du pouvoir dont parle Claude Lefort, où le conflit pourrait se jouer sans mettre en danger le public ? Ce n’est pas le propos du livre, mais le travail consciencieux d’Anna Arzoumanov donnera sans aucun doute un outil conceptuel nécessaire à l’appréhension de notre société actuelle.
