Un « musulman indien jacobin »

Les fils d’un nabab, dépossédé de son fief par la Compagnie britannique des Indes orientales, décident de demander réparation et d’aller plaider leur cause à Londres. Pour l’un d’entre eux, Ahmad, le trajet, au cours duquel il rencontrera de nombreux obstacles, va prendre deux ans et demi. Cela dit, L’histoire d’Ahmad Khan. Sur les traces d’un voyageur indien à l’âge des révolutions, de Rahul Markovits, n’est pas un simple récit de voyage.

Rahul Markovits | L’histoire d’Ahmad Khan. Sur les traces d’un voyageur indien à l’âge des révolutions. PUF, coll. « Le nœud gordien », 356 p., 26 €

L’auteur s’applique, au cours de sa minutieuse enquête, à comprendre les mécanismes des déplacements de simples particuliers entre l’Inde et l’Angleterre, d’autant qu’Ahmad se trouve en France en 1793 ! Ce qui peut surprendre, c’est que ce très long voyage est accompli, pour ainsi dire, gratuitement, car les diverses autorités prennent en charge, à chaque étape, l’entretien des voyageurs. Certes, à une incontestable hospitalité, s’ajoute une volonté d’affirmer des droits sur les routes et les voies de passage stratégiques, tout en contrôlant les déplacements.

En novembre 1772, contre l’avis des directeurs de la Compagnie des Indes qui se trouvaient  à Londres, la présidence de Bombay décida de donner l’assaut à Baroche (Bharuch) au Gujarat, dans le nord-ouest du pays, en utilisant l’artillerie de croiseurs qui fit une brèche dans les remparts de la ville. La ville fut pillée pendant trois jours et subit les exactions de la soldatesque, ce qui relativise le prétendu modèle de l’Empire britannique « par procuration ». Le nabab, Mu’azzaz Khan, s’enfuit et mourut peu après. Ses fils grandirent, et, vingt ans après, décidèrent d’aller plaider leur cause en Angleterre. Le projet n’était pas utopique. Rahul Markovits rappelle qu’à l’époque « l’idéologie impériale sûre d’elle-même et triomphant sans partage » n’était pas encore de mise en Grande-Bretagne. En effet, une opposition à la colonisation existait, et les journaux du temps se firent l’écho des reproches adressés à la présidence de Bombay. Le roi lui-même se plaignit de cette brutalité. Il est vrai que la terrible famine du Bengale, en 1770, qui fit peut-être deux millions de morts, avait révélé la voracité de la Compagnie des Indes qui avait aggravé la situation par son avidité fiscale. Cependant, recouvrer Baroche n’était pas possible car les Britanniques avaient dû céder la ville, pour un temps, aux puissants Marathes, caste guerrière qu’il ne convenait pas d’affronter.

L’ouvrage est à la croisée des histoires de l’Inde, de l’Empire britannique, de la France et de l’Empire ottoman. La période est une époque de crises qui voit le déclin des empires safavide et moghol, lequel va ouvrir la voie au colonialisme européen. Les voyages des deux fils, qui accompliront effectivement le trajet, montrent les connexions qui unissaient l’Inde au Moyen-Orient. De même que de Constantinople au Siam, était ouverte une vaste aire de circulation parcourue par des voyageurs ottomans et persans en route pour l’Asie.

De « fils de prince », Ahmad devient donc vagabond, déchu socialement. Le long voyage qu’il entreprend montre que l’on va de ville en ville et non pas d’État en État. On passe de Mascate à Bassora, puis de Bagdad à Constantinople. Le voyage est semé d’embûches. À Bassora, une vive tension règne car un marchand juif a été retrouvé assassiné et un ouvrier arménien est accusé. Il faut un mois pour remonter le Tigre, à bord d’un donek, petit bateau pourvu d’un foyer en brique et en argile et d’un système de nattes en osier, pour se protéger du soleil. À Bagdad, le consul est Jean-François Rousseau, cousin du philosophe. Il faut quatre mois pour atteindre Constantinople, où ils sont logés dans un couvent de derviches tourneurs. Ahid ud-din se sépare alors d’Ahmad et de Navazish pour prendre, par prudence, un itinéraire différent.

L’histoire d’Ahmad Khan. Sur les traces d’un voyageur indien à l’âge des révolutions, de Rahul Markovits, n’est pas un simple récit de voyage.
Page d’un livre d’Omen (vers 1800) © CC0/The Metropolitan Museum of Art

En avril 1793, Ahmad et Navazish, « vêtus à la turque », « parlant un langage inconnu », sans ressources, après la quarantaine d’usage, reçoivent une aide et un laissez-passer à Marseille. Rahul Markovits fait remarquer que « le tournant xénophobe » de la Révolution, mis en avant par Albert Mathiez, ne tient plus. En effet, en l’occurrence, les autorités firent toujours preuve d’un certain pragmatisme pour distinguer le « bon étranger » du « mauvais ». Ils séjournent à Lyon, et se retrouvent sous les bombardements car la ville est en insurrection contre Paris. Et voilà que Navazish meurt d’une attaque ! Ahmad le fait embaumer, comme l’ont été Mirabeau et Marat. À Paris, il est bien accueilli. Il existait déjà, dans l’Ancien Régime, des habitudes d’hospitalité pour les étrangers de marque. La tradition continue, les révolutionnaires s’efforçant de revivifier l’accueil en le politisant. « Le fils de prince » est conduit à Versailles, ville qui a perdu son faste puisque le roi n’y est plus. Il s’installe au sein de la famille de Pierre Ruffin, secrétaire interprète de la Commission des relations extérieures, qui parle le persan et l’ottoman. Dans la maison familiale habite aussi Barthélémy de Lesseps, seul survivant de l’expédition de La Pérouse, qui avait été débarqué au Kamtchatka et chargé de traverser la Russie en traineau pour porter à Versailles les notes et les documents accumulés pendant le périple.

La Révolution « honorant le malheur », Ahmad reçoit un certificat d’hospitalité, 300 francs par mois, et est autorisé à porter la cocarde, non sur le turban, puisque l’islam l’interdit, mais sur le revers de son vêtement. Son séjour dure sept mois, et il n’est pas impossible que les autorités aient cherché à le retenir pour le convaincre du bien-fondé des idées de la Révolution. Ahmad apprend le français et, avec l’aide de Ruffin, effectue, en persan, la première traduction en langue non européenne de la Déclaration des droits de l’homme de 1793. Toutefois, La Commission des affaires extérieures renâcle à lui acheter des habits car les fonds manquent. Elle argue alors que, venant d’un pays chaud, il peut garder ses vêtements d’hiver en été sans beaucoup d’inconvénients !

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Exfiltré par la Suisse, il rejoint Ostende et arrive en Angleterre. Il y apprend que son frère Ahid ud-din est arrivé bien avant lui ! Celui-ci était à Toulon au moment où les modérés ont chassé les Jacobins et juste avant que les Britanniques ne prennent le contrôle de la ville. Il y était resté trois mois et, en novembre 1793, avait embarqué à bord du HMS Egmont pour l’Angleterre. Si, à Londres, il incommoda la Compagnie, elle prit néanmoins en charge son séjour. La négociation fut âpre : la Compagnie proposa une allocation mensuelle de 200 roupies à chacun de ses frères, avec un viatique de 100 livres sterling. Ahib ud-din refusa tout d’abord, puis fut contraint d’accepter et de repartir pour Bombay, au grand soulagement de la Compagnie. Ahmad arriva début 1795 à Londres pour apprendre qu’un accord définitif avait été conclu. Il reçut tout de même 400 guinées pour ramener la dépouille de son frère, laissée à Lyon.

L’itinéraire de retour est le même qu’à l’aller, à ceci près qu’il voyage au sein d’un réseau français. À Constantinople, il loge dans le palais de France, mais doit demeurer confiné dans sa chambre pendant quatre mois car la peste fait rage. Il y retrouve Ruffin, nommé premier secrétaire. Ahmad participe au défilé prestigieux qui mène à Topkapi pour l’audience accordée par Selim III à Raymond de Verninac, envoyé extraordinaire de la République française. Le sultan remarque le jeune homme et, sensible à ses malheurs, se montre généreux et lui permet de voyager avec une garde « tartare », ainsi que les Européens appelaient les porteurs de courriers officiels. C’en est trop pour les Anglais, convaincus qu’Ahmad est un agent français chargé de répandre le jacobinisme en Inde. Ils soupçonnent également, à tort, que le cercueil sur lequel Ahmad veille si jalousement contient bien autre chose qu’une dépouille. Il est arrêté à Bombay et sera incarcéré pendant près de trois ans. Il est découvert alors qu’Ahmad, qui a si bien rempli sa mission, n’est pas… un des fils du nabab.

Rahul Markovits fait véritablement œuvre d’historien en nous invitant à partager les méandres d’une recherche délicate. Au-delà de l’aventure, il réussit à faire saisir au lecteur les enjeux politiques, militaires et coloniaux qui dépassent les protagonistes. Il évoque aussi avec précision les idées du temps sur le voyage et les étrangers, à travers un personnage, qui, sûr de son bon droit, n’hésita pas à se lancer dans des aires inconnues et lointaines sans un sou en poche.