Entretien avec Gérard Noiriel

 « Écrire sur le peuple, c’est choisir son camp. » La formule claque sous la plume de Daniel Roche, historien des Lumières, dans son ouvrage Le peuple de Paris. Essai sur la culture populaire, paru en 1981. 1981… autant dire il y a une éternité, à un moment où l’histoire économique et sociale, héritière d’Ernest Labrousse (1895-1988), pouvait sembler briller de mille feux et offrait aux lecteurs nombre d’ouvrages marquants. Dans le sillage de 1968, l’histoire sociale s’était aventurée sur de nouveaux terrains, exploitant de nouvelles sources, expérimentant de nouvelles méthodes, dans le dessein de retrouver les traces de la vie opiniâtre et fragile, la voix des « silencieux » de l’Histoire :  paysans longtemps majoritaires, ouvriers, pauvres et « marginaux », femmes, militants, réprouvés de toutes sortes et révoltés parfois. D’une certaine façon, le dernier ouvrage de Gérard Noiriel, fruit de dix ans de travail, vient de loin.


Gérard Noiriel, Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours. Agone, 816 p., 28 €


Remontons aux années 1960-1970. Vu de France, l’œuvre de Pierre Goubert (1915-2012), qui publie en 1966 son Louis XIV et vingt millions de Français, un ouvrage au titre éloquent et qui fit scandale dans les milieux les plus conservateurs, peut sembler emblématique d’une tendance de fond, et offrir une manière, non pas « d’aller au peuple », mais de lui restituer sa place dans l’Histoire. Loin de se vouloir historien « du peuple » ou d’un groupe social, fût-il majoritaire, Goubert cherchait plutôt à comprendre la complexité du social, c’est-à-dire la diversité des rapports de domination politiques, économiques, socio-culturels qui se tissent, qui se défont, qui sont l’objet de conflits ou de négociations en un temps et des lieux donnés. Tel était le « fond du problème » pour reprendre l’une de ses expressions : « Le fond de la société d’Ancien Régime, en France et peut-être ailleurs, ce sont les rapports d’une masse de dominés avec une poignée de dominants ». Le propos peut bien évidemment être élargi à d’autres périodes. Vers le milieu des années 1970, l’étude de ces rapports pouvait importer davantage et sembler plus éclairante que tout effort de définition préalable des classes inférieures. Une seule certitude pouvait aussi ressortir, les uns ne « font » pas l’Histoire sans les autres, les dominés sans les dominants, et réciproquement.

Il faut pourtant élargir l’horizon, regarder au-delà de certains courants de l’historiographie française. En Angleterre, « l’École » qui se constitue vers 1960 à l’université de Warwick autour d’Edward P. Thompson (1924-1993), l’auteur du célèbre La formation de la classe ouvrière anglaise (1963), pose les fondations d’une histoire sociale « par en bas », ouvrant tout un domaine d’étude centré sur les pratiques, les comportements et les résistances populaires, à rebours d’une historiographie dominante focalisée sur la vie politique, les institutions et les grands hommes. Loin d’être purement aliénées, aveugles dans leurs colères, les classes populaires ne peuvent être assimilées à des agents passifs de l’Histoire, dénuées de la moindre logique pratique, d’idéaux, d’objectifs concrets ou de projets. La traduction récente – et tardive – de l’Histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours (Agone, 2002), ouvrage écrit par Howard Zinn (1922-2010) vers la fin des années 1970, a mis en lumière les propositions de cette historiographie de langue anglaise, défendue par d’autres auteurs parfois plus confidentiels en France, comme Peter Linebaugh, Marcus Rediker ou Cassandra Pybus.

Mais, en 2002, l’hirondelle Zinn ne faisait pas forcément le printemps ni le renouveau d’une histoire sociale qui avait été progressivement marginalisée depuis la fin du XXe siècle, au profit d’autres grilles d’interprétation culturelles, politiques ou « identitaires ». En congédiant ce que l’on considérait comme né d’une prétendue vulgate « marxiste » déterministe, présentée comme dominante dans les sciences sociales, simplifiant au passage des propositions bien plus riches et nuancées dans les faits, on pouvait aussi congédier une « question sociale » qui n’aurait plus eu lieu d’être. Au prétexte que les conditions sociales ne pouvaient, seules, tout expliquer, on leur déniait finalement le pouvoir d’expliquer quoi que ce soit.

Il arrive pourtant que les faits soient têtus et que le refoulé ressurgisse. Avant que la crise sociale que traverse la France depuis quelques mois ne semble redonner une actualité immédiate aux travaux qui analysent les dynamiques complexes, les tensions et les contradictions de la vie sociale, le marché de l’édition pouvait déjà témoigner de l’existence d’une curiosité en ces domaines. En attestent depuis une bonne dizaine d’années les traductions successives des travaux de Rediker consacrés aux gens de mer et à l’Atlantique révolutionnaire, chez des éditeurs militants mais aussi chez un « grand » éditeur, ou encore la traduction des écrits d’E. P. Thompson ou d’historiens proches. Puis est venue, plus récemment, une série d’ouvrages qui revendiquent l’appellation d’Histoire populaire, illustrée par l’ouvrage de Michelle Zancarini-Fournel, Les luttes et les rêves. Une histoire populaire de la France de 1685 à nos jours (La Découverte, 2016), ou par celui d’un groupe d’auteurs parmi lesquels les historiens Alain Croix et Didier Guyvar’h, Histoire populaire de Nantes (Rennes, 2017), donnant le sentiment d’un nouvel engouement du public.

C’est dans ce contexte éditorial, historiographique, mais aussi sociopolitique, que nous avons souhaité ouvrir le dialogue avec Gérard Noiriel pour comprendre, au-delà de « l’effet de mode » et de la pression médiatique, les significations possibles de ce renouveau d’une histoire sociale, exigeante, mais soucieuse d’être lue par le plus grand nombre.  Pour comprendre aussi ce que faire et écrire une « histoire populaire » peut vouloir dire, lorsqu’on est historien de métier et spécialiste reconnu, discuté, des sciences sociales.

Le dernier ouvrage de Noiriel s’inscrit dans une œuvre riche, ponctuée de travaux consacrés notamment à l’histoire de la classe ouvrière (Longwy. Immigrés et prolétaires (1880-1980), 1984 ; Les ouvriers dans la société française, 1986), à l’histoire de l’immigration (Le creuset français. Histoire de l’immigration (XIXe-XXe s.), 1988 ; Gens d’ici venus d’ailleurs. La France de l’immigration de 1900 à nos jours, 2004), à l’histoire du « fait » national (État, nation et immigration, 2001 ;  Qu’est-ce qu’une nation ? 2015), au racisme (Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècles), 2009 ; Le massacre des Italiens. Aigues-Mortes, 17 août 1893, 2010). Tous ces thèmes habitent son « Histoire populaire » qui met en perspective nombre de problèmes d’actualité pour en renforcer l’intelligibilité : les transformations du monde du travail, l’importance des migrations dans la société française, le débat sur la protection sociale, la crise de la représentation politique, du syndicalisme et des « corps intermédiaires », l’affirmation des revendications identitaires.

Gérard Noiriel, Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours

Gérard Noiriel © Jean-Luc Bertini

L’expression « histoire populaire » suscite aujourd’hui un nouvel engouement et les ouvrages qui s’en réclament rencontrent un certain succès public. Comment l’entendez-vous ? « Populaire » désigne-t-il un objet ou une méthode, une démarche ?

Il faudrait d’abord préciser le sens de ce que vous appelez un « nouvel engouement » pour l’histoire populaire, en procédant à une analyse sociologique des formes de réception des ouvrages universitaires. Si l’on prend le critère du nombre des exemplaires vendus, « l’engouement » pour mon Histoire populaire de la France est tout à fait relatif comparé aux ouvrages à prétention historique de journalistes comme Stéphane Bern ou Éric Zemmour…

Autant que je puisse en juger, « l’engouement » dont a bénéficié mon livre a d’abord été limité au milieu intellectuel politisé à la gauche de la gauche. C’est la conséquence directe de mon choix de publier cet ouvrage chez Agone, un petit éditeur marseillais connu pour ses engagements civiques. La « promotion » du livre a d’abord été assurée par Le Monde diplomatique qui en a publié des extraits en « bonnes feuilles » dès le mois d’août. Avant même la sortie du livre (mi-septembre 2018), j’ai été invité dans des rencontres militantes (festival d’Uzeste, université d’été de La France insoumise, Fête de l’Humanité, etc.) et dans le vaste réseau des librairies avec lesquelles travaille Agone. J’ai bénéficié aussi des mutations récentes de l’espace public, qui résultent du développement extraordinaire de l’internet. J’ai notamment été invité par un collègue médiéviste, Julien Thery, pour la première émission de son émission « la grande H » sur Le Média, chaîne diffusée sur YouTube. Moi qui n’y connaissais pas grand-chose, j’ai utilisé Amazon et Twitter pour convertir le petit écho produit par mes prestations médiatiques en « amis » et en « followers » (plus de 5 000 aujourd’hui). J’ai ouvert un blog qui a connu un certain retentissement parce que  j’ai abordé de front des questions sur lesquelles je reviendrai plus loin concernant la fonction civique de l’historien.

Dans un premier temps, c’est surtout dans ce petit cercle que j’ai repéré un « engouement ». Mais à l’exception de L’Obs, les journalistes qui régentent la vie intellectuelle parisienne n’ont pas accordé d’intérêt à mon livre. J’ai eu droit à un petit article dans Libération, mais pas une ligne dans Le Monde des livres. À partir de la mi-novembre, les choses ont complètement changé en raison du mouvement des Gilets jaunes. Le Monde a publié une longue tribune dans laquelle j’ai réfuté les qualificatifs péjoratifs d’emblée appliqués à cette lutte populaire (« jacquerie », « poujadisme »). À partir de ce moment-là, les grands médias ont découvert mon existence et celle de mon livre.

J’en viens maintenant à la deuxième partie de votre question qui concerne la définition de « l’histoire populaire ». Comme je l’explique ci-dessous, dans mon cas c’est le résultat d’une commande d’Agone, qui avait publié l’édition française de l’Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn. Tout en me plaçant dans le sillage de cet historien que j’admirais, j’ai appréhendé l’histoire populaire dans un sens un peu différent du sien, pour des raisons sur lesquelles nous reviendrons sans doute. Pour moi, l’histoire populaire n’est pas l’équivalent de l’histoire des classes populaires (même si j’utilise souvent cette expression pour désigner les classes dominées). Dans ce livre, je définis le « populaire » comme une relation de pouvoir qui lie les dominants et les dominés au sein d’un même État.

Comment en êtes-vous venu à écrire une « histoire populaire de la France », c’est-à-dire une synthèse de nature différente de vos travaux scientifiques passés ?

Au total, cet ouvrage m’a occupé pendant une dizaine d’années, mais avec de longues interruptions, dues notamment aux recherches que j’ai consacrées à l’histoire du clown Chocolat. L’un des intérêts que je voyais dans cette vaste entreprise était, effectivement, qu’elle me permettait de présenter une « synthèse » de mes travaux antérieurs, mais aussi de rendre hommage à tous ceux avec qui j’ai travaillé au cours de ma carrière : les collègues avec lesquels j’ai tenté de promouvoir la socio-histoire comme un domaine propre de la recherche historique, les étudiants qui ont fait leur thèse avec moi et qui souvent n’ont pas trouvé d’éditeur, etc.

Ce souci de rassembler toutes ces recherches s’est imposé quand je suis entré dans la dernière ligne droite de ma carrière, lorsque j’ai vu se rapprocher le moment où j’allais prendre ma retraite (effective depuis septembre 2018). Même si, dans notre métier, ce n’est pas une rupture brutale, c’est quand même une période où la question du bilan se pose, où le désir de transmettre à la génération suivante s’impose.

Gérard Noiriel, Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours

On retrouve dans votre livre, sur la longue durée, certaines questions ou grands thèmes structurants de cette histoire de la France. Parmi eux, l’immigration et son traitement administratif, les dispositifs de son contrôle ; celui de l’exploitation et de ses modalités (incluant l’esclavage et le travail forcé) ou encore celui des formes de la représentation et de la participation politique. En quoi l’approche en termes d’« histoire populaire » offre-t-elle un éclairage neuf ou différent ? Vue sous ces trois angles, l’histoire de la France se distingue-t-elle de celle des autres pays ?

Quand vous évoquiez plus haut la « synthèse de nature différente de [mes] travaux scientifiques passés », vous avez eu raison d’utiliser l’expression « de nature différente ». En effet, le but n’était pas seulement d’intégrer dans ce livre des connaissances produites depuis une quarantaine d’années. Il s’agissait aussi de défendre une démarche scientifique. C’est à ce niveau que se situe le principal « thème structurant » de mon Histoire populaire. J’ai tenté de mobiliser la double formation que j’ai reçue en histoire et en sociologie pour fabriquer une « grille de lecture » socio-historique de l’histoire de France. Sur le plan théorique, elle combine (principalement) les apports de Karl Marx, Norbert Elias et Pierre Bourdieu. La question fondamentale qui parcourt le livre est celle du lien social. Alors que les courants dominants de la recherche historique (que ce soit l’histoire politique, l’histoire culturelle ou l’histoire des idées) raisonnent sur des entités collectives (l’État, l’Église, le Parti, l’Opinion publique, l’Imaginaire, etc.), la démarche socio-historique cherche toujours à retrouver les individus réels et les liens qu’ils tissent entre eux. Ce qui est très difficile parce que le socio-historien est bien obligé, lui aussi, d’utiliser des concepts généraux.

C’est ce genre de préoccupations qui a guidé mes choix. Dans ce livre, je pars du principe que « la France », ce sont tous les individus liés entre eux parce qu’ils sont placés sous la dépendance du même pouvoir souverain (l’État royal au départ, puis l’État national républicain), d’abord comme sujets puis comme citoyens. C’est ce qui justifie mon point de départ : le début du XVe siècle, quand Charles VII est parvenu à imposer de façon définitive l’impôt royal. J’utilise l’expression « relation de pouvoir » dans un sens neutre. Pour moi, les liens sociaux sont par définition des relations de pouvoir, mais celles-ci peuvent prendre deux formes contradictoires : elle peuvent engendrer des rapports de domination, mais aussi de la solidarité.

Ce schéma de base a guidé toute mon enquête et déterminé les choix que j’ai dû faire ensuite parmi la multitude des travaux historiques qui existent aujourd’hui. Voilà pourquoi, comme vous le dites, la question de la domination est l’un des thèmes structurants de mon livre, depuis les formes anciennes de l’esclavage jusqu’aux formes actuelles du capitalisme néolibéral qui précarisent de plus en plus les salariés. Néanmoins, je m’efforce aussi de montrer qu’à chaque époque la domination a engendré de la solidarité. Lorsqu’ils parviennent à réprimer une lutte sociale, les dominants croient toujours avoir annihilé définitivement les résistances populaires, mais celles-ci ressurgissent constamment sous une forme inédite (le mouvement des Gilets jaunes a parfaitement confirmé ce que j’ai écrit là-dessus dans mon bouquin).

Je précise que cette vision de l’histoire, je l’ai acquise dès mes premiers travaux. En 1979-1980, quand j’étais enseignant dans un collège de la banlieue de Longwy (Meurthe-et-Moselle), j’ai participé à la grande lutte des ouvriers de la sidérurgie contre la liquidation de leurs usines. Je leur ai consacré ma thèse pour montrer qu’on ne pouvait pas comprendre la longueur (le conflit a duré plus de six mois), l’intensité et l’unanimité de ce combat si l’on ne connaissait pas l’histoire de ces « hommes du fer », dans une région qui a été l’une des toutes premières terres d’immigration depuis le début du XXe siècle. Dans cette recherche, rééditée récemment par les éditions Agone [1], j’ai montré que le système de domination qu’on appelle le « paternalisme », imposé pendant trois quarts de siècle par les maîtres de forge, joua un rôle essentiel dans la fabrication d’un monde ouvrier homogène, enraciné, qui a acquis peu à peu une forte culture de classe. Cette culture a cimenté des liens de solidarité qui ont transformé cette région en un bastion de la CGT et du PCF, jusqu’à la liquidation des usines.

C’est avec la même « boîte à outils » que j’ai traité d’autres aspects des relations de pouvoir, comme la question des migrations. Je montre qu’il s’agit là d’une dimension centrale de l’histoire populaire. Quelle que soit l’époque, les migrants sont presque toujours des individus qui ont subi des formes extrêmes de domination sociale ; contraints de fuir le lieu où ils sont nés pour des raisons économiques ou politiques. Le principal changement se produit au début de la IIIe République, au moment de la « nationalisation » de la société française. Les migrants deviennent alors des immigrants, le clivage ville/campagne s’atténue au profit du clivage national/étranger. En jouant sur les discriminations liées à la nationalité, la classe dominante parvient alors à affaiblir les résistances populaires, mais là aussi on voit émerger de nouvelles formes de solidarité (défense des droits de l’homme, internationalisme prolétarien, etc.).

Comme vous le dites à juste titre, j’ai également analysé le thème de la représentation du peuple dans l’espace public avec ces mêmes outils, pour mettre en relief le clivage qui s’est sans cesse reproduit, depuis la Révolution française, entre une définition bourgeoise de la citoyenneté et une définition correspondant aux aspirations des classes populaires.

Quelle différence alors avec l’histoire sociale telle que la pratiquaient les historiens français des années 1960 et 1970 ? Pourquoi semble-t-il y avoir eu solution de continuité ? Avec plusieurs traductions récentes, les lecteurs français (re)découvrent E. P. Thompson et son héritage porteur d’une « histoire par en bas » : comment analysez-vous cette réception décalée d’ouvrages déjà assez anciens ?

Dans la nouvelle préface que j’ai écrite pour la réédition de mon livre Immigrés et prolétaires, j’ai expliqué que j’avais été moi-même formé comme historien dans les années 1970, à une époque où « l’histoire par en bas » était très en vogue chez les étudiants et les jeunes universitaires contestataires. Bien que le livre d’ E. P. Thompson The Making of the English Working Class n’existât pas encore en français, il a été l’un de mes livres de chevet à cette époque-là. Néanmoins, quand j’ai écrit ma thèse et l’ouvrage que j’en ai tiré (paru aux PUF dans la collection dirigée par Dominique Lecourt et Étienne Balibar), j’ai pris mes distances avec la lecture thompsonienne de l’histoire populaire. Je suis très heureux qu’une nouvelle génération d’historiens redécouvre aujourd’hui cette perspective, dont je me sens toujours proche. Néanmoins, on oublie que la réception des ouvrages d’E. P. Thompson a fait l’objet de polémiques d’autant plus acerbes que Thompson était lui-même très violent avec ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui. Sans entrer dans les détails d’une question qui mériterait d’être creusée, je me sentais finalement plus proche du marxisme althussérien et de la sociologie bourdieusienne, parce qu’ils s’intéressaient surtout au problème de la domination sociale plutôt qu’aux « résistances » populaires. Je vivais moi-même à l’époque au sein de la population ouvrière du bassin de Longwy. Cette familiarité explique sans doute pourquoi je voyais dans l’exaltation des « résistances » une nouvelle forme du romantisme indécrottable d’une partie des élites intellectuelles. La thématique de la « conscience de classe », omniprésente dans le livre de Thompson, ne me convenait pas non plus. Sans nier tout ce qu’avait apporté à la connaissance du monde ouvrier son anthropologie historique, j’étais davantage séduit par les pistes nouvelles proposées par un autre historien anglais, Gareth Stedman Jones, dans son livre Languages of Class [2].

Gérard Noiriel, Histoire populaire de la France. De la guerre de Cent Ans à nos jours

Gérard Noiriel © Jean-Luc Bertini

À qui s’adresse cette « histoire populaire » ? S’agit-il de retrouver la fibre de l’éducation populaire ? Quelles sont alors les conséquences en termes d’écriture de l’histoire ?

La question de savoir à quel public s’adresse l’historien m’a toujours beaucoup préoccupé, peut-être parce que j’appartiens moi-même à la catégorie des « transfuges sociaux », ayant « migré » d’un milieu social vers un autre. C’est ce souci qui m’a conduit, sur le plan épistémologique, à me tourner vers le pragmatisme, cette approche philosophique qui aborde la question de la vérité comme un rapport social : un fait scientifique peut être considéré comme vrai s’il est validé par les pairs. Ce principe de « communauté de compétence » est un idéal, souvent transgressé dans la pratique. Néanmoins, il structure les normes sur lesquelles reposent nos activités professionnelles (jurys de thèse, recrutements, comptes rendus de lecture dans les revues scientifiques, etc.). Il est bien évident qu’une histoire populaire de la France ne relève pas du même genre d’exercice. C’est une dimension de l’écriture de l’histoire qu’on appelle la synthèse. Elle est en rapport avec l’autre facette de notre métier d’enseignants-chercheurs : la transmission du savoir à des publics non spécialisés.

Comme je l’ai écrit il y a déjà longtemps, je pense qu’il est légitime qu’un historien puisse se livrer à différents types d’exercice, mais il faut éviter de les confondre. On ne peut pas évaluer une synthèse avec les critères qu’on utilise pour juger un travail pointu, fondé sur un travail d’archives. Voilà pourquoi le mot « populaire », utilisé dans le titre de mon livre, désigne aussi le public auquel je voulais m’adresser. Ne rêvons pas ! Il ne s’agit pas des classes populaires, mais plutôt du public intermédiaire : enseignants, étudiants, journalistes, salariés des métiers de la culture, etc. Quelques dizaines de milliers de personnes grâce auxquelles on peut espérer toucher un public plus vaste par toute une série de médiations qu’il serait utile d’analyser précisément.

Ce parti pris explique que, dans cette histoire populaire, je me suis efforcé de traduire les connaissances issues des recherches savantes dans un récit accessible à tous, en évitant les notes de bas de page, les développements théoriques, etc.

Comment voyez-vous, plus largement, le rôle de l’historien(ne), et comment peut-il ou peut-elle articuler sa fonction sociale et ses pratiques ?

Lorsqu’on est soi-même issu d’un milieu populaire, avec des frères et sœurs qui sont toujours confrontés aux multiples formes de domination qu’impose aujourd’hui le libéralisme échevelé des gens qui nous gouvernent, on ne peut pas échapper à un certain sentiment de culpabilité. Depuis que j’ai été recruté sur mon premier poste universitaire (à l’ENS-Paris), j’ai toujours eu le sentiment d’être un privilégié. C’est ce qui m’a poussé à ne jamais mettre mes deux pieds dans le monde académique. Depuis le début de ma carrière, j’ai animé des associations d’éducation populaire, d’abord quand j’étais enseignant à Longwy, puis à Paris. J’ai participé à la création de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigation (CNHI) sous l’égide de Jacques Toubon. Et j’ai démissionné avec sept autres collègues du conseil scientifique en 2007 quand le président Sarkozy a créé le ministère de l’Identité nationale. Avec quelques-uns des militants associatifs et des artistes qui avaient participé à des réunions de la CNHI pour savoir comment transmettre les connaissances historiques sur l’immigration au grand public, nous avons créé le collectif DAJA. Nous avons ainsi sorti de l’oubli l’histoire du clown Chocolat, sous la forme d’un spectacle présenté dans le cadre d’un programme de lutte contre les discriminations [3]. Beaucoup d’autres projets ont suivi, jusqu’aux conférences gesticulées et théâtralisées que nous présentons aujourd’hui dans les collèges, les lycées, les centres socio-culturels, etc.

Ces petits spectacles, qui durent généralement moins d’une heure, sont toujours suivis d’un débat. L’expression « conférence gesticulée » s’est répandue grâce à un comédien, Franck Lepage, très engagé dans l’éducation populaire. Elle a été reprise ensuite par quelques universitaires qui pratiquent le « stand up » et font appel à la participation active du public. Pour notre part, nous y ajoutons une dimension théâtrale. J’interviens moi-même comme conférencier, mais constamment en interaction avec une comédienne qui joue des saynètes, propose des « quizz » ou des chansons au public, projette des documents sur un écran vidéo, etc.

Je reconnais bien volontiers que je ne me suis lancé dans ce genre d’entreprise qu’à partir du moment où je n’avais plus rien à prouver dans mon milieu professionnel. Je me souviens que ma première prestation sur scène (dans la version initiale de notre spectacle sur Chocolat) a été commentée dans un article de Télérama intitulé : « Quand l’historien mouille sa chemise » ; ce qui m’a valu beaucoup de remarques ironiques de la part de mes collègues. On court toujours un risque à vouloir transgresser, même modestement, les normes qui définissent nos identités professionnelles. C’est sans doute pour cela que nous sommes très peu nombreux à tenter ce genre d’aventure.

Vous écrivez page 708 : « Malheureusement, l’historien des classes populaires remplit bien souvent un rôle ingrat car il intervient quand le combat est terminé et que le peuple a été vaincu ». Faut-il comprendre cela comme l’expression de votre profond pessimisme ? Ou bien peut-on considérer avec Enzo Traverso (Mélancolie de gauche. La force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe s.), La Découverte, 2016) que la « mémoire des vaincus » peut renouer « avec les espérances du passé restées inachevées » ?

Je suis d’accord avec ce qu’écrit Enzo Traverso. Dire que l’historien intervient forcément après la bataille n’est pas pour moi l’expression d’un profond pessimisme. J’aurais sans doute dû éviter d’utiliser l’adverbe « malheureusement ». Ce mot inapproprié montre que la posture de « l’intellectuel spécifique » que je défends est difficile à tenir jusqu’au bout. À la différence des intellectuels critiques, qui se font souvent les porte-parole des causes qu’ils étudient, je milite pour préserver l’autonomie de la recherche scientifique. La seule fonction civique qui me semble légitime pour un historien, c’est de transmettre le plus largement possible les connaissances qu’il a produites, pour que les citoyens les utilisent afin de nourrir leur propre combat. C’est pourquoi je pense aussi (en tout cas, c’est l’espoir qui sous-tend tout mon travail d’éducation populaire) que la connaissance du passé, y compris lorsqu’elle rappelle l’échec des luttes populaires, peut être une ressource pour les combats du présent et de l’avenir.


[1]  Gérard Noiriel, Immigrés et prolétaires. Longwy, 1880-1980, Agone, 2019.
[2]  Gareth Stedman Jones, Languages of Class: Studies in English Working Class History, 1832–1982, Cambridge, 1983 (le chapitre principal de ce livre a été traduit dans la Revue d’histoire moderne & contemporaine, 2007-1. Cela ne m’a pas empêché par la suite de critiquer son apologie du « linguistic turn » ; cf. Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Belin, 1996.
[3]  C’est du spectacle et du livre que de Gérard Noiriel sur ce personnage qu’a été tiré le film Chocolat réalisé par Roschdy Zem, avec Omar Sy dans le rôle-titre.

Propos recueillis par Vincent Milliot et Philippe Minard