Sur les pas perdus de Piekielny

Pour son deuxième roman, François-Henri Désérable part à la quête d’un personnage tiré de La promesse de l’aube. Entre espoirs et illusions, le récit constitue un bel hommage à Romain Gary et explore les potentiels de l’imagination et du réel stimulés par un univers fictif.


François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny. Gallimard, 272 p., 19,50 €


Il y en a pour qui la lecture de Romain Gary se cantonne à la simple délectation de ses romans, un point c’est tout. D’autres ne sauraient s’en contenter et se passionnent pour les théories les plus folles autour du mystère qu’est l’œuvre de Gary/Ajar. François-Henri Désérable (ou F. H., comme il se désigne lui-même) opte pour la deuxième posture. Le jeune auteur originaire d’Amiens compose alors une enquête géante en trois parties, visant à répondre à une question unique : qui est Monsieur Piekielny ? On se souvient de ce personnage à qui le chapitre 7 de La promesse de l’aube est dédié, ce petit homme discret à la barbe roussie par le tabac que l’auteur compare à une souris. Témoin du serment terrible prononcé par Mme Kacew au sujet du brillant avenir promis à son fiston adoré, ce voisin intelligent avait fait promettre à ce dernier de dire aux plus grands de ce monde lorsqu’il les rencontrerait qu’« au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait un certain M. Piekielny ».

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny

Romain Gary © Gallimard

Là voilà, la phrase fatidique qui hante l’esprit de F. H. Désérable depuis des années (cela remonte à son bac français, raconte-t-il) au point qu’il décide de revêtir loupe et casquette d’enquêteur et d’en faire le titre de son deuxième roman. Sous couvert d’apparentes digressions et dans une langue parsemée d’autodérisions, qui n’est pas sans rappeler l’ironie de Gary, le récit entraîne le lecteur dans le temps et l’espace depuis les rues de Wilno, l’ancien nom pour désigner Vilnius, les bureaux de la Maison blanche en 1963, jusqu’aux archives lituaniennes en 2016, au Mexique fin 1958, sur le plateau de Bernard Pivot en 1980, en passant par l’œuvre de Gogol. Au diable la cohérence chronologique et la vraisemblance de certaines hypothèses car, se justifie-t-il : « est-ce que lire, ce n’est pas s’affranchir de l’espace et du temps ? ».  C’est d’abord en lecteur avide de vérité que se pose Désérable, bien qu’il ne se gêne pas pour ajouter à cette fouille quasi scientifique un caractère personnel en y introduisant ses propres souvenirs. Tandis que la première et la troisième parties, qui exposent le lien personnel de l’auteur avec le personnage de Gary, sont ponctuées de « je me souviens, je repense », la deuxième, dédiée à l’investigation même, multiplie les « j’ignore ».

Fiction et vérité s’embrassent

Dans un tel contexte, comment démêler le faux du vrai ? Le lecteur peut parfois avoir l’impression de perdre son temps car, au fond, il sait bien que l’on ne peut faire confiance à un écrivain, surtout lorsque celui-ci a l’âme aussi romanesque que Romain Gary. F. H. le rappelle d’ailleurs : « chaque paragraphe de La Promesse est sujet à caution ». Aussi s’agace-t-on régulièrement avec le narrateur lorsque l’enquête piétine et qu’il convoque l’ancien diplomate, cultivateur de mystère : « Alors, est-ce qu’il faut te croire quand tu parles de M. Piekielny ? » Désérable pare donc l’inévitable impasse en imaginant une profession, un âge et une vie sentimentale à ce personnage que l’on peine à qualifier « de papier » dans une série de spéculations vouées, a priori, à l’échec et qu’il dément lui-même au gré de recherches où la consultation assidue de Gogol s’avère plus utile que celle de Google. À l’heure de l’automatisme des recherches sur internet, la victoire des fouilles livresques semble payer. Mais il s’agit moins d’avoir le fin mot de l’histoire concernant Piekielny (quoique…) que d’explorer l’imagination et les univers qu’offre un personnage ou une histoire de fiction en tant qu’objet d’étude dit « sérieux ». Les photographies de documents ou de rues prises par l’auteur lors de ses déplacements sont autant de preuves pour appuyer l’aspect empirique et rationnel de cette investigation pour le moins fantaisiste.

Le double je comme devoir de mémoire

De fantaisie, le roman ne manque certes pas, ce qui ne le prive pas pour autant d’une certaine gravité lorsque sont évoqués les drames vécus par les Juifs de Vilnius, dont pourrait bien faire partie ce « certain M. Piekielny ». Sans verser dans le dolorisme ou le recueillement sentencieux, Désérable aborde la double éradication d’une partie de la population d’Europe de l’Est, d’abord physiquement sous la botte des nazis, puis moralement sous le régime soviétique avec la suppression de toute trace administrative de milliers de personnes, leur interdisant la moindre possibilité d’identification post mortem. Se pose donc, de manière habile sous le prétexte du cas Piekielny, le problème de la mémoire dans l’écriture et dans l’histoire. À la manière de Gary qui glissait dans ses romans le nom de ses camarades de combat disparus, Désérable envisage le roman comme lieu d’éternité, plus fiable que n’importe quel autre document ou pierre tombale : « les registres avaient parlé ; ils n’avaient pas tout dit. Le peuvent-ils seulement ? […] [Les hommes] écrivent leur vie, puis c’est la vie elle-même qui se charge de tout effacer ».

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable © Francesca Mantovani

Il évoque alors ceux qu’il a connus, proches ou moins proches. Mêlant la langue de Gary (il paraphrase beaucoup) à la sienne, il se souvient notamment de son enfance, de sa mère et des ambitions qu’elle plaçait dans son aîné bien-aimé, et hisse, à l’image de Chateaubriand, son monument. Difficile cependant de laisser une trace indélébile en littérature au milieu de ses hypothèses sur Piekielny, sans cesse déjouées d’un chapitre à l’autre. Au lecteur qui, perdu par cette assertion autobiographique importante de part et d’autre de l’enquête initiale, l’accuserait de vouloir coller de mauvaise grâce la longue et trépidante expérience de l’ancien aviateur décoré avec ses petits trente ans, l’auteur s’en sort par une ingénieuse pirouette : « Est-ce que parlant de moi, ce n’est pas de lui que je parle ? »

Le phénomène du spin-off littéraire

On le voit, l’auteur pose des questions plus qu’il n’y répond, et son fréquent recours aux anadiploses altère quelque peu la vitalité de ses remarques. Néanmoins, il réussit à nous attacher au sort de « la gentille souris de Wilno » dans ce livre que l’on pourrait rattacher au genre cinématographique tellement en vogue aujourd’hui qu’est le spin-off, ce type de récit centré sur un personnage issu d’une autre histoire. Le dernier exemple en date est Rogue One, hommage à la saga des Star Wars. Et l’on ne compte plus les intrigues dérivées des univers originellement développés par Jane Austen. Loin de l’euphorie d’auteurs de fanfictions qui sacrifient souvent la qualité d’écriture à leur enthousiasme, Désérable se montre prudent et confesse humblement demander : « J’avais lu des milliers de pages, et à quoi bon ajouter les miennes à celle-ci ? » Sa quête littéraire le fait toutefois côtoyer Kamel Daoud et son Meursaut, contre-enquête en prenant de la distance avec l’intrigue initiale proposée par Romain Gary. Il érige Piekielny au rang de mythe, en en faisant une toile de fond, potentiel idéal pour accueillir broderies et variations à l’infini. Son travail, à la fois rêveur et rigoureux, évoque également le travail d’Olivier Weller, archéologue passionné par Jacques Demy qui organise des fouilles sur les lieux du tournage de Peau d’âne, dans un documentaire en forme de comédie musicale qu’il signe Peau d’âme (2016). Pourquoi donc transcrire sur le papier ses rêves et les partager ? Désérable tranche : c’est cela, dit-il, être écrivain, « fermer les yeux pour les garder grands ouverts, […] se soustraire au monde pour lui imposer sa propre illusion ».

Marie-Lucie Walch

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