L‘Histoire de la Stasi signée Jean-Louis de Montesquiou pourrait tout aussi bien être un livre composé par l’intelligence artificielle à partir de tout ce qui a été écrit sur ce service de renseignement, grâce à l’algorithme qui oriente fatalement vers les sources les plus répertoriées. Il n’en est sans doute rien. On glanera cependant çà et là de fausses comme de vraies informations.
Le tout débouche sans surprise sur une sorte de vulgate concernant « l’un des appareils de surveillance les plus redoutés du XXe siècle ». Il est toutefois possible que, s’appuyant sur des sources fiables (pas toujours citées), l’ouvrage rassemble des informations basiques essentielles, mais il propage aussi, hélas, un bon nombre de fausses rumeurs, le tout écrit dans le style sensationnaliste habituel.
Tandis que l’opposition entre la « surveillance intérieure », dirigée par le flic « bas de plafond » chef de la Stasi Erich Mielke, et la « surveillance extérieure », soit le service de contre-espionnage, dirigé par le brillant Markus Wolf, que le journaliste de Libération Maurice Najman avait surnommé « le dernier des Kominterniens », est assez bien reprise, on trouve en revanche tous les poncifs habituels : des chiffres hautement exagérés de IM (informateurs officieux, soit collaborateurs occasionnels ou réguliers), lesquels ont été revus à la baisse selon les dernières recherches, et la fameuse peur de la population se sachant sous constante surveillance. De fait, si la société se savait plus ou moins observée, elle n’en menait pas moins sa vie dans la plupart des cas sans trop s’en soucier. Sans doute les interdits avaient-ils été intériorisés, mais celles et ceux qui pouvaient avoir peur étaient finalement peu nombreux. Des études de politologues montrent que les restrictions de la liberté d’expression concernent généralement moins de 10 % d’une population. Dans le cas de la RDA, il s’agissait de dissidents ou qui tendaient à l’être, d’écrivains soucieux de décrire la réalité, d’historiens désireux de rétablir la vérité historique, de militants écolo-pacifistes prêts à dénoncer les destructions environnementales ou, dans les années 1980, de pacifistes s’opposant à l’introduction à l’école de l’instruction militaire.
Quant au nombre de cas de délation dans les couples, s’il en exista sans doute d’autres, ils sont si peu nombreux qu’on recourt toujours au célèbre IM « Donald » qui renseigna la Stasi sur les activités du groupe pacifiste autour du pasteur Misselwitz, auquel sa femme et lui-même appartenaient. « Donald », après s’être longuement expliqué – il était persuadé qu’on pouvait réformer la Stasi au sein de laquelle se trouvaient des gens comme lui, convaincus qu’on devait réformer pour le sauver le régime –, a quitté l’Allemagne et est mort peu de temps après sa mort sociale, tant il dut affronter l’opprobre général. Sa femme, quant à elle, est proche aujourd’hui de l’extrême droite. Un rapprochement qui, hélas, dans cette partie de l’Allemagne n’est ni rare ni récent, et a peu à voir avec la Stasi. En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on a vécu sous la menace de la Stasi qu’on vote aujourd’hui AfD. Ce devrait même être le contraire.

Il existe désormais toute une littérature ainsi que de nombreux films qui expriment ce phénomène bien mieux que des ouvrages avides de dénonciation d’un régime et que l’auteur n’a pas lus ou vus. C’est regrettable. Encore une fois, il ne cite que le célèbre La vie des autres (Florian Henckel von Donnersmarck, 2006), un bon thriller qui n’a qu’un rapport partiel avec la réalité mais se laisse voir avec plaisir. On lui préfèrera Gundermann (Andreas Dresen, 2017), soit l’histoire de ce conducteur de grue, membre d’un groupe de musiciens, qui accepte de collaborer avec la Stasi pour que son groupe soit autorisé à se produire à l’Ouest. Évidemment, il bavarde sur les uns et sur les autres avec son officier traitant…Quant à faire de l’écrivaine Christa Wolf une collaboratrice « par conviction » (pire, en citant l’autrice de ces lignes comme source…), c’est non seulement expéditif mais faux, comme cela a été maintes fois démontré.
On en profitera pour le rappeler ici. À la fin des années 1950, alors qu’elle est lectrice dans une maison d’édition, Christa Wolf est contactée par un membre du ministère de l’Intérieur qui lui demande de l’informer le cas échéant sur des écrivains qui seraient déloyaux vis-à-vis de l’État. Elle accepte en précisant qu’il faudrait également demander à d’autres lecteurs leur avis car, pensant à l’évidence à une expertise littéraire, elle n’est pas certaine d’être toujours objective ; quand on lui propose un lieu de rendez-vous dans un appartement banalisé, elle refuse, propose une rencontre chez elle. Quand, enfin, il lui est demandé de ne rien dire à personne de cet entretien, elle refuse encore dès lors, dit-elle, qu’elle ne cache rien à son mari ! Elle remettra trois ou quatre expertises de manuscrits. Son dossier est rapidement clos avec la mention : « N’a pas compris ce qu’on lui demande ». Autrement dit, inutile de poursuivre avec elle. Par la suite, elle fut étroitement surveillée. Son dossier de « victime » de la Stasi est l’un des plus lourds !
Enfin, il est aussi amusant de voir le récit de l’essayiste-historien Timothy Garton Ash (The File. A Personal History 1997) devenir source sur l’histoire de la Stasi. Se rendre dans le célèbre hôtel Berlin (aujourd’hui Park Inn), sur l’Alexanderplatz, lieu truffé de micros où descendaient tous les Occidentaux, avec une fille en pensant passer inaperçu et sans s’imaginer qu’elle puisse travailler pour la Stasi, c’était de la naïveté ou bien un terrible orgueil masculin. Qu’importe finalement, puisque ce petit livre qui mêle sexe et surveillance policière se lit vite et bien. Publié de surcroît dans la langue internationale, il possédait tous les attributs pour devenir un bestseller sur le sujet.
En fin de compte, comme l’auteur le remarque à juste titre, aucune des anciennes « démocraties populaires » n’ayant permis aussi vite et de façon aussi large l’accès aux archives de la surveillance des défuntes sociétés, il est difficile de comparer les niveaux de surveillance et de collaboration. Raison pour laquelle il ne faudrait pas se laisser aller à penser qu’en Allemagne on dénonça plus aisément. Ainsi que devait le remarquer l’historien américain Robert Gellately dans un article qui a fait date, à l’inverse de la Gestapo qui croulait sous les dénonciations spontanées, la Stasi dut, quant à elle, organiser la délation. Avec plus ou moins de réussite, même si ce livre ne le souligne pas.
