Mon nom est Personnage

Cyrille Martinez, auteur notamment de Comment habiller un garçon, aux éditions Verticales, consacre un essai vif, drôle et informé à Josef K., anti-héros du Procès, et à Franz Kafka en général. Il nous montre dans Josef parK comment comprendre un personnage sans en passer par l’identification, en combinant l’étude et la fiction.

Cyrille Martinez | Josef parK. Premier Parallèle, coll. « La vie rêvée des personnages », 150 p., 15 €

Dans une préface à ses cours de littérature, Vladimir Nabokov raconte avoir soumis à des étudiants, quelque part « dans un lointain collège de province », les critères du bon lecteur, en leur demandant de séparer les pertinents des bouffons – une liste de dix, comportant notamment : le lecteur doit s’identifier avec le héros ou l’héroïne ; le lecteur doit se concentrer sur l’aspect socio-économique ; le lecteur doit avoir un dictionnaire. Bien sûr, si Nabokov encourageait le dictionnaire, il répudiait l’identification. Au septième chapitre de Josef parK, un certain Docteur F., « spécialiste des troubles de la fiction », soumet à son patient, Cyrille M., un test en prélude à une éventuelle thérapie : « Question numéro un : Josef K. c’est toi ? Question numéro deux : Voudrais-tu être Josef K ? Question numéro trois : Est-il un sujet de fantasme ? » Aux trois questions, le patient répond négativement : dans d’autres circonstances, ce serait le signe de sa bonne santé, au moins mentale ; aux yeux du Docteur F., c’est la preuve d’une incapacité totale d’identification, et un mauvais prélude à son ouvrage en cours.

La collection « La vie rêvée des personnages », inventée par les éditions Premier Parallèle, propose de rendre hommage pendant quelques pages à une figure du répertoire littéraire : Pnine de Nabokov pour Sibylle Grimbert, Lee Mellon de Brautigan pour Olivier Haralambon, Loreli pour Alexis Jenni. Jusqu’à présent, ni Gargantua, ni Quichotte, aucun des deux époux Macbeth et pas de Faust, comme si l’hommage en forme d’étude, et vice versa, se prêtait mieux en terrain modeste. Quand son tour est venu, Cyrille Martinez a choisi Josef K., celui du Procès de Kafka, le quidam le plus entêtant du répertoire littéraire : créature effacée, raccourcie jusque dans son nom, invisible quand on la croise mais dotée d’une forme de charisme inverse, assez pour hanter les lettres mondiales du XXe et du XXIe siècle. (Roberto Calasso dit de K., le cousin de Josef au seuil du Château, qu’il est la potentialité même : « c’est pourquoi son aspect ne peut jamais être décrit. […] K. est la forme de ce qui arrive ».)

Quand l’auteur présente Josef K. à sa famille, personne n’ose lui demander : « qu’est-ce que tu lui trouves ? » – c’est pourtant une très bonne question, elle demande la clé de l’ouvrage : pourquoi lui ? pourquoi cette figure de rien ? qu’est-ce que Cyrille M. trouve chez Josef K., sinon un catalogue de qualités absentes ? Bien sûr, l’amour du peu aimable attise la curiosité, il promet un amour plus riche, plus réfléchi, plus sinueux et plus volontaire que l’amour bête du très aimable. En guise de réponse, l’auteur affirme avoir « tout de suite accroché avec Josef K. » du seul fait d’être, lui aussi, une personne lambda – façon de mettre de côté des raisons plus subtiles. On veut bien le croire, pourtant quelque chose cloche, l’intérêt pour Josef ne peut s’expliquer par une fraternité fusionnelle de lambda à lambda : Cyrille M. souffre en effet de ce « trouble de la fiction », une incapacité pathologique à s’identifier à un personnage. Il se méfie des figures de roman reconverties en auxiliaires de vie, il émet même des doutes, à ses risques et périls, à l’égard de toute littérature édifiante ou thérapeutique : « ai-je besoin de figures morales ou de quelqu’un qui m’aide à traverser la rue ? ».

« Le chiffonnier », Marianne von Werefkin (1917) © CC0/WikiCommons

Évoquer Josef K. est pour lui l’occasion de saluer l’œuvre de Franz Kafka, de céder pour la énième fois à son étrange charme, de l’autopsier sans le briser, et surtout d’énoncer quelques paroles fortes au sujet de la littérature. Examiner notre manière de concevoir un personnage (de le regarder agir, d’en parler, de nous en souvenir, de l’aimer, de le juger) nous en apprend long, par exemple, sur notre manière de lire. Si « l’identification aux personnages a fait son retour dans la littérature », si le consommateur de séries se « fout complètement que le récit soit prévisible » et se prend seulement de passion pour « la vie des personnages », alors les véritables œuvres d’art devront attendre, sur le côté, des jours meilleurs, et la pathologie de Cyrille M., l’absence de libido identificatoire, doit être reconnue aussi comme une anomalie sociale.

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Josef parK évoque avec vivacité et précision l’écriture du Procès, le devenir du manuscrit, l’héritage de Max Brod, sa fuite in extremis en 1939, et le destin posthume des œuvres de Franz Kafka – puis de Kafka lui-même, corollaire de ses œuvres. La deuxième partie donne à découvrir les ambivalentes merveilles d’un parc dédié à Josef K. : d’abord centre culturel, puis festival, puis centre de documentation et, pour finir sur un grand train, parc de loisirs. « On répète à tout bout de champ que la littérature se doit d’exister hors du livre, très bien, le moment est venu de le prouver » : pour le prouver, rien de tel qu’un grand parc, quelque part en Europe, permettant au visiteur d’entrer « réellement dans la fiction » et de « vivre la vie de K. dans son environnement ». On y garantit l’exactitude, une forme de respect de l’œuvre totalement stérile, comme si les musées de cire du type Tussaud-Grévin nous servaient désormais de guides de lecture : le visiteur est sûr d’y trouver la pension de Frau Grubach, la chemise de nuit de Josef K. portée le jour de son arrestation – et au détour d’une rue les plus éminents kafkologues des deux siècles, dont Georges-Arthur Goldschmidt « ou quelqu’un déguisé en Georges-Arthur Goldschmidt ». L’auteur s’y rend, en résidence, pour soigner sa pathologie ; il enfile le costume de Josef, parfaitement à sa taille, il constate la ressemblance ; reste à savoir si la guérison n’est pas la promesse d’une autre maladie, une maladie traduite de la rémission.

Comme dans tous les écrits consacrés à Franz Kafka, bien sûr, Franz Kafka l’emporte, au fil des chapitres : sa littérature rattrape Cyrille M., puis ses lecteurs ; les pages 94 et 95 tentent de décrire son écriture en tenant compte de l’impossibilité d’y parvenir vraiment. Ses phrases « ne sont pas faites pour nous égarer », et pourtant « K. est pris au piège d’une syntaxe labyrinthique », allez comprendre – les écrits de Franz Kafka sont si singuliers qu’on ne les résout ni en parlant d’obscurité ni en parlant d’évidence. Reiner Stach, cité par Cyrille M., décrit une langue capable d’abolir les ombres, comme le fait la lampe des chirurgiens ; mais la clarté chez Kafka sert bien souvent à dessiner le contour des ombres : contour tantôt coupant, tantôt indécis.

Le livre se termine par un salut à Pascale Casanova ; il lui est justement dédié, Pascale Casanova connaissait K. comme personne.

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