Mille Kafka

De février 2020 à mai 2021, le peintre Jean-Michel Alberola s’est aventuré dans les archives de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) à la recherche du nom de Franz Kafka. À partir de son exploration méticuleuse et appliquée, l’artiste construit pièce à pièce une immense surface d’archives qu’il nomme « Le Fleuve », d’où s’écoule tout un versant de la pensée critique du XXe siècle. De fragments narratifs en documents, Jean-Michel Alberola fabrique son propre « laboratoire-Kafka », et nous livre ce qu’il voit.


Jean-Michel Alberola, Le Fleuve. IMEC. Abbaye d’Ardenne. Jusqu’au 26 septembre 2021


Dans une lettre de 1928 adressée à Jean Paulhan, alors directeur littéraire de La Nouvelle Revue française, Alexandre Vialatte écrit : « Je crois que la N.R.F se doit de donner tout Kafka. […] D’ailleurs, Kafka, inconnu au moment où je vous en ai parlé pour la 1re fois, commence à passionner le public allemand ». Fervent passeur dans les années 1920 des textes de Goethe, Hölderlin et Nietzsche, un collaborateur de la NRF depuis l’Allemagne, Bernard Groethuysen, prend conscience de l’importance de l’œuvre de Franz Kafka, alors éditée sur le sol allemand par Max Brod. C’est lui qui, le premier, sonne l’alerte, enjoignant à Jean Paulhan de faire traduire les textes de l’écrivain mort en 1924, ce qui sera chose faite dès 1928.

Le Fleuve, de Jean-Michel Alberola : mille Kafka

Roman Cieslewicz, « Matériaux sur Franz Kafka » [s. d.]. Archives Roman Cieslewicz/Imec © Michaël Quemener/Imec

C’est à travers les revues que se lisent l’empressement des publications, l’ébullition des traductions et l’effervescence des lectures. L’exposition de Jean-Michel Alberola dévoile un vaste et abondant courant de revues à travers lesquelles intellectuels et artistes se passent le mot, cherchent à lire, traduisent Kafka, pensent et écrivent à partir de ses textes et, à mesure qu’ils en perçoivent les incidences et en repèrent les nuances, propagent son nom et élargissent son influence.

On découvre ainsi trois numéros de la NRF de 1928 au sommaire desquels se trouve la traduction de « La métamorphose » par Alexandre Vialatte ; une lettre de Jean-Paul Sartre priant Jean Paulhan de lui fournir un numéro de la revue Giration pour y lire « L’épée » et « Un aphorisme » ; la première conférence de Marthe Robert publiée en 1945 dans L’Heure nouvelle ; les traductions d’« Un médecin de campagne » et de « Recherche d’un chien » par Jean Carrive dans les Cahiers du Sud et L’Arbalète ; des manuscrits d’articles d’Alain Robbe-Grillet et d’Henri Meschonnic ; les esquisses de traductions de Danielle Collobert ; des textes de conférences d’André Gorz et de Jacques Derrida. De revue en revue, les textes ricochent d’un écrivain à l’autre, d’un traducteur à un exégète ; d’année en année, ils imprègnent et irradient les différents champs de la pensée critique, philosophique et littéraire du XXe siècle.

Jean-Michel Alberola a consulté, pendant près d’un an, plus de cinq cents documents. Il a arpenté les couloirs de l’IMEC, et, ouvrant les boîtes, les pochettes et les cartons rouges et gris de l’institut, il a exhumé, en moderne, ce qu’il nomme avec Pasolini la « force du passé » que sont les archives papier. « Chaque élément formait une chaîne où peu à peu l’adjectif “Kafkaïen” apparaissait et disparaissait. Dans notre recherche, il faut savoir aussi que le nom de Kafka apparaît très clairement au milieu d’un manuscrit, d’une lettre ou d’un imprimé puisqu’il a la forme d’un cube ou encore d’un idéogramme chinois ou autre. »

Le Fleuve, de Jean-Michel Alberola : mille Kafka

Livres réunis par Jean-Michel Alberola pour l’exposition « Le Fleuve ». Archives Imec © Michaël Quemener/Imec

Certains documents donnent à voir des liaisons plus distendues : Un cantique pour Leibowitz de Walter M. Miller, les images du film La marche de Munich à Berlin d’Oskar Fischinger, des photographies de la Grande Muraille de Chine et les périodiques pour enfants de L’Intrépide. C’est aussi le cahier de notes de Joseph Gabel, auteur de La réification, et celui de Pierre Clastres, contenant les feuilles manuscrites de sa préface au Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie.

Ce à quoi nous invite Jean-Michel Alberola ne relève pas exactement du simple examen de documents, ni d’une transcription choisie de pièces d’archives sur et autour de la figure de Franz Kafka. À partir de son seul nom, le peintre dessine plutôt une série de lignes de fuite, et propose à travers elles l’aventure d’une enquête qui vient remettre en jeu les phrases usuelles et racoleuses qu’au cours du siècle passé on a bien voulu associer au nom et à l’œuvre de l’écrivain.

L’artiste offre par là des effets de contiguïtés entre les documents, des devenirs ouverts, des ajustements libres. Les manuscrits de penseurs politiques de l’après-guerre, de Pierre Clastres, Joseph Gabel et Louis Althusser, voisinent avec les romans d’anticipation d’Aldous Huxley et de George Orwell. Le peintre juxtapose les romans de science-fiction, dépeignant des sociétés de contrôle, aux écrits de fervents critiques de l’appareil d’État, pour les relier à l’univers kafkaïen du Procès et du Château. La question de l’État devient ainsi celle de la science-fiction, et les rapports s’enchaînent jusqu’à former l’image d’une pensée politique. La perception politique de Kafka se mêle aux énigmes alberoliennes d’une critique du pouvoir, qui elles-mêmes s’imbriquent au choix de diverses couvertures de revues anarchistes. Et tout s’agence ainsi à travers de perpétuelles et profuses connexions. La « surface Kafka » de Jean-Michel Alberola, comme il la nomme, est une surface reposée et en même temps incessamment mouvante. C’est une surface pleinement construite, mais qui semble libérée de toute interprétation figée. C’est la surface connue d’un écrivain aux mille facettes réinventées.

Le Fleuve, de Jean-Michel Alberola : mille Kafka

Jörg Ortner, dessin adressé à Gisèle Celan-Lestrange [s. d.]. Archives Gisèle Celan-Lestrange et Paul Celan/Imec © Michaël Quemener/Imec

Peut-on vraiment dire où l’on va dans ce que l’on recherche ? Jean-Michel Alberola livre ici l’aventure d’un chemin. Cette exposition cherche à préciser une intuition : « L’IMEC proposera-t-il une autre voie si l’on veut suivre Kafka dans son désordre ? Faux désordre qui lui a permis de sortir du système famille/judaïsme/maladie/travail/État/couple, c’est la grande question. Kafka voyage. Kafka se promène. Kafka voit. Kafka décrit ce qu’il voit. […] Ne plus être tenu par rien. Comment sortir ? Comment sortir tout en restant dans son terrier ? ».

Parmi les textes de Kafka, ce ne sont pas les romans les plus célèbres que Jean-Michel Alberola retient. Le peintre puise allègrement dans les Fragments et, de phrases en phrases, à la façon d’un cut-up dont il est familier, il fait jaillir de nouveaux textes qu’il invente à partir de phrases empruntées. Les phrases de Lao-Tseu s’entrelacent avec celles de Kafka qui font elles-mêmes écho à celles de Marx et de Walter Benjamin. Les murs de l’exposition sont parsemés de citations issues des nouvelles « Le pont » et « Le terrier », de fragments narratifs – « Si l’on pouvait être un Peau-rouge » – et on est frappé par la vitalité de certains d’entre eux, qui ne relève d’aucune vision dépréciée du monde.

Comment échapper au « monde du procès » sans jamais se détourner du monde ? Loin de dessiner la figure d’un Kafka prostré, sans l’espoir d’une évasion, Jean-Michel Alberola brosse le portrait de « Celui qui fuit ». Il démontre ainsi à travers lui, selon l’expression de Gilles Deleuze, que « rien n’est plus actif qu’une fuite ». Depuis la bibliothèque de Kafka reconstituée, on déambule à travers un laboratoire souterrain et nocturne, on découvre les romans d’aventures mêlés aux récits populaires, on voit les exemplaires de Robinson Crusoé et des Contes d’Andersen, et l’on est saisi alors par la force imaginative et subversive d’un univers de l’enfance qui garde intact et préserve.

Le Fleuve, de Jean-Michel Alberola : mille Kafka

Arthur Adamov. Manuscrit de « L’Homme et l’enfant » (Gallimard, 1968), 1967. Archives Arthur Adamov/Imec © Michaël Quemener/Imec

Les lignes d’écriture de Franz Kafka vues par Jean-Michel Alberola ne cessent de décrire le cours sinueux d’un combat. Celui d’un être qui tente de rejoindre la fluidité d’une écriture le rappelant continûment au monde. Une phrase d’Élie Faure coagule à travers les images du film d’Oskar Fischinger et l’on comprend à travers le travail de Jean-Michel Alberola que c’est de plan en plan que l’on aborde et appréhende les réelles surfaces du monde : « Il prend sur la nature des notes de plus en plus sommaires, mais de plus en plus conscientes et qui de plus en plus étroitement répondent à sa façon de voir et de sentir. »

« Un appel monte du fleuve » : on lit cette phrase tirée des Fragments sur l’une des toiles de Jean-Michel Alberola. C’est l’appel, selon lui, que Kafka ne cesse de poursuivre, et qui dessine peut-être les contours de son seul et unique roman : quitter la littérature sans la quitter, céder sur la forme fantasmée du livre achevé pour écrire, amplement décrire le monde qu’il voit par fragments, petites touches discontinues, morceaux écrits à tous vents. Suivre Jean-Michel Alberola dans les méandres des divers Kafka revient à plonger dans le cours sinueux d’un fleuve et à ne plus être tenu par rien. D’un courant l’autre, on rejoint la géographie heureuse des diverses surfaces d’un monde inventé : le plan d’une cour, les lignes souterraines d’un terrier, le sol vibrant d’un peau-rouge. On s’aperçoit alors que celui qui s’échappe est aussi celui qui rejoint la réalité la plus immédiate, la plus limpide aussi, celle où la frontière entre le réel et l’imaginaire s’abolit. Franz Kafka disait lui-même : « La journée au bureau, le soir dans le monde, la nuit dans les rues, et le tout sans excès. »