Avec Bernie Leibovitz, sorte de double de l’auteur, Sammy Lussan signe un premier livre en forme de confession mélancolique, sur fond de voyage au Japon.
On ne sait pas trop ce qu’il est venu chercher au pays du soleil levant, Sammy Lussan, alias Bernie Leibovitz. On sait juste qu’il a quitté du jour au lendemain son emploi (dans la publicité), ses amis, sa ville, Paris. On sait encore qu’il est belge, un peu, et qu’il appartient à sa génération, beaucoup. Pour aller vite, celle des trentenaires qui ont fait le tour du monde dans leur chambre – dixit l’auteur –, avant de s’apercevoir qu’il y a un dehors différent du dedans, une vie plus vraie que la vie de tous les jours. Mais qu’importe les certitudes, pourvu qu’il y ait le décor, et quel décor ! : « On a rendez-vous à Akihabara. Mais je descends à côté pour voir le parc de Ueno. En bas du parc, l’étang est totalement recouvert de lotus. Quelques poissons se battent dans l’eau. Il fait plein soleil, les immeubles nous encerclent. La nature a fusionné avec les tours en verre. À côté de moi, il y a un sanctuaire où brûle de l’encens. C’est le paysage d’un futur indéterminé. »
Car c’est bien le Japon dans sa singulière entièreté qui fait la matière de ce premier roman en forme de confession toute rentrée, mélancolique à souhait. Un Japon « insulaire mais multiple », rêvé, désiré, traversé et pourtant jamais vraiment accosté. Un Japon qui se déplie, façon carte pour touriste pressé et qui se referme presque aussitôt. Bars, clubs, lieux de culte, le mont Fuji, le sanctuaire Fushimi Inari à Kyoto, et j’en passe, rien ne semble pouvoir retenir l’attention de Bernie Leibovitz, alias Sammy Lussan. Rien, et surtout personne. Ni au masculin, encore moins, et peut-être plus symptomatiquement, au féminin. Non que les autochtones se refusent à lui, non, ce serait même plutôt l’inverse. Enfin, pas tout à fait. Les torts sont partagés. Une névrose pour le moins singulière dont le narrateur est bien conscient : « Un pays dans lequel on ne veut pas de nous mais qui nous accueille. Ça répond parfaitement à un certain type de pathologie mentale dont je souffre. Un mix de névrose ashkénaze auto-dénigrante et d’amour latin de la transgression. »

Sans doute cette impression d’être à la fois là-bas sans être tout à fait ailleurs, d’exister, quoique à peine, de se ressembler sans pourtant vraiment se rassembler, est-elle due, en partie, à une énonciation non pas confuse, mais indécise. L’usage fréquent du « on », dans lequel le lecteur croit entendre le « je » de l’auteur, quand le « on » semble plutôt percer derrière l’emploi du « je ». Pour le dire autrement, un mélange inextricable d’anonymat et d’intimité : « L’ambiance est étrange. C’est l’après-midi, on est dans une salle obscure, uniquement entre hommes, chacun est venu seul. On attend, assis, plutôt espacés les uns des autres et chacun regarde devant soi. Personne ne parle, il n’y a pas de bruit. Étrange mais pas désagréable, comme au bain public ou dans un bar de nuit, seuls mais ensemble. »
Bernie Leibovitz est pourtant (et pour cette raison) un livre attachant, il y règne une atmosphère étrangement (pas trop) inquiétante, un peu comme dans les premiers films de Jim Jarmusch. On dirait que le décor enferme et protège à la fois celles et ceux qui tentent de l’habiter : « Tous mes potes disent d’aller à Shimokitazawa. Alors j’y vais et je comprends. C’est un paradis pour trentenaires en détresse… Tout est propre, beau, doux. On se croirait dans une simulation. » Le moindre petit signe fait sens : « Il y a une quiétude dans Tokyo, quelque chose qui enveloppe et qui rassure : un jardinier qui vous indique le chemin, une caissière qui vous fait sentir que tout ira bien. Un distributeur de boissons qui vous promet que vous n’aurez jamais soif. » Et puis il y a ces images qui surgissent telles des hallucinations heureuses. Comme cette fille d’une douzaine d’années croisée dans une rame du métro de Tokyo, une batteuse de baseball qui revient de son entraînement, « elle dégage une coolitude absolue, un détachement impérial… Quelque chose dans sa légèreté me tabasse ». Ou bien cette vue d’une plage presque déserte : « Assis dans le sable, je regarde le soleil, les surfeurs aux cheveux argentés. Je regarde les enfants se baigner. Une femme qui marche seule en kimono… Je me balade dans un souvenir que je n’ai pas vécu. La scène est hors du temps. »
Bernie Leibovitz-Sammy Lussan pourrait-il faire sienne la fameuse « formule » de Nicolas Bouvier dans L’usage du monde : « On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait » ? Bien malin celui qui pourrait tirer un enseignement, ou une morale, de ce qui ressemble à une anti-odyssée des temps modernes, un voyage ni raté ni réussi, accompli (le mot est-il approprié ?) par un voyageur ni complètement passager ni totalement à part.
« Moi, je tiens à peine debout et je fais l’une des grandes expériences qui font le Japon : vivre quelque chose à quoi on ne comprend rien. Alors je fais ce qu’on fait dans ces cas-là, je prends des photos. » C’est Sammy Lussan, ou Bernie Leibovitz, ou les deux, qui ont pris les photographies qui accompagnent le texte, ou mieux : le justifient. Des images d’un noir et blanc profond, toutes de maîtrise et de lucidité, et qui coupent l’altérité en deux : d’un côté, celui qui regarde ; de l’autre, celles et ceux qui sont regardés, ou qui tentent de l’être. Un monde que l’on dirait séparé de lui-même et où l’on ne parvient plus à distinguer les corps des décors. Lost in translation.
