Le Japon est-il encore un modèle ? 

Avec humour, Jean-Marie Bouissou donne comme sous-titre à un livre fort sérieux mais gouleyant d’alacrité et d’une juvénile pétulance Un pays très incorrect, jugement d’entrée qu’il convient de décrypter ainsi : un pays qui en aucun domaine ne pratique le « politiquement correct » empêchant, en Occident, au moins en paroles, de trop s’éloigner d’une vulgate idéologique plus ou moins démocratique.


Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon. Un pays très incorrect. Fayard, 427 p., 23 €


Or le Japon, auquel la défaite et une longue période d’occupation américaine ont imposé tous les caractères extérieurs d’un régime d’assemblées élues copié sur la version anglo-saxonne de la démocratie, a en fait conservé en profondeur les traits d’un communautarisme singulier qui refuse notre culte de l’individu et subordonne en tout domaine la liberté de chacun aux valeurs de soumission, de conformité aux règles, qu’elles soient écrites ou non, d’étouffante politesse, garantes du seul véritable idéal collectif, celui de la cohésion sociale.

Tout y est mesuré, précisément codifié, toute action, y compris la plus intime (se marier, prendre un métier, travailler, se distraire), encadrée si étroitement que, dans ce système de consensus théoriquement consenti, tout ce qui n’est pas expressément interdit n’est pas pour autant permis – cela dépend des usages, c’est-à-dire en fin de compte d’une coercition au visage souriant remontant au moins à la prise de pouvoir des shogun Tokugawa en 1603 (dictature que ce clan guerrier réussit tout de même à maintenir pendant trois siècles de fermeture presque totale aux apports ethniques étrangers, jusqu’à la « révolution » dite de Meiji en 1868).

Jean-Marie Bouissou a passé quinze ans au Japon, l’a quitté pour de hautes fonctions, notamment à Sciences Po, puis vient tout juste d’y revenir à l’âge de la retraite (en 2013). Il y vit désormais, marié et père d’une petite fille dont il sait nous montrer, par une évocation aussi exacte que savoureuse, les premiers pas dans l’hallucinant labyrinthe des obligations d’une petite enfance japonaise.

Il me semble que son livre est le meilleur qui ait été écrit sur la réalité de la vie quotidienne dans cette délirante – mais ordonnée – mégalopole de Tôkyô, faite de villages paisibles devenus quartiers et ayant réussi à conserver chacun ses particularismes pittoresques, ses temples farfelus, ses fêtes bienveillantes dépourvues de débordements. J’avoue volontiers que mon sentiment repose sans doute en partie sur l’impossibilité où je suis de trouver une once de divergence entre les impressions de « barbare en Asie » de l’auteur et celles qui me restent de ce pays entre tous fascinant où ma femme et moi fûmes si continûment heureux. Mais il y a autre chose.

L’ambition de Jean-Marie Bouissou est grande. Il a voulu écrire non seulement un carnet de « choses vues » qui frappe par sa justesse évidente (voyageurs tentés par le Japon, lisez son livre, il vous épargnera bévues factuelles et erreurs d’interprétation, c’est un guide parfait, documenté, empathique et tout à la fois critique) mais aussi un essai comparatif entre cet extrême Occident et le nôtre, qui débouche sur de passionnantes « leçons » à nous destinées.

Comparaison n’est raison que si elle n’est pas superficielle, et s’efforce en premier lieu d’éviter et l’hagiographie, dans laquelle tombent tant de ravis de la crèche qui reviennent du Japon en état de transe ultra-nippone, et le dénigrement systématique des tares effectives du pays du Soleil-Levant. La remarquable capacité d’équilibre dont témoigne Jean-Marie Bouissou lui fait formuler, à propos de ce qui est, d’une certaine manière, son deuxième pays, la conclusion personnelle suivante, qui suscite mon entière approbation : ah ! qu’on est bien dans sa peau à Tôkyô quand on y vit en étranger (doté de ressources suffisantes pour profiter à fond de l’excellence de l’organisation locale) ! mais comme on ne voudrait sous aucun prétexte être japonais au Japon !

Déplions un peu ce paradoxe. Pour un Français, perpétuellement irrité par son pays où rien ne marche au doigt et à l’œil, où le métro mal entretenu et plus encore le RER tombent en rade une fois sur deux, où le TGV, jadis modèle de ponctualité, n’arrive plus jamais à l’heure, où le désordre dans les gares, habituel, devient intolérable lors des grands départs, où le courrier et surtout l’acheminement des colis sont au mieux aléatoires, où faute de personnel les rapports avec les agents du service public se dégradent sans remède, en énervement, en hargne, parfois en insultes, où l’on ne trouve jamais plus dans aucune administration, aucun magasin, le moindre humain susceptible de renseigner, d’accompagner, d’aider, quel paradis que le Japon !

Jean-Marie Bouissou, Les leçons du Japon. Un pays très incorrect

Kyoto (2015) © Jean-Luc Bertini

Jean-Marie Bouissou fournit d’innombrables exemples, tous pertinents et corroborés par tous nos amis, de la serviabilité universelle des Japonais entraînés depuis l’enfance, dans les métiers subalternes notamment, à servir le client ou l’usager, à le guider afin de lui éviter de se perdre au milieu des foules dans ce territoire exigu et surpeuplé du fait des montagnes, collines et volcans omniprésents, à fournir l’assistance dont on a besoin pour pallier toute défaillance de la vie quotidienne (plomberie, électricité, soins en tout genre à domicile, entretien des maisons, des jardins). Et c’est un spectacle à proprement parler étourdissant que de voir tant de petites mains occupées, dans les supermarchés, à confectionner pour le moindre achat les plus beaux paquets du monde, cependant qu’aéroports, ascenseurs, boutiques, transports en commun, résonnent sans cesse des paroles de bienvenue débitées par des demoiselles hôtesses, liftières, cicerones, qui déclament renseignements ou invites sans cesser une seconde, immobiles et figées, d’incliner le buste selon les critères millimétrés de la politesse traditionnelle.

Pas de grèves, sinon dûment annoncées et encadrées militairement par les grévistes eux-mêmes, pas de véritables congés non plus, la règle d’or est le travail, y compris jusqu’à ce que mort s’ensuive – au sens littéral de l’expression (on se crève souvent à la tâche au Japon, on succombe pour avoir bossé cent heures de suite sans prendre aucun repos) –, ce genre de sacrifice paraissant aussi normal que celui des ouvriers sacrifiés pour le démantèlement des débris fumants de la catastrophe de Fukushima, pourtant largement due non à la fatalité mais à l’impéritie, à la corruption des élus, au culte capitaliste du pognon, aussi répandu là-bas qu’ici.

Ce dernier exemple le prouve, le Japon n’est pas une terre promise pour les Japonais, et l’un des mérites de ce livre est de ne pas le dissimuler, en appuyant chaque fois ses affirmations par des statistiques qui démentent nombre d’idées reçues (par exemple sur la productivité de ces « horribles travailleurs », bien plus faible que la nôtre : tout le monde vaque, mais nombre de « vacations sont farcesques » comme disait Montaigne, la paix sociale étant achetée par le pouvoir droitier depuis des décennies grâce à la multiplication des emplois inutiles et mal payés, d’où précisément cette omniprésence des services, si agréables au résident étranger).

Quant à l’harmonie, hum ! Le machisme prédominant, la difficulté de la communication verbale et affective entre les êtres (ah ! cette fichue politesse qui induit l’usage de langues différentes selon qu’on est « puissant ou misérable », homme ou femme, jeune ou patriarche, elle tue à petit feu !), la relégation objective dans les bas-fonds inconnus où disparaissent tant de laissés-pour-compte : on a le sentiment qu’au regard de cette chape de conformisme (dénoncée par tous les artistes japonais dignes de ce nom de la littérature ou du cinéma) notre chienlit venue tout droit des Lumières et de la Révolution a vraiment du bon.

Et puis le Japon se débat déjà dans les affres d’une démographie en baisse, non ou pas assez compensée par une immigration réduite à un mince filet du fait du racisme ambiant, sans violence visible mais universellement partagé ; celles d’une dette publique monstrueuse, etc.

Alors, c’en est fini du miracle et du modèle ? Pas si vite ! Dette, oui, mais les créanciers sont les Japonais eux-mêmes, dont le patriotisme et l’atavique sobriété, qui pousse à l’épargne plus qu’à la dépense, rendent presque anodin l’endettement collectif, Japonais qui par ailleurs sont, en tant qu’État prêteur, les premiers créanciers du monde. Machisme, soumission aveugle aux hiérarchies ? Les choses évoluent lentement mais elles évoluent, dit Jean-Marie Bouissou, et peut-être devrions-nous, nous les Occidentaux, les Européens (singulièrement les Français) batailleurs et revendicatifs, tirer quelques leçons encore valables des méthodes douces du progrès social nippon, même s’il faut pour cela mettre un peu en veilleuse le culte de la controverse intellectuelle et politique qui a si fortement séduit les plus brillants des Japonais eux-mêmes, ceux qui ont choisi de s’exiler dans la chaleur de notre redoutable ébullition (voir l’excellent livre d’Akira Mizubayashi Dans les eaux profondes. Le bain japonais, Arléa, 2018).

Un dernier point, capital, sur lequel, sans pour autant le négliger complètement, Jean-Marie Bouissou n’insiste peut-être pas assez. Pays fondamentalement animiste, plein de merveilleuses fêtes d’origine chamanique et d’apparitions magiques, pays de fantômes effectivement présents, le Japon n’a pas la tête mystique. Aucun monothéisme (source inépuisable de violence intercommunautaire et désormais mondialisée comme le reste) n’a jamais réussi à s’y implanter durablement. Il suffit de lire La pensée japonaise, qui réunit des contributions majoritairement nippones sous la houlette de Sylvain Auroux (PUF, coll. « Quadrige », 2018) pour constater que cette pensée est d’une pauvreté (ou d’une retenue) métaphysique frappante. Les Japonais sont à l’évidence de piètres philosophes, les divers articles de ce précis le démontrent assez.

Est-ce là une tare ? Aux yeux des actuel adeptes occidentaux du « retour du religieux » qui nous accable, sans aucun doute. Mais, pour les quelques laïcs obstinés qui, se contentant de se colleter avec l’ici-maintenant surréaliste, résistent à cette déferlante de magma plus ou moins tiède ou agressif, l’indifférence militante aux ivresses transcendantales (et mortifères) pourrait bien être la leçon centrale et rafraîchissante que le Japon est plus que jamais seul apte à nous donner et dont nous avons si grand besoin.

Maurice Mourier