Asperger et le Troisième Reich

Le livre de l’historienne américaine Edith Sheffer Les enfants d’Asperger paraît en français avec un sous titre, Le dossier noir des origines de l’autisme, beaucoup plus racoleur que l’original, « Les origines de l’autisme dans la Vienne nazie ». Mais les élans sensationnalistes de l’éditeur ne devraient pas détourner de la lecture d’un livre intéressant par certains aspects et moins convaincant par d’autres.


Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Tilman Chazal. Flammarion, 391 p., 23,90 €


Les enfants d’Asperger reprend les travaux de l’historien de la médecine autrichien Herwig Czech, dont les révélations dans un article de Molecular Autism (accessible en ligne) sur le même sujet firent grand bruit : il y démontrait les liens qu’entretint avec le nazisme Hans Asperger (1906-1980), pédiatre viennois dont le nom fut donné, après sa mort, à un type d’autisme. Les études de Czech, et maintenant le livre de Sheffer, montrent qui était l’homme, quels furent ses travaux et dans quel contexte il travailla. Les enfants d’Asperger se demande également dans quelle mesure les valeurs politiques et sociales conditionnent diagnostics et traitements. Edith Sheffer, après Czech, montre qu’Asperger, qui exerça à l’hôpital pour enfants de l’université de Vienne, a construit sa carrière grâce au régime nazi, sans toutefois être membre du parti, et qu’il « a légitimé publiquement les politiques d’hygiène raciale […] et a coopéré activement à plusieurs occasions au programme d’euthanasie d’enfants ». Elle s’interroge également sur la facilité avec laquelle les autorités médicales d’après guerre purent considérer Asperger comme un savant sérieux et honorable, et indique qu’aujourd’hui l’idée de débaptiser « son » syndrome fait du chemin.

Asperger serait resté inconnu de la médecine (et du grand public) si, dans les années 1980, un de ses articles de 1944 n’était venu à l’attention d’une psychiatre anglaise, Lorna Wing, qui, le reprenant et prolongeant ses recherches sur certains cas de ce qu’il appelait la « psychopathie autistique » (sujet de sa thèse en 1943), proposa le terme descriptif de « syndrome d’Asperger » pour ceux-ci. La psychiatrie anglo-saxonne montra beaucoup d’intérêt pour ce syndrome et finit par l’inscrire en 1994 dans le DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) avant de l’en faire disparaitre dans la version de 2013, l’englobant cette fois-ci, sans ce nom, dans le « trouble du spectre de l’autisme ». Signalons que, de 1945 à sa mort survenue en 1980, Asperger, pour sa part, n’avait plus fait aucune recherche significative sur l’autisme (terme que lui-même n’employait pas).

Mais le propos de Sheffer est ailleurs, et d’abord dans la description de Hans Asperger, de son époque et de son milieu. Dans un premier temps, Sheffer réalise un portrait du psychiatre, en partie, on l’a dit, repris à Czech mais étoffé par de nouvelles recherches. Asperger était donc un catholique de droite, jamais inscrit au parti nazi, mais qui sut profiter de l’austrofascisme puis du national-socialisme pour faire avancer sa carrière. Étudiant, jeune médecin, il vécut d’abord dans la Vienne social-démocrate où la municipalité promouvait en faveur de sa population des politiques sociales et médicales ouvertes et bienveillantes. Personnalité réactionnaire, il ne fut bien sûr jamais sensible aux idées nouvelles sur le psychisme qui auraient pu lui parvenir des milieux psychanalytiques, mais il exprimait cependant dans ses travaux des visions assez exemptes de rejet et du désir de cataloguer ses jeunes patients atteints de troubles ou de lésions psychiques. Pour Sheffer, il aurait ensuite effectué « un revirement d’une attitude de non-classification et d’une certaine flexibilité à une adoption des normes nazies du développement de l’enfant ».

Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme

Edith Sheffer © Steven Gregory Photography

Nommé en 1934 à la tête du « service de pédagogie curative » de l’Hôpital pédiatrique de Vienne, grâce au directeur nazi de cet établissement, il ne trouva rien à redire à l’exclusion de ses collègues juifs, ni aux instructions, vite données par les autorités viennoises comme dans l’ensemble du Reich, exigeant un repérage systématique et un placement quasi forcé des enfants jugés déficients. Asperger travailla alors suivant des principes eugénistes qui opéraient le tri entre vies « dignes » et vies « indignes », entre futurs citoyens « productifs » et « inadaptés », bien qu’il ait toujours affirmé après guerre avoir protégé ses patients.

Asperger était pourtant suffisamment proche des idées nazies pour qu’un dossier administratif de 1938 le concernant souligne qu’« il a approuvé les idées du national-socialisme pour ce qui a trait aux questions raciales et à la législation sur la stérilisation ». Au cours de ces années, il prit, par goût de l’argent et du pouvoir, différentes fonctions administratives médicales, et, par exemple, en 1940, posa sa candidature à un poste d’expert médical à Vienne au moment où le programme Action T4 décidé par Hitler d’euthanasie des malades mentaux se mettait en place. Il était également conseiller d’une commission de la ville qui évaluait « l’éducabilité » des enfants ayant des handicaps psychiques ou physiques et les dirigeait vers des centres « appropriés ». En même temps, toujours directeur de son service  de « pédagogie curative », il entretenait des liens avec d’autres établissements dont le Spiegelgrund  du Steinhof, dirigé par le docteur Jekelius puis le docteur Illing, où moururent, de faim ou après avoir subi des expérimentations médicales diverses, environ huit cents enfants « déficients ». Il était par ailleurs fondateur d’une société de pédagogie curative, avec  Hamburger, Jekelius et Gundel.

Ainsi Edith Sheffer accuse-t-elle à juste titre Asperger de s’être associé à des « auteurs majeurs de meurtres d’enfants à Vienne » : mais les notices en allemand sur Jekelius, Gundel et Hamburger, par exemple, montrent que le premier fut le seul à devoir rendre compte de ses actes et à être condamné en Union soviétique à 25 ans d’emprisonnement – il mourut en prison à Moscou –, et que Gundel s’évanouit dans la nature en 1947 lorsque les services américains se mirent à sa recherche ; quant à Hamburger, il avait pris sa retraite en 1944 et semble n’avoir jamais été inquiété. Sheffer accuse donc Asperger, en plus d’avoir eu des liens étroits avec des assassins nazis, d’avoir siégé aux commissions administratives de la ville – où figuraient des personnages du même ordre qui envoyaient au Spiegelgrund (de Jekelius) des malades de Vienne ou de la région – et d’ avoir fait transférer des patients de son propre  service de « pédagogie curative ».

Mais pour comprendre de quels crimes Asperger est coupable et de combien, il faut lire très soigneusement Sheffer. Ce n’est pas très clair. Cette comptabilité macabre est nécessaire, comme il est nécessaire de poser la question de savoir si Asperger avait connaissance du pavillon vers lequel les enfants qu’il choisissait allaient être dirigés, étant donné que le Spiegelgrund comportait différents pavillons dont un seul (si l’on peut dire) où les enfants étaient effectivement condamnés à mourir.

Sheffer ne répond pas à toutes ces questions ou n’y répond qu’au détour du paragraphe : « Il est très difficile d’évaluer combien d’enfants [Hans Asperger] transféra au Spiegelgrund et combien d’entre eux décédèrent. Les dossiers médicaux ne sont disponibles que pour 562 des 789 enfants tués au Spiegelgrund […] Les documents suggèrent toutefois qu’Asperger fut impliqué dans le transfert de douzaines d’enfants vers leur mort au Spiegelgrund […] Le service d’Asperger envoya également des enfants directement [c’est-à-dire venant de « son » service de pédagogie curative] au Spiegelgrund. Le personnel [toujours du même service] recommanda le transfert d’au moins sept enfants qui survécurent et d’au moins deux qui moururent. […] Parmi les enfants dont Asperger recommanda le transfert au Spiegelgrund, les preuves suggèrent qu’au moins deux moururent ».

Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme

Mémorial aux victimes du Spiegelgrund, à Vienne © D.R.

On passe donc des 789 enfants tués à deux dont la mort peut être imputée avec certitude à Asperger. Il ne s’agit pas ici de minimiser les crimes de ce personnage mais de signaler qu’un peu de clarté permettrait de faire un travail historique cohérent. En effet, le désir de Sheffer d’ajouter à la culpabilité d’Asperger, ou plutôt de raconter l’histoire du Spiegelgrund, rend son livre un peu bancal. Asperger et l’autisme semblent parfois disparaître des pages, au profit d’un récit sur le service de Jekelius et Elling, lequel occupe une grande partie de l’ouvrage. L’autisme et Asperger se voient donc mis de côté ou parfois réintroduits un peu artificiellement dans des contextes où ils n’ont pas grand-chose à faire. Bien sûr, l’histoire du Spiegelgrund a un rapport avec celle d’Asperger et de l’autisme, mais elle n’a pas à s’y substituer de manière aussi systématique.

Cela dit, les chapitres de Sheffer sur le Spiegelgrund sont intéressants, même s’ils reprennent des recherches antérieures (Malina, Neugebauer). On se demande d’ailleurs pourquoi les études importantes en allemand ne sont pas traduites et pourquoi il a fallu un roman suédois (prix Médicis 2016) pour porter à la connaissance des Français l’existence de ce lieu d’extermination. Dans le cadre de son récit sur le Spiegelgrund, Sheffer présente également des cas (déjà connus) d’enfants qui y sont morts et exploite de nouveaux documents d’archives. Les deux cas d’assassinats répertoriés dont on peut affirmer qu’Asperger est responsable sont détaillés.

Par exemple, celui de Herta Shreiber, deux ans, benjamine d’une famille pauvre de neuf enfants, atteinte de méningite. Son sort émeut d’autant plus que le livre fournit des photos d’elle au Spiegelgrund et rapporte les propos supposés de sa mère qui aurait voulu, « si la médecine ne pouvait pas aider son enfant », qu’elle puisse mourir. D’autres documents, comme des lettres des familles, sont troublants. Certaines missives énoncent des souhaits ambigus vis-à-vis d’un enfant « confié » au Spiegelgrund : parfois, des parents font part d’un soulagement à l’annonce de la mort d’un enfant (ils ignorent les « vraies » raisons du décès) et remercient le personnel ; d’autres, ayant appris les conditions déplorables de certains pavillons du Spiegelgrund (sinon la vérité sur le pavillon 15), souhaitent récupérer un fils ou une fille…

Cet aspect de la réalité médicale et affective (rapportée, entre autres, par les patients qui ont pu témoigner après guerre) est bien présenté par Sheffer. Là où elle manque de réflexion historique, c’est dans sa vision de la pédopsychiatrie de l’époque. Il n’est, par exemple, pas nécessaire de consacrer un chapitre entier à la vision médicale des garçons et des filles qui (cela semble étonner Sheffer) comportait tous les préjugés sexistes de l’époque. Il n’est pas non plus nécessaire d’avoir un recours aussi massif aux notions de « Gemüt » et de « Volk » pour expliquer l’idéologie médicale austro-allemande : les jeunes patients étaient jugés sur leur « Gemüt » pour évaluer leur capacité à s’intégrer dans le « Volk  fort, racialement pur et spirituellement uni ». Certes, mais la profondeur d’analyse manque ici, celle qu’ont des historiens de la médecine comme Czech (Santé publique, hygiène raciale et eugénisme sous le Troisième Reich, 2005), Castell (Geschichte der Kinder und Jugendpsychiatrie 1937-1961, 2003), Lifton (Les médecins nazis, 1989) ou Shmull. La psychiatrie austro-allemande et ses pratiques d’euthanasie ont des racines beaucoup plus lointaines que ne le pense Sheffer, bien antérieures au Troisième Reich, et liées à l’histoire de l’eugénisme et du darwinisme social. Dès les années 1920, en Europe et aux États-Unis, la crainte d’une  « dégénérescence nationale », la peur de la menace sur les « races civilisées », sont des préoccupations fréquentes. Les Allemands avaient d’ailleurs eu d’excellents idéologues sur le sujet avec Alfred Ploetz, le créateur en 1905 de la Deutsche Gesellschaft für Rassenhygiene (Association allemande d’hygiène raciale), et, dans les années 1920, Karl Bingin et Alfred Hoche avec leur Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens (« Le droit de tuer la vie qui ne vaut pas d’être vécue »), qui conseillaient de se débarrasser des « arriérés », des « chétifs et des malformés ».

Ainsi Les enfants d’Asperger est-il intéressant parce qu’il met à la disposition du lecteur des données et des documents essentiels et les fait parler. Il l’est moins  en ce qu’il ne mène pas une analyse qui les structurerait et les replacerait dans une perspective historique. Faute de cela, les pages donnent l’impression parfois de s’égarer un peu ou de se perdre dans le détail ; c’est désarçonnant, comme l’est l’absence d’index et de bibliographie (l’insertion dans les notes du matériel consulté par Sheffer n’en permet pas une appréhension globale). Ce sont là les faiblesses d’un ouvrage qui compte surtout pour la quantité remarquable d’informations qu’il réunit.

Claude Grimal

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