Pour qui s’intéresse à l’historiographie de l’esclavage, le livre de Miranda Spieler est probablement l’ouvrage paru en français le plus important depuis la traduction en 2013 d’À bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite (Seuil) de Markus Rediker. Pour qui s’intéresse à cette histoire, on peut gager sans risque qu’Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives s’imposera comme une référence incontournable. Pour tous, il s’agit d’un modèle d’écriture de l’histoire.
L’éminence de son propre modèle, Le désordre des familles. Lettres de cachet des Archives de la Bastille au XVIIIᵉ siècle (1982) d’Arlette Farge et Michel Foucault, en rehausse plutôt l’importance qu’elle ne lui fait de l’ombre, d’autant qu’on ne trouvera dans l’écriture de Spieler aucun des défauts persistants qui firent ensuite le succès d’un certain nombre de microhistoires : goût du pittoresque reconstitué, penchant pour la narration glissant vers la fiction, voire l’identification, appétence pour la leçon de choses couronnée d’un enthymème par chapitre. De même, elle se garde d’user des lieux communs en vigueur, évitant par exemple de parler d’agency, sinon de manière critique en conclusion, parce qu’en recourant à ce type de notion, même avec les meilleures intentions du monde, prévient-elle, « on s’expose au risque tautologique de devoir prouver que les personnes en question sont bien des personnes ».
Si donc son écrit est bel et bien situé, il n’est pas positionné, et pourtant quelque chose s’en dégage d’aussi implacable que l’est l’objet de sa démonstration : prouver au cas par cas qu’au XVIIIᵉ siècle les esclaves à Paris, contrairement à ce que décidait la fameuse jurisprudence de 1315 selon laquelle « nul n’est esclave en France », n’y accédaient à la liberté qu’au prix d’efforts extraordinaires – efforts le plus souvent déployés en vain. De cette aberration témoignent les Archives de la Bastille, que dépouillèrent Farge et Foucault en leur temps sans s’arrêter spécifiquement sur celles qui concernaient les esclaves, un fonds qui contredit celui de l’Amirauté, que dépouilla quant à elle Sue Peabody afin de réaffirmer la précellence du droit qui donnait son titre à son propre livre – « There Are No Slaves in France » (Oxford University Press, 1996, non traduit en français) – qu’Esclaves à Paris tend pour sa part à infirmer.
Les causes de cette contradiction sont multiples et complexes, mais ont pour source commune l’arbitraire et ses complications. En effet, tout au long du XVIIIᵉ siècle, et plus nettement au cours de sa seconde moitié, chaque fois qu’en vertu de cette jurisprudence un esclave obtenait d’un tribunal de l’Amirauté la reconnaissance de sa liberté, son maître obtenait de son côté de quelque lieutenant de police un « ordre du roi » – les dites « lettres de cachet » – lui permettant de faire embastiller le fugitif, avant de le déporter vers les colonies pour le ramener dans la servitude ou le revendre. Comme le résume Spieler en conclusion, « les manœuvres juridiques des esclaves rendaient nécessaire le recours à des armes extrajudiciaires ».
L’historienne ne dit pas s’il en allait de même ailleurs dans le royaume de France, où les coutumes et la puissance des parlements locaux laisseraient supposer que le droit ait pu effectivement y être respecté. On pense à l’exemple de Toulouse, qu’a étudié Hélène Débax dans « 1446. Un esclave noir à Pamiers » (in Patrick Boucheron (dir.), Histoire mondiale de la France, Seuil, 2017). Mais outre que Spieler se concentre sur le cas parisien, la période qu’elle examine implique d’autres enjeux que ceux du XVᵉ siècle.
Les années 1720-1790 qu’elle étudie prioritairement correspondent en effet à la « croissance explosive » du système plantationnaire français qui provoque une accélération brutale de la traite. Les grandes familles qui s’adonnent à ce commerce s’allient financièrement aux élites aristocratiques de l’époque, et elles s’empressent de consommer cette alliance en mariant leurs filles à leurs fils. Comme l’expose sans ambages le député de la noblesse pour Saint-Domingue à l’Assemblée nationale à Louis XVI dans une pétition qu’il lui soumet en 1789 : « Sire, votre cour est devenue créole par alliance. »
Ce constat est plus qu’un mot d’esprit ; il résume tout l’écheveau que Spieler s’est employée à démêler en suivant les fils que tissent les trajectoires de cinq esclaves à Paris. Elle consacre à chacun un chapitre : Jean, Pauline, Lucidor, Julien et Ourika. En retraçant leurs parcours, l’historienne croise ceux d’autres noms – Marie-Thérèse, Télémaque, Ambroise Lucas, Pèdre,… – aux destinées comparables, et dont le nombre suggère au passage, ainsi qu’elle le signale en note, « qu’il y avait plus de personnes non blanches à Paris que ne le pensaient les historiens jusqu’ici ».
Leur point commun est d’être, sinon esclaves, du moins domestiques, et surtout d’être « Noirs, mulâtres ou autres gens de couleur », ainsi que les désigne la législation royale de 1777, qui les oblige à s’enregistrer et qui leur interdit l’année suivante les mariages mixtes. Le sort qu’ils partagent est celui d’une insécurité juridique exacerbée qui les place littéralement dans un étau (Spieler parle au figuré de « seuil ») entre le mors de la loi coloniale que le Parlement parisien refuse d’appliquer dans sa juridiction et celui du droit interne auquel les propriétaires d’esclaves refusent de se soumettre lorsqu’ils se rendent avec leurs esclaves dans la capitale. Esclaves dont ils cherchent pourtant à dissimuler l’état comme la couleur de peau à leur descente de bateau afin de se soustraire à la caution qu’ils doivent normalement verser pour se payer ce luxe, à telle enseigne, observe Spieler, que « la France de l’Ancien Régime était l’un des rares pays où le “passingˮ (le fait de se faire passer pour un Blanc ou une Blanche en raison de son apparence européenne) était l’œuvre des propriétaires d’esclaves ».

Charles André van Loo (1755) (détail) © CC0/WikiCommons
Quand, en revanche, il était revendiqué par l’avocat – en l’occurrence Hérault de Séchelles – d’un esclave putatif, Julien (dont Spieler fait remarquer que la matraque réglementaire de l’officier de police qui l’assomma le 20 mars 1787 pour l’interpeller sur le Pont-Neuf était en bois d’ébène), alors cette revendication devient une affaire publique et le symptôme d’une époque. L’ardent partisan des thèses physionomistes de Lavater qu’était Séchelles ne plaida pas en effet sur le fond – juridique – mais sur la forme – du prévenu –, parce qu’« à partir du moment où la race est devenue une question de droit, toutes les particularités physiques de Julien acquéraient une importance juridique ». Blanc, il était naturellement libre ; Noir, il ne pouvait naturellement l’être.
Le cas de Julien s’inscrit dans un contexte immédiat, celui d’« une explosion de curiosité pour les cas de blanchité tératologique », où « les opinions politiques radicales se mêlaient constamment à une curiosité lascive envers les corps racialisés » ; Séchelles se fit, deux ans plus tard, l’un des chantres (et finalement martyr) de la Révolution. Mais cette ambivalence ne peut elle-même se comprendre qu’en tant qu’elle fut pour partie une réaction – et donc aussi une survivance – à la grande peur du mélange qui s’empara de Paris au cours des décennies précédentes. Instillée par l’oligarchie coloniale nouvellement installée dans la capitale, cette peur s’était avivée au cours des dernières années de la guerre de Sept Ans (1756-1763).
Affluèrent alors à Paris, accompagnés de « leurs domestiques asservis », un nombre important de « réfugiés de l’empire français en débandade », qui « y importèrent également les habitudes mentales des espaces coloniaux qu’ils avaient quittés ». Celles-ci n’étaient certes pas nouvelles, notamment au sein de la police, mais elles se répandirent alors parmi la population. De ce changement, Lucidor fut la victime et le témoin. Installé depuis les années 1740-1750 avec sa famille dans ce « havre de paix » (et de désordre) qu’était le prieuré Saint-Martin, Lucidor fut progressivement en butte au harcèlement puis aux attaques de ses voisins. Après avoir déposé plainte et fait hospitaliser l’une de ses filles pour dépression au printemps 1767, il fut contraint de déménager hors de Paris, à Ménilmontant.
Quelques années auparavant, fin 1764, Bouvet de Lozier, ancien gouverneur de l’île Bourbon, fit enfermer Pauline, son esclave emmenée avec lui à Paris au moment où elle réclamait qu’il lui restituât la forte somme qu’elle avait mise de côté en vue de son affranchissement. Pauline fut détenue à la Salpêtrière pour libertinage, un prétexte équivoque, rappelle Spieler, puisque l’Encyclopédie dit de libertin qu’il peut « désigner les esclaves affranchis ou leurs enfants », et que le mot renvoyait peut-être aux moyens par lesquels elle avait amassé son pécule, mais permettait surtout au lieutenant général de police de « délivrer des lettres de cachet de sa propre autorité ». Pauline parvint à s’enfuir la veille de son transfert vers Lorient, et elle trouva refuge dans le dédale de l’hôtel de Toulouse (actuel siège de la Banque de France), grâce à la solidarité d’une domestique noire qui y officiait, Luce, future révolutionnaire.
Sa protégée finit par intenter un procès à son ancien maître devant l’Amirauté en 1765, « procédure plutôt exceptionnelle dans laquelle une esclave avait fixé le prix de son propre corps et défendu l’inviolabilité de son droit de propriété en contexte colonial ». Si ses économies ne lui furent pas restituées, le tribunal la déclara libre avant que Bouvet n’obtînt aussitôt une nouvelle lettre de cachet, qui ne fut cependant pas suivie d’effet, l’aléatoire secondant cette fois l’arbitraire en faveur de la victime.
La plupart des autres esclaves qu’évoque Miranda Spieler n’ont pas eu cette chance toute relative. Malgré des soutiens haut placés, Jean fut finalement déporté chez son maître de Saint-Domingue, Guy Coustard. La première description physique que donne l’historienne de Jean est glaçante : « Le monogramme de la famille Coustard (CO) était marqué au fer rouge sur son sein gauche. » Cette marque d’infamie et de propriété renvoie dans son livre à celle du jeune Bengalais Louis-Camille Crispin qui demanda sa liberté à l’Amirauté en 1775 en exhibant « son collier, fermé par une chaîne sur laquelle étaient inscrits ces mots : “J’appartiens à Monsieur le Vicomte de Besseˮ », entrave qu’un acte rédigé au bénéfice de ce dernier décrivait comme « un ornement dont le Vicomte de Besse l’avait décoré pour rehausser l’éclat de sa peau ».
![Miranda Spieler, Esclaves à Paris. Vies cachées et histoires fugitives [2025], tr. de l’anglais par Marc Saint-Upéry, Paris, La Découverte, coll. « Histoire-monde », 2026, 331 p.](https://www.en-attendant-nadeau.fr/wp-content/uploads/2026/09/Dido_Elizabeth_Belle.jpg)
Il est cependant une forme d’appropriation moins violente mais plus pernicieuse, et Spieler y consacre son dernier chapitre. Il s’agit de celle dont fut l’objet Ourika, offerte en 1785 par le gouverneur du Sénégal à la princesse de Beauvau, qui mourut à seize ans dans l’hôtel de cette dernière, l’actuel ministère de l’Intérieur. Claire de Duras, elle-même propriétaire de plantations à Saint-Domingue, écrivit en 1823, sans doute encouragée par Chateaubriand, dont le patrimoine familial, lui aussi, « provenait entièrement de la traite », un roman, Ourika, encore recommandé à la lecture des jeunes gens d’aujourd’hui comme un précoce parangon de tolérance. Spieler ne se contente pas de pointer la contradiction entre la position de Duras et son choix littéraire – après tout, rappelle-t-elle, « le fait de posséder des esclaves n’excluait pas une certaine opposition à l’esclavage », et « bon nombre des premiers fondateurs de la Société des amis des Noirs, fondée en 1788, étaient ou avaient été propriétaires d’esclaves » –, elle montre que la propre « émancipation juridique » de l’autrice en 1802, qui rentre alors d’émigration et récupère ses esclaves grâce à Napoléon, « coïncide avec la déchéance physique d’Ourika derrière l’enceinte du couvent » qu’elle décrit dans le roman éponyme. En sorte, conclut Spieler, que « tout se passe comme si la mort d’Ourika était une dimension refoulée de la trajectoire triomphante de la romancière ».
Un triomphe relatif, puisque bref et avorté au théâtre, mais suffisant pour qu’en 1839 encore un critique littéraire loue l’œuvre en ces termes : « Ourika cesse d’être noire à la lecture, et voilà pourquoi on s’intéresse si vivement à son sort. » Voilà ce qui explique aussi pourquoi Ourika ne passa pas sur scène. Pour choquante qu’elle soit, cette remarque véhicule un préjugé artistico-raciste dont on craint qu’il ne se soit pas complètement dissipé aujourd’hui. Plus largement, le tableau que dresse Spieler de la situation des personnes racisées dans le Paris du XVIIIe siècle, bien qu’il ne soit à aucun moment recherché par elle, ou peut-être précisément pour cette raison, produit un effet de contemporanéité extrêmement perturbant.
À propos des « traques » qu’elle distingue expressément de « la chasse aux esclaves fugitifs, appelés “marrons ˮ, dans les colonies », au sujet desquelles on a tout de même un peu de mal à ne pas penser au chapitre que Grégoire Chamayou a consacré à « la chasse aux peaux noires » dans Les chasses à l’homme (La Fabrique, 2010), Miranda Spieler se demande comment il se fait qu’elles ne déclenchaient pas apparemment de réaction publique. « Pour les quidams qui en étaient témoins, l’arrestation d’un esclave ressemblait à une simple descente de police », conclut-elle. S’il en était ainsi, c’est que la population partageait jusqu’à un certain point la perception des policiers, qui « partaient de l’hypothèse que les individus non blancs étaient des biens volés, même si personne ne signalait leur disparition ». Et d’illustrer son propos par l’exemple des circonstances d’une arrestation survenue en 1755 qui se passe, croit-on, de tout commentaire :
« Mustapha, qui venait d’arriver de Marseille, était victime d’un double stigmate. Non seulement les fonctionnaires de police se demandaient d’où pouvaient bien venir les serviettes de luxe qu’il vendait sur un pont, mais ils avaient les mêmes doutes quant à la provenance de Mustapha lui-même. Celui-ci ne fit qu’attiser leurs soupçons en refusant de répondre à leurs questions (alors qu’on l’estimait capable de parler français) et dut donc passer quatre semaines à For-l’Évêque, tandis que les policiers constataient n’avoir “rien trouvé dans ces [sic] poches qui puisse indiquer à qui il appartient. »
Dans leurs poches, d’habitude, les esclaves et anciens esclaves conservaient précieusement l’intégralité de leurs papiers, au point de se déplacer « généralement avec toute la paperasse juridique qu’ils pouvaient dénicher ». Mustapha était peut-être conscient que pareille précaution s’avérerait en définitive inutile face aux puissants et à leurs agents. Son mutisme pourrait alors être interprété comme un refus, radical, de se prêter à un jeu sans issue qu’il connaissait certainement déjà comme d’autres le connaissent encore, quitte à faire pour cela de la prison où il serait probablement tombé même en coopérant. Ce silence, enregistré dans les Archives de la Bastille, Miranda Spieler le répercute dans son livre. Grâce à elle, à travers lui, ce silence venu de loin fait encore écho.
