Liliane Kerjan (1940-2021)

Le 28 juin, la disparition de notre collègue Liliane Kerjan a surpris la rédaction d’En attendant Nadeau. Comment accepter l’effacement d’une voix et d’un visage si distinctifs, si souriants, si chaleureux ? Il y a à peine un mois, on pouvait lire l’un de ses derniers articles, consacré à Chant des plaines de Wright Morris, lauréat du National Book Award en 1981, un grand texte oublié aujourd’hui. Penser que les lecteurs du journal n’auront plus la chance de découvrir l’Amérique à côté de cette exploratrice érudite et polyvalente nous afflige, c’est aussi une perte pour les auteurs, les éditeurs, les traducteurs et les chercheurs.

Comme pour ses amis. J’avais rencontré Liliane Kerjan pour la première fois il y a une dizaine d’années lors du Festival America, une manifestation bisannuelle où elle brillait par sa participation foisonnante, animant salons, rencontres et conférences. Je n’aurais pas deviné qu’elle exerçait les fonctions de professeur à l’université de Rennes 2 : à la différence de nombre de ses pairs, elle avait une vision à la fois concrète et lyrique de la littérature, qu’elle considérait moins comme l’arène de conflits idéologiques que comme un espace s’ouvrant à l’émergence des expressions personnelles, des témoignages singuliers issus de diverses réalités géographiques.

Hommage à Liliane Kerjan (1940-2021)

Liliane Kerjan (2013) © Institut franco-américain de Rennes/Sylvie Mathé

La géographie était pour beaucoup dans sa passion américaine, qu’on perçoit dans sa chronique de Chant des plaines, où elle écrit que « l’empreinte indélébile du Nebraska explique alors pourquoi l’écrivain décrit avec un soin rare le quotidien de la vie à l’intérieur ». Quand ce n’était pas le Nebraska de Wright Morris, c’était le Brooklyn de Jacqueline Woodson ou Gabrielle Segal, le Nevada de Willy Vlautin, le Los Angeles de Susan Orlean, le Massachusetts de Jonathan Dee, le Montana de Jim Harrison, le bayou louisiane de Tim Gautreaux ou Tom Cooper, le San Francisco de Chris Adrian

Sans ignorer les deux côtes, Liliane avait un faible pour l’Amérique profonde, pour ses régions à fort caractère, et pour ses ethnies dominées ou persécutées par la majorité blanche et protestante. Elle s’intéressait donc à la littérature amérindienne, celle des auteurs établis tels Louise Erdrich et Richard Wagamese (de nationalité canadienne, quant à lui) comme celle des nouveaux venus comme Tommy Orange. De même, elle accordait une place importante dans sa critique aux écrivains afro-américains. Pour EaN, elle a écrit des chroniques sur Jesmyn Ward, Colson Whitehead, Nana Adjei-Brenyah, Tayari Jones, Imbolo Mbue et James Baldwin.

Baldwin fut également l’objet d’une étude qu’elle a publiée l’année dernière aux éditions Albin Michel : Ils ont fait un rêve. Richard Wright, Ralph Ellison et James Baldwin : trois grands écrivains contre le racisme. Cet essai passionnant fut à l’image même de Liliane Kerjan, mélangeant la biographie, l’histoire des États-Unis et l’analyse littéraire. À ses yeux, la compréhension d’une œuvre était intimement liée à la vie de l’auteur, à ses racines, à la terre où il a grandi et évolué. Pour Liliane, se plonger dans un livre est l’occasion d’un déplacement spatial et temporel.

Hommage à Liliane Kerjan (1940-2021)

D’où son flair pour la redécouverte de textes enfouis par le temps, souvent recensés dans ces pages. En plus de Wright Morris, elle a déterré No no boy de John Okada, l’histoire d’un Japonais-Américain de retour à Seattle après son internement dans un camp sur la côte Ouest pendant la Seconde Guerre mondiale. Liliane a aussi révélé aux lecteurs d’EaN des textes inédits, méconnus ou réédités de grands auteurs comme Scott Fitzgerald, Arthur Miller, John Steinbeck, Truman Capote et Thornton Wilder.

On peut déceler dans cette production multiforme une quête des origines, s’exprimant tantôt dans la chasse aux anciens trésors littéraires, tantôt dans des recherches historiques approfondies. Peu de chroniqueurs se seraient adonnés à l’écriture de biographies d’hommes politiques ; Liliane n’a pas hésité à examiner les vies de George Washington et d’Abraham Lincoln, dans deux essais fascinants (Gallimard, coll. « Folio biographies »). En le faisant, elle réhabilite le sens premier du terme « chroniqueur », s’inscrivant dans une longue lignée qui remonte à l’Antiquité. Un roman n’est-il pas par définition une chronique, vouée à considérer le passage du temps, l’histoire dans l’Histoire ?

Dans George Washington (2015), elle interroge le mythe de cette icône américaine : « À l’évidence l’Amérique a besoin de construire une légende de ses origines, d’incarner les commencements et de célébrer un patriarche. » Contre toute attente, Liliane Kerjan révèle un homme mélancolique caché derrière l’image du puissant général, en citant l’une de ses nombreuses lettres : « Un nuage sombre s’est toujours étendu sur mon esprit toutes les fois que j’ai été amené à supposer que je pourrais et que je devrais peut-être être bientôt appelé à prendre une décision. »

Hommage à Liliane Kerjan (1940-2021)Hommage à Liliane Kerjan (1940-2021)

L’année suivante, Liliane publia une biographie de Lincoln, seconde partie de son diptyque consacré aux deux grandes figures tutélaires de l’épopée américaine, où elle expose de nouveau la face inattendue d’une légende. Son livre interpelle surtout pour son portrait du jeune Abraham, batelier sur l’Ohio et le Mississippi à l’âge de dix-neuf ans, épicier dans une petite ville de l’Illinois trois ans plus tard, bientôt candidat à l’Assemblée de l’État, avant de devenir postier en 1833, à vingt-quatre ans. L’ascension de Lincoln recoupe celle des États-Unis, dans le livre de Liliane Kerjan on assiste en direct à la révolution industrielle outre-Atlantique.

C’est le cœur même de l’Amérique que Liliane semble vouloir sonder. Est-ce pour cela qu’elle prête un intérêt particulier au Sud, région singulière, avec ses qualités et ses défauts, si exotiques pour un Européen ? Dans ses biographies de Tennessee Williams (2010) et de Truman Capote (2015), on voit les difficultés que rencontrent des homosexuels sensibles qui grandissent dans un environnement arriéré et brutal. Cela n’a pas empêché que, par son primitivisme, le Sud soit peut-être la partie des États-Unis où l’on peut le mieux contempler la véritable âme américaine. Pour une romantique comme Liliane, c’est irrésistible, c’est le lieu où trouver ce qu’elle a toujours cherché dans la littérature : la magie, l’enchantement. À propos du roman de Chris Adrian, lorsqu’elle écrit qu’il « surprend, enchante, comme si lui-même n’avait ni totalement quitté l’âge magique, ni renoncé à la fascination juvénile exercée par les super-pouvoirs », elle exprime un ressenti intime, présent aussi dans la question qu’elle pose lors d’un entretien avec Michael Cunningham : « Vous croyez à l’enchantement dans le monde contemporain ? »

Pour Liliane, cet enchantement avait pour nom l’Amérique, il existe encore là-bas, incarné simultanément par le peuple et par la terre, comme elle l’a écrit récemment au sujet du dernier roman de Dave Eggers : « Le mystère des hommes est relayé par le mystère des lieux. » La disparition de Liliane Kerjan représente la perte d’une amie et d’une collègue enchanteresse. La note magique qu’elle apportait à En attendant Nadeau manquera à tous.