Une histoire située de la guerre d’Algérie

Emblématiques des productions sur la guerre d’Algérie de la jeune génération d’historiens qui s’est affirmée au tournant des années 2000, les travaux d’Emmanuel Alcaraz apparaissent cependant quelque peu à part. Les jeunes historiennes et historiens ont en effet le souci, en discontinuité avec les vieilles générations d’historiens, de chercher à « sonder », à focaliser, à aller davantage, nourris des nouveaux témoignages et nouvelles archives, au détail des faits, plus en profondeur ; ils ont tendance à privilégier des analyses plus micro-historiques, plus micro-sociologiques, alors que les historiens qui ont accompagné le processus de la décolonisation présentaient des études plus amples, plus généralistes. En ce sens, le premier ouvrage d’Emmanuel Alcaraz portant sur les lieux de mémoire de la guerre d’Algérie (publié aux éditions Karthala) est bien représentatif de ce passage qualitatif. Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, des origines au hirak relève plutôt d’une tentative de conjuguer les deux dimensions, d’articuler histoire de moments-clés et « grande histoire », d’éclairer un certain nombre de faits et d’inscrire cet éclairage dans une perception plus large de la confrontation franco-algérienne.


Emmanuel Alcaraz, Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, des origines au hirak. Karthala, 288 p., 29 €


S’il y a là une ligne directrice assumée, celle de comprendre les faits à la lumière de leurs déterminations les plus lointaines et de toutes leurs dimensions, autant objectives que subjectives, la manière, avec un « essai d’égo-histoire » livré en postface de l’ouvrage, est tout à fait nouvelle dans les approches développées par les nouveaux historiens de la guerre d’Algérie. Emmanuel Alcaraz, né en 1976, est en effet lui-même situé à l’entrecroisement des mémoires conflictuelles de la guerre, et un produit de cette « guerre des mémoires » toujours vivace. Socialisé dans un milieu familial Algérie française dont le chef de famille s’est longtemps réclamé de l’extrême droite, influencé dans sa formation universitaire par des enseignants post-68 dont certains ont accompagné les luttes syndicales et politiques pour l’indépendance de l’Algérie (comme Bruno Étienne), également influencé, de par son mariage avec une Algérienne, par les représentations dominantes de la guerre en cours dans la plupart des familles algériennes, il est au cœur des déchirements franco-algériens.

Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, d'Emmanuel Alcaraz

L’exercice consistant à « tenir tous les bouts du conflit » en prenant en compte sa propre subjectivité est un exercice très difficile. Trois grandes parties organisent et développent, à la lumière de nouvelles données, de nouvelles sources et de nouveaux témoignages, une analyse et une interprétation personnelle de cette histoire de longue durée. Au-delà de la trame chronologique, de la saisie des « causes causantes » et des logiques en œuvre dans l’affirmation du contentieux franco-algérien, Emmanuel Alcaraz met au centre trois grandes questions qui sont souvent convoquées dans les altercations franco-algériennes : celle de l’existence de la nation algérienne (a-t-elle existé avant la colonisation française ou celle-ci l’a-t-elle créée de toutes pièces, comme l’a soutenu récemment le président Macron ?) ; celle de la caractérisation de la nature du conflit et de l’image, reprise à Germaine Tillion, des « ennemis complémentaires », titre du chapitre central ; et celle de l’induration du conflit des mémoires, particulièrement des mémoires algériennes, notamment dans ce qu’elles disent du présent, à travers le mouvement populaire du hirak.

La question de l’existence de la nation algérienne, posée d’emblée dans un premier chapitre, permet à l’auteur de revenir sur la construction évolutive de celle-ci. Il s’appuie pour cela davantage sur l’histoire des populations qui ont vécu sur le territoire recoupant les limites de l’Algérie actuelle que sur l’affirmation du sentiment d’appartenance. Refusant le cadre européo-centrique dans lequel est posée la problématique de la nation, Emmanuel Alcaraz relève que les Algériens se référaient à un watan aux horizons plus ou moins larges bien avant la colonisation. Dans une perspective comparatiste, en reprenant le débat sur l’antériorité de l’État ou de la nation dans le cas algérien, il relativise la question en en montrant le caractère toujours dépendant des contextes et des évolutions des formations sociales ; l’intervention d’Emmanuel Macron tendant à occulter et à instrumentaliser un débat toujours ouvert dans le champ de l’histoire, même pour les vieilles nations démocratiques, apparait pour ce qu’elle est, une saillie politicienne dans un contexte de crise dans les relations franco-algériennes.

C’est donc plus sur la « nature » de la colonisation que l’auteur insiste. Faisant de la « destruction créatrice » la caractéristique principale du capitalisme colonial, il tente d’en mesurer tous les effets — et récuse les thèses des militants « nostalgériques ». Mais si l’on a vu des formes d’adaptation des Algériens à la domination coloniale, en inférer une émancipation de leur part des cadres communautaires et patriarcaux, voire une individualisation des mentalités, comme le soutient Emmanuel Alcaraz, ne semble pas correspondre complètement aux représentations, aux pratiques sociales et aux référenciations d’appartenances identitaires dominantes au sein des populations algériennes.

Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, d'Emmanuel Alcaraz

Vue du centre d’internement de la Ferme des Anglais (1958) © ICRC

Si le colonialisme reste central dans son analyse, notamment du point de vue de ses effets sur les violences et la guerre d’indépendance, l’auteur relativise cependant l’idée d’antériorité de la violence coloniale comme justification de la contre-violence des Algériens. Emmanuel Alcaraz donne une large place à la violence coloniale, comme violence originelle, mais son analyse synchrone des violences de la guerre d’indépendance secondarise quelque peu, à travers l’idée que « la violence nourrit la violence », la cause originelle. Partant de l’idée « des ennemis complémentaires » qui auraient pris en otage les populations civiles autant européennes que musulmanes, l’historien organise son interprétation autour de l’idée d’une « dialectique des violences » : « les violences se nourrissent les unes des autres [1] ». Et s’il met en avant, à juste titre, les violences coloniales originelles et « le sentiment d’injustice » comme moteur des réactions algériennes, on peut lire ses développements sur la réalité historique des violences, « qui sont l’apanage de toutes les sociétés », écrit-il, en les rapportant plus globalement au « procès de civilisation des mœurs en cours en Europe de l’Ouest », comme un point de vue qui relativise ces causes, transhistoriques et transsociétales.

Le livre s’appesantit donc sur ce qu’il caractérise comme la « dialectique des violences » des moments étudiés, dans une tentative de « neutralité axiologique » qui n’est pas toujours probante, tant dans l’analyse de certains faits que de certaines données, statistiques et effets dans le moment sur les populations. Dans sa volonté d’équidistance, Emmanuel Alcaraz conclut ainsi un peu rapidement « que la guerre d’Algérie a commencé avec le massacre du 8 mai 1945 et se termine par le massacre des Européens d’Algérie le 5 juillet 1962 », comme si cette dialectique des violences trouvait enfin son aboutissement dans ce qui n’aurait été que vengeances brutales, violences et contre-violences.

Toujours appuyé sur cette « dialectique de la violence », perçue dans une logique de réciprocité, de ségrégation, de stigmatisation réciproques, l’auteur écrit que « les violences de la fin de la guerre d’indépendance algérienne s’inscrivent dans le prolongement de sept années de violences intercommunautaires et de guerre entre l’OAS qui refuse les accords d’Évian et emploie contre les Algériens des violences extrêmes, et le FLN qui riposte violemment ». C’est sans doute à partir des vécus et des représentations de ces faits, présentés sans nuance par la doxa publique, que se nourrit « la guerre des mémoires », que s’affirme l’usage politique, l’instrumentalisation des faits, et se « rejoue » la guerre d’Algérie, notamment, aujourd’hui, dans le contexte de l’élection présidentielle française ; et, de l’autre côté de la Méditerranée, l’instrumentalisation de la lutte pour l’indépendance, à travers un exclusivisme mémoriel arabo-islamique célébré par les pouvoirs qui se sont succédé à la tête de l’État algérien.

Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, d'Emmanuel AlcarazHistoire de l’Algérie et de ses mémoires, d'Emmanuel Alcaraz

Le centre de détention de Saint-Denis-du-Sig (1961) © ICRC

Le dernier chapitre de l’ouvrage, « 62 et après ? », est de ce point de vue très éclairant sur les remises en cause tant dans la population des pieds-noirs, souvent homogénéisée, dont l’auteur montre très bien la diversité des positionnements, des engagements et des transformations générationnelles, que dans la population algérienne — notamment dans les jeunes générations qui, avec le hirak (le mouvement populaire né en 2019), ont revendiqué d’autres formes de réappropriation de leur histoire. Ces brèches, ces intermédiations, existèrent dans l’acmé même des violences. Il y a eu de nombreux contacts entre les principaux protagonistes de la confrontation, certains dès les premières années du conflit. Des initiatives d’arrêt des violences ont vu le jour (dont « la trêve civile » d’Albert Camus), rapidement avortées. Il existait des volontés du côté du FLN de faire rester les Européens en Algérie et de les faire participer à la construction du pays, comme l’ont réitéré des discours solennels et publics de certains dirigeants (Benyoucef Benkheda, M’hamed Yazid, Krim Belkacem ou Ahmed Ben Bella), dans la continuité d’un certain nombre d’appels, comme en 1945 en direction de la communauté juive ou en 1954 en direction des Européens. Ces interstices se sont vite oblitérés, en dépit de l’engagement d’hommes et de femmes, certes peu nombreux, qu’on a qualifiés de « libéraux », qui ont voulu, au-dessus de la mêlée, rassembler pour la paix.

Le colonialisme ne renvoie pas seulement à l’opposition de groupes minoritaires des deux bords, comme le soulève la métaphore des « ennemis complémentaires », en distinguant entre la majorité des pieds-noirs, appartenant plutôt à la classe populaire, et une minorité « de gros colons qui en collusion avec des hauts fonctionnaires dirigeait la société coloniale ». Ce sont les rapports sociaux coloniaux qui configurent et déterminent les relations entre les groupes. La question est moins celle des individus que de l’idéologie dominante, du poids des représentations de l’autre, qui structure les relations sociales. La respiration idéologique, le racisme ambiant, l’intériorisation d’une inégalité naturalisée, consubstantielle aux rapports entre dominants et dominés, l’assurance donnée par l’appartenance juridico-politique au groupe dominant, ont ainsi plus d’effets sur les assignations des places aux uns et aux autres que toutes les formes d’interactions ou de pratiques sociales au quotidien. « Le colonialisme étant la violence même à l’état de nature », pour paraphraser Frantz Fanon (dont l’auteur mentionne la réception controversée chez les intellectuels français), on ne peut en faire l’égal de la contre-violence qu’il suscite, réponse qui est souvent celle du faible au fort dans une des premières guerres asymétriques. Les tenants de la colonisation n’y voient pourtant que l’expression de vieux atavismes, de caractéristiques psychologiques et culturelles essentialisées prêtées aux indigènes, directement tirées des observations de l’école coloniale d’Alger.

Emmanuel Alcaraz a souhaité « tenir les deux bouts », en assumant sa subjectivité appuyée sur de célèbres référents, comme Max Weber ou Paul Veyne, et en se réclamant de l’impartialité, pour dire la « vérité historique », en cherchant à « l’écrire à parts égales et à croiser tous les points de vue ». L’exercice est difficile, Emmanuel Alcaraz en reconnaît lui-même les limites. Comment objectiver en croisant « tous les points de vue », alors même que les archives ne sont pas toutes ouvertes et mises à disposition, notamment les algériennes, principalement celles du GPRA, du CNRA, de l’état-major et des wilayas, et ne peuvent donc être croisées avec les témoignages ? Un exemple parmi d’autres : l’interprétation des faits d’août 1955, et de la responsabilité de la mobilisation des civils (le peuple en armes selon les nationalistes — le cadre sémantique renvoie à deux conceptions opposées des guerres et des luttes de libération nationale) dans ce qui était prévu comme de « grandes actions à caractère uniquement militaire » selon un des deux chefs nationalistes qui l’avait décidé. Mais les témoignages, comme les reprises d’information de seconde main par certains historiens, ne permettent pas, faute de croisement avec les archives, de saisir de manière probante les objectifs, les déterminants, les conditions de déroulement et les effets de ces actions.

Histoire de l’Algérie et de ses mémoires, d'Emmanuel Alcaraz

Des prisonniers algériens au camp Paul-Cazelles (décembre 1960) © ICRC

Dans les campagnes, la politique des zones interdites, les camps de regroupement (dont certains ont connu la famine), où plus de deux millions d’Algériens ont été enfermés, les camps d’internement, les fermes et centres dédiés à la répression de certaines catégories de détenus, ont été une stratégie assumée. Certains intellectuels ont participé aux plans de contre-insurrection, comme l’anthropologue Jean Servier (opération Pilote, en 1957). La répression n’a pas été seulement réactive. Le début de la bataille d’Alger est présenté comme une « réaction à l’exécution d’Ahmed Zabana et Abdelkader Ferradj le 19 juin 1956 ». Encore faut-il analyser la stratégie du CCE (Comité de coordination et d’exécution du FLN) et les objectifs politiques visés dans le moment. Certaines interprétations demandent à être mieux fondées ; ainsi du caractère psychologique des responsables dans certaines prises de décision – comme celle d’engager la bataille de Djorf où Bachir Chihani « avait fait ce choix pour accroitre son prestige et s’imposer face aux autres chefs aurésiens et nemouchis ».

Le travail stimulant d’Emamnuel Alcaraz ouvre des pistes, éclaire certaines questions, mais reste cependant, comme il le reconnait lui-même, inscrit dans un point de vue situé, qui laisse ici ou là transparaitre les déchirements. En conclusion, reprenant la fameuse réponse d’Albert Camus choisissant sa mère au détriment de la justice, Emmanuel Alcaraz assume de choisir « modestement les deux ». Ce positionnement qui se veut en surplomb, distancié, à la Sirius, n’évite pas certaines contradictions, mais ouvre sur des passerelles possibles, dont devraient se saisir dans un dialogue heuristique, condition nécessaire de la sortie des enfermements politiciens, les jeunes historiens des deux rives.


1. Entretien au Quotidien d’Oran, 28 février 2022.

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