Fragments de la guerre d’Algérie

Il faut du cran, un peu d’inconscience et un certain talent pour se lancer dans un grand roman familial comme notre époque les affectionne. L’art de perdre est un de ces longs récits où l’auteur(e) part sur les traces de son histoire, à la croisée de la guerre d’Algérie et de deux cultures. Le pari est d’autant plus audacieux que cette guerre a la réputation d’être occultée par les Français, mais Alice Zeniter le tient et avance sur ce fil délicat, lesté de sous-entendus, même si elle se tord la cheville ici et là, nous verrons comment mais nous serons indulgente.


Alice Zeniter, L’art de perdre. Flammarion, 505 p., 22 €


Comme convenu, l’histoire commence hic et nunc, dans la vie la plus quotidienne de la narratrice. Ici, Naïma, doublure à peine voilée d’Alice Zeniter, sujette à des gueules de bois synonymes d’une détresse plus sourde, accompagnée de vagues souvenirs d’un oncle algérien portant un jugement sévère sur les filles occidentales. « À quel moment a-t-il décidé que sa détresse avait la taille d’un pays manquant et d’une religion perdue ? », demande Naïma. Vous êtes à la fin d’un prologue bref. Deux pages plus loin, vous avez sauté dans le temps pour échouer dans « l’Algérie de papa » (l’expression est de De Gaulle), en 1830, au début de la colonisation française, puis en 1930, auprès d’Ali, le grand-père de Naïma, jeune Kabyle qui croit avant tout au mektoub, mélange de destin, de providence et de « c’était écrit », comme si, pour ces paysans si dignes, à la fois humbles et nobles, souvent analphabètes, l’écriture c’était ça, une vie tracée, alignée.

Alice Zeniter dévide l’histoire de sa famille paternelle sur trois générations. Elle la déroule avec intelligence, avec habileté quand elle mêle l’histoire des siens et la grande Histoire, sanglante, mais elle ne la déroule pas de façon linéaire, elle choisit le morcellement. Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui c’est ainsi que s’écrit l’histoire sous la plume des romanciers-miroirs de leur temps, l’époque le veut et les écrivains s’y plient : « C’est pour cela aussi que la fiction tout comme les recherches sont nécessaires […] pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre ». L’intrusion irrégulière de Naïma est tantôt heureuse, tantôt gauche, tantôt apporte une information intéressante, tantôt dérange la trame pour rien. Est-ce si grave ? Il faut pardonner aux écrivains ces tics narratifs, parfois signe de faiblesse, qui les mettent en scène au travail, en quête d’eux-mêmes et des leurs.

Alice Zeniter, L’art de perdre. Flammarion

Alice Zeniter © Astrid di Crollalanza

On pardonnera d’autant plus volontiers ces clichés de forme que l’histoire de la famille de l’auteure, si représentative du mariage et du divorce France-Algérie, ne succombe pas aux clichés quand elle la raconte. Sa curiosité intellectuelle, sa sollicitude, son désir de savoir sont tels que la vie de ce grand-père qui s’engage dans le « bataillon des Alliés lancés à la reconquête de l’Europe », ou l’armée des harkas, en 1940, plus tard obligé d’émigrer en France parce que menacé sur sa terre, dégage un sentiment de vérité et de sincérité irréprochable. Alice Zeniter parle des harkis avec l’in-nocence de celle qui ne sait pas, mais elle en parle de l’intérieur, avec une intuition juste, une absence de jugement remarquable, l’amour pour un homme qu’elle a à peine connu. De cet absent, elle parvient à faire un héros discret mais vilipendé par les siens, un soldat inconnu, jamais un traître, encore moins un collabo. Elle esquisse aussi le portrait d’un paysan qui s’est enrichi malgré lui, parce qu’un jour il a trouvé un pressoir qui lui a permis de fabriquer de l’huile d’olive, ce qui l’a obligé « à une solidarité élargie ».

Ali est un homme simple, une sorte de brave soldat Chvéïk emporté dans une guerre dont l’auteure ne saisit que les rares événements qu’il a vécus, perçus, sans comprendre qu’il s’agissait d’une guerre, que d’autres le jugeaient, n’ayant aucun moyen de saisir la continuité, les rapports de cause à effet, la vengeance, la haine, la révolte. Ainsi quand elle raconte ce que l’histoire a retenu sous le nom d’embuscade de Palestro, le village familial (renommé Djerrah), le 18 mai 1956 : « La section Artur tombe dans une embuscade tendue par le FLN et les jeunes soldats, leurs caporaux et l’aspirant pris en joue par les combattants installés sur les hauteurs tombent les uns après les autres. […] l’embuscade n’a duré que vingt minutes ». Vingt minutes : démystification de l’histoire, qui la rend plus cruelle encore, mais Ali ne la croise que par hasard. Il faudra la découverte du cadavre égorgé d’un ami, harki, comme lui, pour comprendre qu’il est menacé par les jeunes rebelles du FLN : « Akli a été égorgé, ouvert d’une oreille à l’autre, les Français ont appelé ça le “sourire kabyle”, comme s’il s’agissait d’une pratique commune, peut-être même quotidienne, dans la région des montagnes – au même titre que l’oléiculture ou la fabrication de bijoux. »

Jusqu’en 1962, quand Ali et sa femme, la troisième (celle qui lui a enfin donné un fils, Hamid, père de Naïma), quittent l’Algérie pour être hébergés dans le camp de Jouques. Deux années où le petit Hamid commence à apprendre les mots et les signes du français, lui dont la langue maternelle « est une substance étale et insécable, faite des murmures mêlés de plusieurs générations ». Deux années incluant la naissance d’un nouvel enfant qu’on appelle Claude, « un prénom qui reflète votre volonté de vous intégrer ici », a recommandé l’assistante sociale. Puis le départ dans une HLM de Flers, en Normandie, la vie dure, froide, brumeuse, dans les barres en béton, à bientôt dix enfants dans 50 m2. Alice Zeniter n’est jamais larmoyante, ni militante, ni révoltée. Elle s’emploie, et souvent réussit, à retrouver ce que son père, son grand-père, sa grand-mère ont dû penser, éprouver, l’humiliation, la soumission, la faiblesse et l’impuissance objectives : « Ali a entendu plusieurs fois les contremaîtres utiliser l’expression : “C’est du boulot d’Arabe.” Comme ça, machinalement, sans penser à mal. […] C’est vrai que les ouvriers gâchent leur travail, mais ce n’est pas le résultat d’un atavisme maghrébin. C’est le désespoir de ceux que l’usine assomme en leur rendant seulement les moyens d’une survie, pas d’une existence ».

Alice Zeniter, L’art de perdre

La Casbah d’Alger, par Charles Brouty

Les enfants, eux, s’adaptent, s’éloignent : « Ce qu’ils vivent aujourd’hui, c’est le français qui le nomme, c’est le français qui lui donne forme. » Hamid est bon élève, se francise, arrête de faire le ramadan au lycée, a bientôt deux copains qui lisent Marx, rencontre Clarisse, sa future femme. Mais l’effervescence de la fin des années 1960 et des années 1970 est vécue par lui de façon tamisée, assourdie, filtrée par la vie quotidienne ingrate et l’enracinement bancal du déraciné. Cette perception différente, cette impossibilité presque physique de se révolter, Alice Zeniter les traduit avec empathie, avec une tendresse mêlée de lucidité, de la bienveillance, une qualité humaine plus que littéraire, et çà et là avec des accents comiques involontaires. Ainsi la scène où Hamid essaie de lire Le capital, « mais le texte lui échappe, il le trouve sec et austère, il voudrait tellement l’aimer qu’il ne supporte pas la distance qui subsiste entre Marx et lui […] Personne ne pourrait être bouleversé par les propos de Marx, entouré comme il l’est du bruit de l’huile en ébullition, des rires des petits, du silence souriant de sa mère passive et de l’agressivité mal dissimulée de son père ». Qui aurait osé évoquer la lecture de l’un des prophètes de la libération avec un tel réalisme il y a une génération encore ?

Un très léger comique teinte également les deux scènes de rencontre des beaux-parents : la gêne, la honte, légère, plus ou moins avouée, l’inconnu qui franchit le seuil de l’intime… finalement surmontés, enregistrés, absorbés, tus. Hamid est rassuré par son travail à la Caisse d’allocations familiales, « il s’imagine que dans la petite pièce étouffante qu’est son bureau, il amasse en réalité des stocks de liberté qu’il pourra distribuer à ses enfants ». C’est un trait rare, très rare, dans la fiction contemporaine française, la mise en scène ni méprisante ni amère de la petite bourgeoisie.

Les 150 dernières pages du roman reviennent au temps de l’écriture, après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan. Naïma est une jeune femme qui travaille dans une galerie d’« art non aligné », dont le directeur, marié, est son amant. Produit de son temps, elle croque les hommes avec une liberté dont elle connaît les pièges, sans éviter celui de quelques touches crues, passage obligé de l’écrivaine libre. Elle interviewe Lalla, un peintre algérien, porte-parole de la colère en 2017, qui demande à la fausse ingénue en politique : « En guise de modernité, de glamour politique, qu’est-ce qu’on vous a proposé ? […] La question des communautés à la place de celle des classes. Ils nous montrent Fadela Amara, Rachida Dati, Najat Vallaud-Belkacem […] Elles ne font que culpabiliser les pauvres ». C’est aussi lui qui comprend instantanément que si les grands-parents sont arrivés en 1962, ils sont harkis, mais « le mot prononcé avec l’accent arabe et le “h” qui prend tant de place, lui ajoute une certaine gravité ». C’est un des détails qui révèlent la justesse de l’oreille d’Alice Zeniter.

Alice Zeniter, L’art de perdre

La Casbah d’Alger, par Charles Brouty

Elle entend, elle écoute, elle ne préjuge de rien. Ni de la grand-mère qui préfère rester dans son HLM pour se protéger du racisme, reprochant à son fils de s’y risquer en fréquentant des roumis : « Tu crois qu’il va faire quoi le racisme, si tu restes ici ? Qu’il va sauter par la fenêtre pour entrer ? Laisse-le dans le salon des Français, ne va pas le chercher. » Ni des copains de gauche qui pensent que si tous ces hommes viennent travailler sans famille, c’est que « ces gens-là n’ont pas le même rapport que nous à l’amour ». Ni du silence du père, une force, pas seulement un vide à combler par elle : « il sacrifie malgré lui aux obligations du sabr : maîtrise les tempêtes de ton âme, interdis à ta langue de te plaindre ». Elle sait que la télévision efface « les structures de la famille pour les remplacer par un avachissement similaire chez chacun », que l’islam est entré dans les maisons par les paraboles, que l’oisiveté, qui était un « droit » dans la montagne algérienne, a pour nom chômage en France. Elle frémit quand elle entend Nicolas Sarkozy parler de la France « musulmane d’apparence ».

L’art de perdre met en scène toutes ces petites souffrances banalisées, ces écarts de points de vue qui blessent, ces gaffes. Le roman entrechoque l’histoire écrite par les vainqueurs, souvent punitive, l’histoire écrite par les historiens, et celle qui n’est écrite par personne, simplement vécue. Dans ces conditions, reconnaissons qu’Alice Zeniter, qui se refuse à la linéarité du récit classique et à l’aplomb que cela suppose, a ses raisons. « Naïma réalise à quel point elle ignore tout de l’Algérie historique, politique et géographique, de celle qu’elle va appeler la vraie Algérie en opposition à […] son Algérie personnelle et empirique ». Elle a conscience d’écrire un de ces romans de « thérapie narcissique », mais elle y tient : « Personne ne sait ce que les autres vont faire de notre silence. »

En dépit de ses maladresses, de ses afféteries, de ses incises un peu complaisantes, L’art de perdre est un roman riche, plein du sens de l’histoire incarnée, et de la sensualité qui infléchit le sens des mots et ce qu’ils charrient. Son écriture est ponctuée de « juste », de « trop content », de « elle réalise que », autant de petits mots qui feront rosir d’indignation nos académiciens français. Mais Alice Zeniter réussit à nous entraîner jusqu’au retour dans le village familial, sur les sept crêtes, aujourd’hui islamisées. Elle réussit surtout une chose inédite en 2017, ne prononcer qu’une fois le mot « identité », alors que c’est à lui que tous vont la renvoyer, ce mot tant répété, galvaudé, traîné dans la boue. On peut y voir une petite victoire car ce tic-là, elle y échappe, évitant d’emprisonner son histoire dans les mots de la doxa. Montrant que l’on peut être à la fois française et algérienne, normande et kabyle, qu’être deux est possible, sans être lâche ni ignorante de soi-même.

À la Une du n° 38