Les fruits de la passion

En cinq temps (« Nouements », « Serrements », « Ressassements », « Fraîchissements », « Dénouages ») et quarante-huit mouvements comme autant de textes de formes et de longueurs très variables, Typhaine Garnier a composé son deuxième livre – après Massacres (Lurlure, 2019) –, Configures, où elle expose minutieusement les fragments d’un parcours amoureux. Elle y fait à nouveau preuve d’une inventivité où la littérature est tout autant prise au sérieux que tenue à distance par une auto-ironie de fond : « RELOQUETAIS LES VERS FOIREUX / D’OPÉRETTE AVANT QUE NE ME / MONTE EN MIGRAINE PURÉE ROSE / CONFITURAIS SCABREUSES POSES ».


Typhaine Garnier, Configures. Lurlure, 96 p., 16 €


Cette humeur massacreuse – désaffublante, pour citer Francis Ponge – s’exerce également envers les sentiments éprouvés et ce dès les prémices : « Vous étiez ma chère en premièvre / nova godillant fichtre nue / nef sans fards dans ma nuit doux rêve / entre deux mers et vert pâtu / rage en guimauve point d’animaux / même si les berges ont des museaux ». Pour parvenir à cette reconfiguration d’une histoire d’amour sous de multiples facettes, Typhaine Garnier fait feu de tout bois, de la douceur des débuts (« passons     entre les plats / au sucré           je vous prie ») à « mes déconfitures » de la fin.

En effet, contrairement à ceux qui se cantonnent à un prétendu vocabulaire poétique, elle mobilise l’ensemble de la langue – traversant registres, lieux et époques, de la « chlamyde » au « petit sac écru ou fluo » en passant par les « godasses ». De plus, elle recourt fréquemment aux onomatopées et aux néologismes : « calorrifique », « obéouïr », « paralélébipèdiques », « croupidon ». Quant à la section rythmique, elle est assurée par des moyens divers, de la prose ponctuée à des vers qui le sont rarement et vont du monosyllabe à l’alexandrin, mêlant pair et impair, où la métrique est respectée avec autant de rigueur que d’acrobatie : « aurifie mes crocs rapa / trie l’ivresse dans mon vieux / cœur confère à mes aigreurs ». Hors tempo, ce souci rythmique se traduit par des mots éclatés (« vari    és je re / con    nais un / per    roquet ») ou bien agglutinés pour mieux accélérer : « fonduvulavitesse ». Par ailleurs, la dimension sonore est rendue sensible par les rimes, offrant des rapprochements souvent désacralisateurs (« trot  / vomito », « vagin / jardin », « menton / oignon », « redégrade / sérénade »), et les variations paronymiques (ainsi, dans le même poème, on passe de « Moussaillonne, si peu souillon » à « Hors du mou saillons » puis à « ton tétin sous mousseux haillons »), jusqu’aux calembours (« POÈTE EN ÂGE CHAUD SOUS LES / BÂCHES…») et à la « craduction » dont Typhaine Garnier est une fervente pratiquante : « VITAM IMPENDERE VITE APPORTE-MOI / AMORI TON ÂME AUSSI, PAS DES MOUTARDS ». Ce travail formel s’étend également à l’inscription du texte sur la page, certains poèmes étant disposés en colonnes lisibles horizontalement et verticalement, ce qui crée parfois des enchaînements inattendus :

on grignoterait bien un truc            n’est-ce pas nous avons

des fruits en voici au sirop             le temps avec des clous

de girofle bien sûr et cannelle        dans vos yeux si beaux

toujours une pointe                         d’ironie ne déchirez pas

après je vous montrerai                  ce dont j’ai rêvé mais d’abord

Configures, de Typhaine Garnier : les fruits de la passion

« The Card Game » par Balthus (1948-1950) © D.R.

De telles procédures permettent notamment de rendre au mieux cette simultanéité d’événements sensoriels, affectifs et intellectuels qui constitue en permanence notre vécu :

d’où surimpression                 nage libre en

image & son plein pot            littérature

– rejoignant en cela ces propos d’Arno Schmidt, auteur cher à Typhaine Garnier : « Ma vie ?! : Ma vie n’est pas un continuum !  […] Une succession d’instantanés scintillants, en vrac. » En outre, on trouvera ici des textes qui tournent sur eux-mêmes (« SAGE rose Incarnation des Gênes […]  tu n’y au / rais pas tenu ma Pomme d’ARRO »), d’autres jouant avec la typographie ou bien encore calligrammatiques – par exemple ce « terril angulaire » :

                                                   JE

                                               (partie

                                            érigée du gla

                                          çon dit la science)

                                       cache-sexe mal placé

                                     en suspension à l’horizon

                               caillou puéril couleur qu’on taira

À tous ces effets formels, il faut ajouter les nombreuses « références », qui rappellent en quoi notre présence audit monde passe aussi par ces filtres-là, en notant l’étendue de leur palette – dix textes font écho à des œuvres picturales, représentées en vignettes noir et blanc, qui vont de la « Scène du puits », dans la grotte de Lascaux, à des toiles de Botticelli, Rousseau, Balthus et, surtout, de Picasso, œuvres mentionnées en fin de volume ainsi que les textes diversement intégrés, aussi bien extraits d’un almanach pour jardiniers que d’Ovide, Virgile, Catulle, Sade et Villiers de L’Isle-Adam.

En sus de ces renvois explicites, on peut repérer au fil du livre les traces plus ou moins évidentes d’autres auteurs, la plupart du temps reconfigurées avec malice : « car rien n’aura eu lieu ici / qu’un bout de couverture et de la peinture » (Mallarmé) ; « d’un jus de / mère Ubu » (Jarry) ; « Adieu ! au monde muet » (Ponge) ; « Oh ! Vent voleur suspends la douche ! » (Lamartine) ; « que nos quilles éclatent ! » (Rimbaud) ; un procédé emprunté à Christian Prigent (homophonies approximatives entre deux colonnes d’énoncés) ; etc. Cela dit, le corpus utilisé n’appartient pas qu’à la littérature car Typhaine Garnier n’hésite pas à puiser dans des répertoires tout autres : « c’est le père Lustucru qui le lui a tolu / tra la la sur l’air du tra ça m’aurait déridé » ; « mon enfant a bien mal à la tête Madame / lui fit faire un bonnet pour sa fête » ; « le sublime est en bas / qui fait du chocolat ».

Ces anamorphoses tous azimuts font que l’auteure prend ses distances avec les fruits de la passion, et ce d’autant plus qu’à force de cuire et recuire ces derniers finissent par tourner vinaigre : « si ta beauté / ta puanteur m’affolent / tes manières si maniérées / et tout ton néant m’em / merdent – Pas marrant / d’être une muse dit-elle ».

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