Poésie des containers

Dans son premier roman, Traversée, Francis Tabouret nous immerge dans le monde des bateaux, de l’eau, des ports, des quais et des docks où ils s’arriment dans la douleur. Récit de voyage entre le terminal à containers « Moulineaux de Rouen » et la Pointe des Grives de Fort-de-France, Traversée est avant tout un récit de travail. Francis Tabouret est convoyeur de chevaux pour les avions et les bateaux. À l’image de l’attention et du soin qu’il semble porter aux animaux à bord, son récit s’attache avec modestie à la gestuelle et au langage d’un métier. Limpide, son écriture est riche des multiples tonalités sur lesquelles elle joue, et de la poésie qui l’anime.


Francis Tabouret, Traversée. P.O.L, 152 p., 15 €


« Je suis convoyeur de chevaux : je voyage avec des chevaux dans les soutes d’avion de marchandises ». La première phrase de Traversée reflète la clarté déconcertante et continue de son écriture. Francis Tabouret écrit avec précision, et si les phrases courtes se mêlent aux phrases plus longues, c’est pour mieux éclairer la scène décrite, en dévoiler sans débordement tous les recoins. Après une première traversée de l’Atlantique qui lui a « pris [ses] mots », le narrateur a décidé de repartir : « Quelques mois plus tard, j’ai voulu repartir pour retrouver les vagues et les points de rouille, le château et les cales, pour le bateau qui est comme un monastère et pour l’œil et les jours avec les bêtes, pour le métier, les marins, et pour l’écrire ». Le désir, comme son écriture, est net : partir pour retrouver ses mots, partir pour écrire ce métier du départ et du retour, de l’attachement à huit chevaux, quinze moutons et huit taureaux, et de la séparation, entre terre et mer, homme et animal.

Récit d’un métier, Traversée ne s’en tient pas pour autant à la description froide et technique d’un travail atypique. Francis Tabouret y instille dès le début une véritable dimension romanesque et poétique. Tel un journal de voyage, le récit se construit au fil de l’eau traversée, des ports et des quais accostés, dans une linéarité où chaque date est reliée à un espace précis, aussi petit qu’immense, de Rouen, l’Atlantique, à Fort-de-France. Les noms de lieux et de pays résonnent au seuil de chaque court chapitre, déployant un imaginaire de l’ailleurs par la force de leur seule évocation et de leurs sonorités : « Mercredi 24 septembre – Rouen, terminal à containers Moulineaux » ; « Samedi 27 septembre – Bretagne » ; « 7 octobre 2014, Pointe-à-Pitre – Terminal à containers ‟Jarry” ». Les lieux qui se succèdent dans un ordre chronologique jour après jour apparaissent pourtant dans une forme de fragmentation. Disséminés dans chaque chapitre, ils donnent à Traversée les allures d’un journal de bord, où le morcellement topographique et temporel, au creux même de ses ellipses et de ses vides, laisse surgir la poésie de l’espace-temps sans limite ni contour d’un voyage en mer, et celui du quotidien circonscrit à une journée, entre l’aube et le coucher du soleil.

Francis Tabouret, Traversée

Francis Tabouret, et c’est là l’originalité de sa Traversée, parvient à écrire à la fois la découverte inouïe du voyage vers l’ailleurs et sa monotonie ambivalente. La singularité de ce récit réside dans ce rapprochement entre l’écriture de l’ailleurs et celle du quotidien. Ses gestes les plus simples et les plus monotones font eux aussi partie du voyage et de la traversée de l’Atlantique : « Une journée, une nuit, le début d’une autre. La mer ? Rien. Le temps surtout passé dans les couloirs, dans l’escalier (cinq étages), dans le vestiaire, à mettre et enlever mes bottes, ma combinaison, mes gants ». L’espace réduit du container où s’alignent les bêtes laisse place dans le même paragraphe à la grandeur du bateau, puis, comme imbriquée encore à cet autre espace, à l’immensité du paysage de l’Atlantique, sa douce et calme féérie : « aller de l’avant, 150 mètres de marche, monter au gaillard avant, s’avancer de quelques mètres encore, entre les cordages et les ancres […] se laisser aller au promontoire, à la balustrade et à l’horizon : prendre un bain de vent ». Francis Tabouret sait décrire les contrastes, du container suffocant au porte-container vrombissant jusqu’à l’horizon. Plus encore, il ajoute à ce changement d’échelle spatio-temporelle un changement d’échelle narrative : à l’écriture de la gestuelle quotidienne et courante du convoyeur de chevaux se mêle la description de l’ailleurs inconnu et de la joie qu’il provoque chez le voyageur : « Je me réveille, et l’impression d’une vitesse folle. Taxi ! Pointe-à-Pitre au plus vite ! Ça secoue ? Plus vite encore ! Le bateau roule. […] Tout bouge. L’ivresse des départs ».

Dans Traversée, si « tout bouge », les espaces divers et disparates, avec leur diversité de tonalités narratives, cohabitent jusqu’à se confondre. Ainsi, lorsque le narrateur regarde ses bêtes auxquelles il offre un soin attentif, l’espace du container transformé en écurie et bergerie, espace intérieur et lié au travail journalier, se transforme en un paysage de voyage, aussi étourdissant que celui de la mer et du dehors : « Parfois, je m’assois là-haut, sur une balle de copeau, et je regarde mon écurie comme un paysage de poils, de cornes, de naseaux et de nez, d’oreilles, de laines emmêlées, de crins noirs ou alezans, d’encolures basses ou relevées ». Francis Tabouret évoque bien là la force ambivalente du container : espace clos, il renferme un ailleurs intérieur. À travers cette description minutieuse des espaces et cette réflexion sur l’habitat, on pense à Perec et à ses Espèces d’espaces, notamment dans le très beau passage évoquant la cabine des marins, sorte de « chambre d’hôtel » où « trois cartes postales suffisent » à créer un chez-soi.

Francis Tabouret, Traversée

Francis Tabouret © Hélène Bamberger

Dans Traversée, le narrateur écrit un journal de bord et de travail qui déconstruit le récit de voyage classique. Ainsi, l’arrivée à Pointe-à-Pitre, empreinte d’humour, suggère la déception du voyageur qui peine à se séparer de son bateau et qui parvient moins à s’émerveiller de la découverte d’une ville que de ses bêtes. Son indignation devant le comportement des clients avides, à l’arrivée au port, n’est pas non plus dénuée de comique : « On débarque et on est devenu marin. On est plein d’espérance : les filles qui attendent les chevaux sont au bas de la coupée. Mais au lieu de couvrir de mots et de sourires le marin qui a traversé l’Atlantique […], qu’ont-elles dans leurs bras ? Avec quoi vous attendent-elles ? Avec des carottes ! » Le narrateur décrit son métier avec sincérité, en ne se posant ni comme héros d’une aventure extraordinaire, ni comme victime d’un travail parfois ingrat.

Francis Tabouret parvient à trouver la langue juste pour écrire la gestuelle d’un métier et la découverte d’un ailleurs. La réflexion sur le langage, omniprésente dans le texte, fait de cette traversée de l’Atlantique une aventure littéraire des plus poétiques. « Le port est une langue, un monde de mots », écrit-il au début du récit. Entre les « stackers », les « spreaders », et les « twist locks », le narrateur nous emporte avec lui dans cet autre monde et son langage.  Le voyage entre les langues (il y a celle aussi du convoyeur de chevaux) se superpose jusqu’à se confondre avec celui de la traversée vers les Antilles.

Traversée, écrit comme par touches successives, porte en lui la force d’un tableau pointilliste, à l’image du quai de Pointe-à-Pitre auquel le porte-containers s’attache : « Le quai est sous une lumière de quai : des lignes de containers empilés brillent, rouges, bleus, devant un tapis de petites taches blanches baignées d’une lumière jaune. Un tableau pointilliste ». Si l’on pense aux nombreuses installations d’art contemporain qui révèlent la beauté ambivalente des containers, Francis Tabouret ne fait pas de ceux-ci seulement un objet esthétique ou politique. Dans Traversée, si ces tableaux mouvants entre les containers rythment la traversée, ils sont surtout le lieu d’une belle réflexion sur l’espace. La présence animale, la chaleur qui les étreint et les épuise à l’intérieur, fait de ces containers des outils de travail, des espaces quotidiens où peut s’inventer une vie sensible, un chez-soi en pointillés, entre l’ici et l’ailleurs.

Jeanne Bacharach

À la Une du n° 58

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