Radio-graphie

Bernard Noël évite l’anecdote, la confession, l’image arrêtée. Ce long livre d’entretiens radiophoniques étonne en cela : pour le lecteur désireux de détails biographiques, il n’y aura qu’un dessin de couverture d’Ernest Pignon-Ernest. C’est une esquisse au fusain d’où émane un regard serein, intense, qui sonde et scrute le regard du lecteur.


Bernard Noël, Entretiens avec Alain Veinstein. Du jour au lendemain. L’Amourier/INA, 400 p., 23 €


Il ne faut pas juger les livres par leur couverture, et pourtant celle-ci dit déjà : qui cherchera ici un portrait ne trouvera que quête, ébauche, mouvement. Rien, pas une ligne sur ces trente-cinq années d’entretiens (entre 1979 et 2014), ne définit, ne fixe, n’immobilise cette voix, la vie de cette pensée qui avance au long des vingt et une interviews réunies dans ce volume.

Chacune de ces émissions est censée être la présentation d’au moins un livre – bien que parfois il y en ait jusqu’à huit, ce qui nous rappelle la fertilité et la constance de l’écriture de Bernard Noël. Les années, les mois les séparent. C’est là qu’apparaît le talent d’interlocuteur d’Alain Veinstein : il permet, par son retrait, de laisser le champ libre à l’auteur invité, d’ouvrir des plages à cette parole qui parait alors ininterrompue : comme si les années n’étaient pas plus infranchissables que les espaces typographiques qui font passer d’un entretien à l’autre.

Alain Veinstein écoute et permet d’écouter la voix de Bernard Noël. Par ses remarques, il donne de l’élan à ses propos et l’accompagne dans sa trajectoire. Cela donne une impression d’ouverture et de passage, et ressemble de façon étonnante à ce que l’auteur dit de ses œuvres en forme de monologue : « Ce que j’aime dans le monologue, c’est le sentiment d’une espèce de spirale qui s’établit et qui tourne à la fois à l’intérieur du personnage et à l’extérieur parce qu’une spirale n’enferme. »

Bernard Noël, Entretiens avec Alain Veinstein. Du jour au lendemain

Bernard Noël © Jean-Luc Bertini

Le livre est une interrogation de l’écrivain sur son activité, un lieu autre qui lui permet de prolonger l’œuvre, qui la relance, la revivifie, la déplace et ouvre vers l’ouvrage suivant. L’entretien radiophonique fait un peu office d’étendue, de toile sur laquelle, année après année, l’auteur vient laisser la trace de ses inquiétudes, toujours les mêmes et toujours changées. Bernard Noël est fasciné par les tableaux où Roman Opalka peint une suite numérique ininterrompue qui finit par être une sorte de récit intime de lui-même dans le temps. Peut-être le poète entreprend-il un geste analogue ; à chaque émission reviennent les mêmes suites d’interrogations, de thèmes, jamais définitifs, toujours vivants : « ce tressage est, au fond, toute la narration, enfin, toute l’histoire est du tressage et c’est la plus ou moins grande rapidité de l’entrelacement qui fait récit ».

Pour un poète qui se refuse à la biographie, ce recueil d’entretiens constitue une sorte de portrait mouvant qui, sans entrer dans l’anecdote, postule un récit sous-jacent qui témoigne d’une vie non arrêtée, toujours à énoncer ; en particulier, le retour des inquiétudes que le lecteur de l’œuvre de Bernard Noël reconnaîtra comme autant de signatures thématiques. Chacune est comme ces os, ces traces de feu, ces cendres préhistoriques que Bernard Noël raconte avoir vus dans une fouille de Leroi-Gourhan : par leur articulation, elles font se dresser sur la page les ombres qui s’élancent et projettent le mouvement de son écriture. Ces thèmes en forme d’énigme se situent les uns par rapport aux autres dans une constellation qui déplace perpétuellement leur hiérarchie. Il y aurait d’abord l’exploration du réel, ce qui le différencie de la réalité, son lien avec le regard : « “qu’est-ce qu’on voit quand on voit ?” c’est capital quand on s’exprime car cela conditionne “qu’est-ce qu’on exprime quand on s’exprime ?” Alors, qu’est-ce qu’on voit quand on voit ? Je pense qu’on voit surtout des mots et que ces mots on les prend pour des choses. Cela a un côté désespérant mais aussi un côté exaltant parce qu’on se dit : tiens, le dehors n’est pas si différent du dedans… ».

Il y a encore la perplexité la plus célèbre de l’auteur : celle qu’il éprouve face à la servitude volontaire des esprits, acquise par le pouvoir au moyen d’une « castration mentale » des sujets, la sensure. Celle-ci est souvent définie comme une privation des sens induite par la circulation effrénée d’informations : le sujet, traversé sans cesse par ce flux, est privé de sens et ne s’en rend même plus compte. Tous les thèmes sont sous-tendus par une profonde révolte politique contre la violence des dominations actuelles.

Ce recueil d’entretiens, à sa manière, se présente comme une façon de résister à la sensure. Au moyen d’une parole qui ne guette pas de vérité qui ne puisse être infiniment soumise à quête, d’une écriture dont l’entrain est la seule donnée incontestable, cette résistance ouvre vers une transformation toujours à venir, et à refaire : « finalement ce à quoi servent l’art ou l’écriture, c’est à transformer la linéarité du temps – laquelle linéarité n’a qu’un but, nous emporter vers la tombe – de la courber dans notre sens et, par le travail, de la transformer en mouvement qui nous porte ».

Federico Calle

À la Une du n° 56

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