La machine de Noël

Le récit de Bernard Noël, d’une première écriture peut-être ancienne (la monnaie en usage est le franc), a pour thème l’invention extraordinaire d’un certain Thomas Toujours. Marchant sur les traces de Vaucanson et de Robertson (l’inventeur du fantascope), les surpassant brillamment, Toujours a conçu et fabriqué une machine au fonctionnement organique qui transforme les pensées en images – heureusement sans occire l’utilisateur, comme celle de Morel, qui transformait les êtres en fantômes…


Bernard Noël, Une machine à voir. Fata Morgana, 120 p., 19 €


Pénétrer dans l’intimité du cerveau est un vieux phantasme. Il a donné lieu à de multiples variations, du Théâtre de la Mémoire de Delminon, un Vénitien de la Renaissance, jusqu’aux machines neuronales actuelles, en passant par nombre d’inventions littéraires. Thomas Toujours, « qui rappelle à la fois Lénine et le professeur Tournesol », présente son invention, puis la fait essayer à un homme rencontré par hasard, un certain Antoine Il, qui est le cobaye idéal car, depuis qu’un accident l’a privé de l’usage d’une main, il se « contente de regarder ». Son patronyme ne surprendra pas les lecteurs de Bernard Noël : depuis quarante ans, l’auteur a parsemé son œuvre de textes consacrés aux divers pronoms personnels (huit ont été rassemblés dans La comédie intime, P.O.L, 2015).

La machine à voir ne se contente pas d’objectiver les pensées. Grâce à la vaste encyclopédie dont elle est munie, elle « accélère les facultés mentales […] en sélectionnant la série d’images ou de mots les mieux adaptés à la réflexion en cours » : elle interagit donc avec l’utilisateur par le jeu des associations et des contradictions d’idées. Le moyen est vertigineux. Antoine Il, bientôt « emporté sur place » par la machine, le vérifie à ses dépens : « J’étais à la fois le lieu et la matière d’un mouvement dont je voyais la traversée tout en le voyant me traverser ».

Bernard Noël, Une machine à voir

Cette invention fabuleuse n’est bien sûr qu’un prétexte à Bernard Noël pour approfondir l’une de ses obsessions : les rapports entre regard, pensée et réalité. Plus qu’une théorie constituée, ce récit propose une série de notations, de questions et d’hypothèses qui dessinent un champ de réflexion – celui-là même qu’explorait déjà le Journal du regard (P.O.L, 1988) :

« Pensez-vous que le regard touche directement les choses ou bien qu’il les médiatise ? […] si l’on comprend très bien la manière dont le regard transporte dans le mental les images de la réalité, on aimerait disposer du moyen d’inverser le phénomène afin de produire un regard qui sortirait les images mentales et les projetterait dans la réalité… »

S’y greffe une réflexion sur les images, louées (à rebours d’une certaine pensée critique) « parce qu’elles mettent de l’abîme et du risque dans un monde qui voudrait ne plus connaître que l’utilité » – problématique introduite par une conjoncture étrange : l’inventeur étant juif, les images lui sont interdites ; et, comme savant, il ne travaille qu’avec des abstractions… dont le développement convoque le Saint-Suaire et la photographie.

Bernard Noël, Une machine à voir

Bernard Noël (2003) © Jean-Luc Bertini

La problématique semble aride mais, pour peu qu’on en accepte les prémices un peu folles, on se laisse prendre à cette Machine à voir – ou plutôt à projeter les images mentales. Thomas Toujours a inventé une seconde machine, brièvement présentée à la fin du récit, qui est l’exact opposé de la première : constituée de simples miroirs, elle matérialise le regard d’un observateur extérieur sur la personne qui l’utilise – machine plus rudimentaire, dont les potentialités (« les miroirs sont des machines philosophiques ») sont à peine esquissées – peut-être n’est-ce que partie remise.

Si la langue est classique : « Notre langue est si menacée, si fragile, que je ressens une obligation d’écrire le mieux possible, pour garder à notre langue quelque chose de ce qu’elle est depuis le XVIIe », disait Bernard Noël dans un entretien avec Alain Veinstein repris dans Du jour au lendemain (L’Amourier, 2017), ce livre est d’une construction assez originale. Dialogues, récit et lettre à « Bernard » s’imbriquent ; certains évènements déjà décrits sont partiellement repris sous une autre forme narrative ; par ailleurs, l’identité des deux personnages est flottante et la présence fantomatique de l’auteur, tour à tour représenté par Il et par l’inventeur, est accrue par quelques interventions directes. Le sigle du CNL sur le rabat signale que l’ouvrage a été considéré comme de la poésie. Il n’en est rien ; mais on sait que cette dernière a bon dos et grand cœur et qu’on lui attribue (parfois pour des raisons strictement économiques) tout texte qui s’écarte des normes du roman ou de l’essai : Une machine à voir est de ceux-là.

Gérard Cartier

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