Une revue comme un maquis

Marie Virolle revient avec nous sur la longue et riche histoire d’A littérature-action. Entre France et Algérie, s’y déploient des imaginaires, des regards sur la réalité du monde. Elle défend une revue en lutte, résistante de bien des façons.


A littérature-action est née en 2018. Mais en fait, la revue a trente ans. Un paradoxe que vous pouvez peut-être éclairer…

En fait, en 2018, c’est une re-naissance, plutôt une filiation. La revue « mère », créée en 1996 à Paris, s’appelait Algérie Littérature / Action. Je l’avais cofondée, avec Aïssa Khelladi, écrivain et journaliste réfugié, en pleine « décennie noire » algérienne, pour offrir un espace de survie aux littératures et aux arts plastiques de ce pays. Le Comité international de soutien aux intellectuels algérien, présidé par Pierre Bourdieu et dont j’étais la secrétaire générale, avait encouragé cette initiative.

La revue a connu des évolutions. De 2000 à 2006, la paix presque revenue, nous menons une expérience totalement novatrice : publication sur les deux rives, impression en Algérie, exportation vers Paris. De 2006 à 2017, le paysage culturel s’étant reconstitué en Algérie, la revue revient vers Paris et se tourne de plus en plus vers les écritures et les créations issues de l’immigration, dans une démarche d’exploration de l’interculturalité franco-algérienne, à nos yeux prégnante et emblématique. Enfin, en 2018, la revue s’ouvre à un interculturel planétaire, fait évoluer sa ligne éditoriale, renouvelle en partie son équipe, module son titre, noue des liens avec le mouvement surréaliste grâce à Laurent Doucet, responsable de la Maison André Breton à Saint-Cirq-Lapopie, qui devient codirecteur de la revue.

De cette histoire, quel est le premier souvenir qui vous revient, comme ça, le plus évidemment ?

Ah, choisir ! Impossible ! Allez, trois anecdotes. 1998, l’aventure américaine : le « Maghrebi Studies Group » de l’université de Binghamton nous invite dans l’État de New York, nous fait connaître dans toutes les grandes universités du pays, et… nous initie à Internet ! 2000 : nous ouvrons notre « Espace Algérie » dans une boutique rue de Rochechouart. Nous faisons des lectures dans le sous-sol, desservi par une porte très basse ouvrant sur un escalier très étroit et à pic ; ce jour-là, c’est un hommage à Jean Pélégri, en sa présence : Jean Daniel, patron du Nouvel Observateur, l’un de nos soutiens, est venu pour écouter son vieil ami, et il me dit d’un ton rageur, en s’engageant dans le fameux escalier : « Décidément, vous m’aurez tout fait faire ! » 2017 : après une manif, avec une bande d’amis écrivains, artistes, profs, psys, nous sommes attablés dans un café au soleil à Limoges et je leur demande : « Est-ce que ça vous dirait de faire renaître une revue qui existe mais doit se renouveler ? » A littérature-action est née ! Le numéro 1 sera sous l’égide de deux longs entretiens qui donnent le ton : avec Patrick Chamoiseau et avec Jean-Pierre Siméon.

« Engagement & création », n° 12 (2022) (détail) © Revue A-Littérature Action

C’est une revue curieuse des œuvres et du monde, qui propose à chaque numéro une relation qui s’invente.

Depuis trente ans, « je-nous » travaille comme ça : pas de commande d’articles. Chaque numéro est une aventure à construire, un oxymore de désordre harmonieux. Une idée exprimée dans le groupe donne un « dossier », pris en charge par qui en a eu le désir. Et le « varia » qui suit le dossier d’ouverture rassemble les désirs plus parcellaires du moment. Étonnamment, les liens qui s’inventent, sur le papier et dans la vie, pour chaque numéro, forment des sortes d’écosystèmes spontanés. Un miracle surréaliste renouvelé.

La revue prend un parti humaniste, généreux. Comment pensez-vous le rapport de l’art et de l’engagement ?

Tous les membres de la rédaction et collaborateurs-trices sont « engagé.e.s », d’une façon ou d’une autre. Mais très « dégagé.e.s » aussi dans la revue. L’art est pour nous facteur d’émancipation, de libération. Nous avons ainsi consacré le numéro 12 à cette grande problématique « Création et engagement ». L’humanisme, oui, boussole de la vraie et profonde fraternité, mais bien réfléchi et déterminé : pas l’humanisme qui se tait, veut faire consensus, pense qu’il pourrait y avoir, par exemple, un « colonialisme à visage humain », ou un « capitalisme doux » sans exploitation ni misère du vivant, ou un « patriarcat respectueux » sans souffrance féminine, ou des « discriminations justifiées ». Notre intransigeance éthique commence où aboutit le laxisme des idéologies masquées.

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On pense à des numéros comme ceux consacrés à Camus, à Fanon, Maspero, Yacine ou Sénac.

Ce sont des figures tutélaires, inspirantes. Camus avec beaucoup de précautions et d’examen critique, Kateb Yacine, Frantz Fanon, Jean Sénac, François Maspero sans réserve. Et il y en a eu bien d’autres, à qui nous avons consacré d’amples « dossiers » parce que nous aimons leurs parcours et leurs travaux : Armand Gatti, Albert Cossery, Isabelle Eberhardt, Le Caravage, Peter Diener, Michel Boujut, Marcelle Delpastre, Assia Djebar… D’autres sont en préparation : Sony Labou Tansi et Tony Gatlif. Leurs univers et leurs « engagements » font apercevoir l’arc-en-ciel de nos « humanismes ».

On fait une revue pour être autrement dans le monde d’aujourd’hui. Comment vivez-vous votre travail ?

Comme un bonheur. Mais d’abord comme un combat. Pour Éros contre Thanatos et contre « tout le machinal du monde ». Mais aussi pour la mémoire contre l’oubli et la dictature de l’éternel présent. Pour la pluralité, reconnue, aimée, souhaitée, des langues, des cultures, des identités en mouvement. Pour les jeunes plumes de talent et les écritures de femmes. Pour le papier contre le tout-numérique, l’intelligence collective, la liberté de dire et de crier tout le baroque de nos imaginaires et de nos révoltes.

C’est un truisme de rappeler que nos moyens financiers se réduisent, qu’on nous maltraite déjà mais qu’un régime autoritaire et raciste bien plus cruel encore pourrait advenir en France si nous ne nous mobilisons pas décisivement. Un autre, hélas, de rappeler que les idéologies fascisantes ont gagné du terrain dans le monde, que la « loi de la jungle » commerciale et guerrière nous accable. Alors, une revue comme la nôtre est un refuge, un bastion, un maquis.

C’est une affaire de rencontres, non ?

Oui, comme dans la Résistance !

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