Depuis les années 1960, l’équipe des Cahiers Jaurès explore et met en perspective un impressionnant travail historique autour de l’une des plus grandes figures politiques du siècle dernier. Dans le contexte actuel, Emmanuel Jousse éclaire le travail d’une revue qui distingue l’histoire et le politique et nous aide à y voir plus clair.
C’est peu dire que l’actualité politique est dense et que nous pouvons nous inquiéter de ce qui est devant nous. Comment une revue consacrée à Jaurès peut-elle nous aider à penser ces enjeux urgents ?
Les Cahiers Jaurès sont issus du Bulletin de la Société d’études jaurésiennes, dont le premier numéro date de 1960. Ernest Labrousse annonçait un programme qui reste toujours le nôtre : « il y a une histoire traditionnelle de Jaurès à poursuivre, et une histoire nouvelle de Jaurès à entreprendre ». Nous sommes et nous restons une revue d’histoire ; nous poursuivons un but scientifique : mieux connaître Jaurès et son époque. Notre programmation n’est donc pas corrélée à l’actualité et dépend d’une temporalité plus lente, celle des archives inédites et des nouvelles recherches.
Cette extériorité relative aide à penser dans l’urgence : la mise en perspective aide à faire le tri entre d’anciens problèmes et de nouvelles questions ; et je crois essentiel de rappeler, par notre travail, que toute réflexion impose un délai incompressible pour établir les bons diagnostics et apporter les réponses les plus adéquates. Par ailleurs, l’infinie curiosité de Jaurès peut parfois donner l’impression fausse qu’aucune question de notre actualité ne lui avait échappé. Mais Jaurès n’est pas notre contemporain, sa société n’est pas la nôtre. En revanche, son activité indissociablement politique et intellectuelle nous interdit de nous réfugier derrière l’urgence d’une question pour sacrifier la qualité et la profondeur de la réflexion. Quand Jaurès est saisi par l’urgence de l’affaire Dreyfus, il n’en livre pas moins, dans Les preuves (1898), un exemple de réflexion critique.
Comment une revue savante prend-elle part au débat ?
Elle peut y contribuer en proposant des mises en perspective essentielles à toute discussion politique et sociale. Sans que nous y songions d’emblée, chaque numéro trouve sa résonance dans des débats actuels. Le numéro de janvier-septembre 2026, dirigé par l’historien Bastien Cabot qui combine brillamment histoire sociale et histoire environnementale, porte sur la « démocratie industrielle », c’est-à-dire sur la manière dont le lieu de travail peut devenir un lieu d’émancipation démocratique. Bien qu’il traite d’expériences passées, ce dossier nourrit la réflexion contemporaine sur les effets politiques et sociaux du travail.
Une autre façon dont nous prenons part au débat est la lecture critique d’ouvrages récents. Dans certains cas, l’opération critique sert à signaler le moment où la recherche historique est confondue avec une prise de position. Les deux sont parfaitement légitimes mais ne sont absolument pas équivalentes, et je crois essentiel de rappeler ces distinctions. Sans elles, le passé, celui de Jaurès entre autres, peut être plus facilement instrumentalisé.

Est-ce une évidence pour l’équipe de la revue ?
Nous sommes toutes et tous d’accord sur les principes fondamentaux de discipline historique. Sur le reste, nous discutons, évidemment, et c’est ce qui fait le sel d’une rédaction. Cela étant, notre revue est concernée par les tensions politiques de plus en plus graves qui corrodent le débat public. Nos financements et manifestations sont soutenus par des collectivités – municipalités, régions – dont certaines ne partagent pas les principes fondamentaux de notre travail : pluralisme, transparence, croisement et vérification des sources. Par ailleurs, nous dépendons d’un environnement éditorial de plus en plus menacé dans ses fondements. L’évidence serait dans le diagnostic, et de nous appuyer sur notre travail pour ne pas sacrifier à l’urgence la profondeur de la réflexion.
De quelle manière trouver une distance juste entre analyse et engagement ?
Cette question est très personnelle et dépend des membres de la revue. Depuis plus de soixante ans, la rédaction a maintenu une très grande ouverture, entre les professions (recherche, enseignement, journalisme, médiation culturelle), entre les sensibilités historiographiques, entre les générations, et entre les engagements. Nous envisageons le comité de rédaction comme un espace dans lequel chacune et chacun discute des projets de publication avec ses convictions, tout en refusant que ces engagements priment sur le collectif. Nous nous retrouvons donc autour de la profession historienne : nous croyons que l’examen critique des sources et le croisement des informations restent des préalables essentiels ; nous croyons qu’on ne peut transiger sur l’administration rigoureuse de la preuve. À partir du moment où ces fondamentaux de l’analyse sont acquis, nous pensons que des engagements variés enrichissent la réflexion commune. Les règles de l’analyse doivent précéder l’engagement, et non l’inverse.
Dans le contexte actuel, faut-il accentuer l’investissement des idées dans le réel ?
Oui c’est essentiel. Les idées servent de réservoir à l’imagination politique. Nos recherches ne montrent pas seulement les faits tels qu’ils se sont déroulés, mais aussi les possibilités qu’ils ont ouvertes ou fermées. Il ne s’agit jamais d’un récit linéaire, mais d’un foisonnement parfois illisible d’improvisations. Réfléchir sur l’incertain plutôt que sur l’inexorable rend plus modeste, mais aussi plus serein et plus ouvert. Par ailleurs, les idées ne sont jamais des prêts-à-penser. La fabrication matérielle des idées – leur discussion et leur édition, leur circulation et leur compréhension – implique un processus complexe, qui crée au fur et à mesure un espace public ouvert. Investir les idées dans le réel, c’est donc étendre les possibles, et les intégrer dans un processus démocratique.
Comment et avec qui une revue comme les Cahiers Jaurès dialogue-t-elle ? Dans quels buts ?
Nous dialoguons essentiellement avec d’autres revues scientifiques comme Mil Neuf Cent, Le Mouvement social… Par ailleurs, beaucoup d’entre nous continuent d’enseigner, et la vocation pédagogique nous conduit à relayer nos résultats auprès d’un public plus large par la presse ou la médiation culturelle. Nous intervenons enfin dans le débat public pour remettre en perspective l’action politique et intellectuelle de Jaurès. Sans être les gardiens de sa mémoire, nous pensons que le passé n’est pas un libre-service, et que son usage impose des précautions élémentaires pour éviter l’anachronisme.
Avec optimisme ou pessimisme ?
Le pessimisme ne me semble pas une bonne stratégie éditoriale. Mais il faut être conscient de l’extrême fragilité de l’univers des revues en sciences sociales, dont le financement public est menacé, dont l’éthique contradictoire est étouffée, dont le rythme – qui suppose la patience et le silence – est difficile à tenir.
