Le partage au cœur de la vie

Comme chaque année, En attendant Nadeau est partenaire du Salon de la revue. Nous vous invitons à découvrir un événement unique qui met au centre le partage des idées et des arts dans une époque qui manque de lucidité et méconnait les bienfaits que les revues apportent d’évidence si on a la curiosité d’y aller voir un peu.


C’est peu dire que le temps présent n’enchante guère. Tout semble bien sombre et contraire pour ceux qui mettent la culture, les savoirs, les idées, les formes artistiques au centre du débat commun et de l’existence tout simplement. Restrictions budgétaires, administration et frais qui compliquent tout, démagogies en tout genre, technologies qui bouleversent les habitudes et les hiérarchies, projets politiques qui relèguent les enjeux culturels et éducatifs au rang de la cosmétique… Voilà qui déclenche une certaine alarme et rendrait morose le plus indécrottable des optimistes. C’est l’une de ces communautés qui s’inquiètent qu’accueille le Salon de la revue pour la 36e fois ce week-end à la Halle des Blancs-Manteaux.

On y retrouve tout un monde fourmillant de belles idées, de gestes généreux, de débats enfiévrés, de disputes retentissantes. C’est qu’il s’agit d’une bande de gens étranges et têtus qui font des revues de tous acabits, de tous genres et de toutes formes, un petit peuple de créateurs fervents qui croient que l’on peut encore mettre le partage au cœur de la vie. Que leurs revues défendent des idées ou promeuvent des gestes artistiques, qu’elles se revendiquent de disciplines savantes ou d’une créativité débridée, qu’elles soient d’une grande sophistication ou faites de bric et de broc, toutes portent un idéal généreux, altruiste, respectueux. Elles font du débat et de l’échange des vertus et nous rappellent qu’il s’y fait de belles et grandes choses qui vont tout à fait à l’encontre de l’air du temps.

Et le Salon de la revue rassemble ces énergies, ces désirs, cette multitude de laboratoires qui inventent ou prolongent des manières de produire des idées ou des textes et aussi d’imaginer des organisations humaines qui les rendent possibles. Oui, nous pourrions nous résigner et, comme Jane Birkin dans une célèbre chanson, nous demander : mais « à quoi bon ? ». Oui, nous pourrions nous résigner à disparaître ou à nous dissoudre dans le marché ou à céder à l’utilitarisme ou à la rentabilité à tous les étages. Oui, nous pourrions oblitérer des pans entiers de l’exception culturelle ou de notre histoire intellectuelle. Comment se méprendre à un tel point que nous pourrions accroire que les revues sont inutiles, quelque poids mort ou reliques d’un passé militant et éditorial ringard et vain ? Comment ne pas voir, à l’inverse, que c’est avec des vents contraires qui nous attrapent de face que ces lieux de débats et de création sont encore plus formidablement nécessaires ?

Salon de la revue 2026
« L’Alliance intérieure », Wassily Kandinsky (1929) (détail) © CC0/WikiCommons

Comme il semble étrange de ne pas se mobiliser davantage pour que des individus se retrouvent, se rassemblent, s’organisent pour produire des espaces éditoriaux d’une liberté inouïe. Car il faut parcourir les allées de ce Salon pas comme les autres pour faire des rencontres avec des gens stupéfiants qui dépensent une énergie considérable (certains diraient folle) dans des projets de tous ordres mais qui tous, à leur échelle, font basculer quelque chose de ce que l’on sait, de ce que l’on lit ou que l’on vit. On y entend des voix qu’on croyait perdues – de Régis Messac à Panaït Istrati en passant par Jean-Luc Parant ou Jules Lequier – comme on y découvre des espaces de création d’une grande vivacité – des poètes écologistes des Haleurs aux zigues de Rien de Précis en passant par des revues faites à une seule comme Déclouer le bec ou en bande comme Terrain ou La moitié du fourbi. On y dessine (Le Dessableur ou Pan), on y ouvre des potentiels de fictions (OUF ou Brèves), on y traduit (Graminée ou CAFÉ) et on y accueille des langages (la rbl ou Po&sie).

C’est que les revues vont dans tous les sens, qu’elles font se croiser les champs, les tons, les nécessités. Elles nous obligent à faire face à ce qui nous arrive – allons débattre avec les équipes de Sens Public, du Grand Continent ou de Collateral dans des rencontres qui se déroulent tout le week-end en continu – et esquissent des résistances, ouvrent à des possibles créatifs généreux –discutons avec des revues italiennes de l’exemple de Piero Gobetti, avec le Pen Club d’une transmission impérieuse ou des projets engagés d’Europhonie(s). Les revues ouvrent des territoires pour des idées, pour des voix, pour des engagements.

Car ce qui est formidable avec les revues, c’est leur capacité à agir, à s’engager, à prendre des risques. Comme le disait Jean-Marie Gleize, disparu en mars dernier, les revues intensifient le réel ! C’est exactement ça, elles agissent comme des précipités, des émulsions. Elles rendent le monde plus beau, plus juste, plus curieux. En tout cas, elles font l’effort d’y croire, de tendre la main. Et c’est pourquoi ce Salon existe, s’obstine à exister : faire parler ensemble tout un monde hétéroclite, ordonner des rencontres improbables (certains diraient impossibles), faire jouer ensemble des objets disparates et expérimentaux.

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On y retrouve des revues très connues comme Rehauts, Europe, Po&sie, Nioques, la forge ou la revue de belles-lettres, on y découvre des mondes avec Sigila, La revue russe ou on y rappelle des engagements sociaux avec Études tsiganes, Écarts d’identité, Riveneuve Continents ou A littérature-action, on y découvre des objets insolites avec L’Ours Blanc ou Vinaigrette… C’est toute une communauté improbable qui s’y agite. Car on y rencontre des revues hyper spécialisées sur des écrivains – de Claude Vigée à Jean Paulhan en passant par Giraudoux, Duhamel, Rolland, Chestov, Fondane ou Verlaine – comme des revues généralistes et ouvertes comme 303 (qui ferme bientôt boutique face aux coups de boutoir de la région dirigée par les amis de Bruno Retailleau), Bouts du monde, L’ouroboros, des revues engagées comme Brasero ou Fragments et des revues savantes comme Mil neuf cent, Les Cahiers d’histoire ou Aden.

Les revues universitaires – EHESS, Université de Bruxelles, ITEM, INHA ou FMSH – côtoient des revues d’une grande discrétion comme Inverses, La mer gelée ou Apaches… Chacun y rencontrera une forme propre à l’émouvoir, le changer. Car ce sont toutes ces expériences qui se proposent pendant deux journées d’une grande densité. On y voit les gens faire et vivre leur travail, on y perçoit une joie et une liberté à les partager. Une sorte de grand bazar où se joue et se rejoue ce qui nous rend humains, un peu plus.

Cette année en particulier, nombre d’entre elles veulent partager les raisons de leur existence, l’effort continu qu’elles réclament d’eux. Pas de plaintes, mais des énergies qui font face. Récitons-nous pour y croire un peu plus, en nous-mêmes, « Le chêne et le roseau »… La programmation témoigne d’évidence de ce souci de parler de soi, du comment on fait, comment on tient. Et sans jamais choir dans un entre-soi quelque peu stérile. Bien au contraire – et c’est un étonnement infiniment renouvelé –, les équipes des revues se tournent résolument vers l’avenir malgré les inquiétudes, se font un bouclier d’un optimisme nécessaire, continuent de publier, dans une urgence lucide.  

Et si les temps augurent de bien sinistres présages, on trouvera ici moult exemples de sursauts et de nombreuses vigies qui nous avertissent et des phares qui nous guident… Et ce n’est pas à En attendant Nadeau que nous pourrions dire le contraire car il y a quelque chose d’improbable, de miraculeux presque, dans le travail de fourmi que les revues fournissent avec comme seul intérêt d’ouvrir des horizons, de décloisonner les savoirs, de faire entendre des voix singulières ou des idées neuves… Alors oui, obstinément, nous partageons et invitons tout le monde à découvrir ce microcosme improbable et merveilleusement généreux.

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