Entretien avec Jean-Pierre Lemaire

Distinguée par le Grand prix de poésie de l’Académie française en 1999, désormais publiée en collection de poche, l’œuvre de Jean-Pierre Lemaire réunit des lecteurs partageant ses choix spirituels – du côté du catholicisme – mais aussi de nombreux autres qui cherchent dans ses poèmes l’occasion de sentir vivre autrement le langage du quotidien et de continuer de croire aux pouvoirs de l’altérité. Elle se poursuit avec le récent Graduel. Pour EaN, Gérard Noiret, poète lui aussi, échange avec Jean-Pierre Lemaire.


Jean-Pierre Lemaire, Graduel. Gallimard, 136 p., 14 €


Dès Les marges du jour (La Dogana, 1981), la poésie de Jean-Pierre Lemaire a été saluée avec force. Que ce soit par des poètes alors quasi inconnus (Jean-Michel Maulpoix ou Guy Goffette), par Pierre Oster, attaché du côté de France Culture à découvrir la nouvelle génération, par Philippe Jaccottet qui se tenait pourtant à l’écart de la critique, ou par des écrivains qui, comme Jean-Claude Renard ou Jean Grosjean, défendaient des positions religieuses différentes, il a été immédiatement  reconnu comme une des voix importantes dans le concert de la poésie qui se libérait de l’emprise structuraliste. Attentifs au présent, nourris d’une expérience de la douleur physique vécue comme ouverture au monde, guidés par une culture de pianiste, les poèmes du jeune professeur du lycée Henri-IV renouvelaient le courant longtemps représenté par Jules Supervielle. Quarante ans plus tard, Jean-Pierre Lemaire peut consacrer son temps aux longues marches en montagne dont lui et sa compagne raffolent. Son œuvre – une dizaine de recueils et trois livres de méditation sur l’expérience poétique – montre que les espoirs placés en elle étaient fondés.

Graduel : entretien avec le poète Jean-Pierre Lemaire

Portrait de Jean-Pierre Lemaire par Jacques Sassier © Éditions Gallimard

Graduel m’a donné l’impression que tu reprenais la partition des Marges du jour. Cela tient aux lieux et aux visages que l’on y croise, mais surtout à la tonalité du tutoiement. En dépit d’emplois différents, il est le vecteur d’une présence au monde éclairante.

L’emploi du « tu » dans mes poèmes (au lieu du « je » habituel) est peut-être un essai pour apprivoiser ce moi dont je parle, et qui garde une part d’étrangeté ; une tentative pour se situer à la bonne distance par rapport à soi, cette distance que le poème aide à trouver. Quand le « tu » s’adresse vraiment à quelqu’un d’autre, je reviens naturellement au « je » pour parler de moi, sans doute parce que l’autre, alors, me donne ma juste place et que je n’ai plus à la chercher.

Athée jusqu’au Big Bang, je suis totalement gagné par ceux de tes poèmes qui parlent des humbles. Ceux qui me semblent relever de l’institution catholique me concernent d’un point de vue intellectuel. Ils me font réfléchir à des notions qui me sont étrangères.

Les deux voix, celle du catholique lié à l’Église de Rome et celle du chrétien, dans le sillage de Jésus, se réclament de l’amour du prochain et demeurent près des humbles. J’avoue avoir de la peine à me reconnaître dans cette dichotomie entre les deux voix dont tu parles. Rattaches-tu à la « voix catholique » les poèmes qui font explicitement référence aux textes évangéliques, aux fêtes liturgiques (Noël, Pâques, Pentecôte), à certains dogmes (la résurrection), et à la « voix chrétienne » les poèmes qui évoquent simplement la charité envers les humbles sans référence à l’univers religieux ? Mais l’attention aux humbles s’enracine pour moi dans l’évangile, dans l’adhésion au Christ, qui inclut la foi en sa résurrection (et en la nôtre). Ensuite, les poèmes qui ont pour titre un verset de l’évangile (« Jean 13 », par exemple) sont toujours liés à un moment de vie, comme les fêtes liturgiques le sont à la lumière particulière d’une saison ; ce lien leur donne leur saveur d’expérience et leur couleur poétique. J’espère que ces poèmes s’adressent à tout le monde en parlant à la fois, indissolublement, de la vie et de l’évangile, même si tout le monde n’est pas allé au catéchisme… Enfin, je ne peux non plus séparer l’Église de l’évangile (comme beaucoup l’ont fait depuis le romantisme). À travers les siècles et jusqu’à maintenant, elle en transmet vaille que vaille le trésor, malgré les scandales et les pesanteurs qui obscurcissent son message.

À partir de là, comment entendre le titre, Graduel ?

On peut le prendre simplement au sens qu’a ce mot quand il est adjectif : « qui va par degrés » (c’est l’allure où l’on avance à mon âge…). Le « graduel », c’est encore un verset de psaume que l’on chante à la messe entre l’épître et l’évangile. Mais le lecteur peut se contenter du premier sens.

Encore une fois, le Nord a une place privilégiée.

C’est le pays de mon enfance. Il m’est revenu en mémoire au moment du décès de ma mère. Il m’apparaît aussi maintenant comme le pays de la « vraie vie », où j’étais au contact de gens simples, avec leurs problèmes de logement, de travail, avec les fêtes aussi et la solidarité des gens du Nord, qui n’est pas un mythe.

Par rapport aux précédents livres, as-tu le sentiment que ton écriture a évolué ?

La principale innovation rythmique, à mon avis, se trouve dans les « Stances » : chaque strophe fait alterner vers longs et vers courts et se termine par un refrain, ce qui imprime à l’ensemble un mouvement non plus rectiligne, mais circulaire. C’est une sorte de poème en rosace dont les médaillons évoquent chacun une petite scène empruntée à l’actualité, à la vie quotidienne, autour d’un ou plusieurs personnages. Elles sont sans lien entre elles mais ramènent toutes au thème du refrain, celui de la « joie cachée », par exemple. Voici la première strophe de cette série :

Le jeune prisonnier entend les hirondelles

crier leur allégresse

au-dessus des toits, les soirs de printemps.

Il revient à sa table,

sous la lampe intime, reprend les cahiers

fermés après l’enfance :

là chemine le fil de la joie cachée

Cette poésie, m’a dit un ami, est « unanimiste », au sens que Jules Romains donnait à ce mot pour ses romans.

Le monde politique et le monde catholique ont beaucoup évolué depuis que nous nous connaissons. La notion de « chrétiens de gauche » est-elle  encore pertinente ?

Je dois en convenir : les « chrétiens de gauche » ne sont plus très nombreux aujourd’hui en France… Les catholiques, dans leur majorité, ont évolué dans un sens conservateur. Chez certains jeunes catholiques, la sensibilité de gauche a été remplacée par une sensibilité écologique, dans la ligne franciscaine du pape François. Pour ma part, je reste marqué par l’orientation du concile Vatican II et par l’exemple des prêtres de mon enfance, dans une paroisse ouvrière du Nord, qui partageaient la pauvreté de leurs paroissiens et ne faisaient pas la quête le dimanche pour ne pas gêner les familles… Aujourd’hui, je me reconnais pleinement dans les positions prises par le pape François qui au début de son pontificat appelait l’Église à être « un hôpital de campagne », à se porter aux « périphéries », aux marges. Mon premier titre indiquait déjà cette direction.

Propos recueillis par Gérard Noiret