Dans la bibliothèque de Tintin

Tintin court, plonge, se noie, vole, grimpe et en réchappe de justesse. Il lui arrive aussi de lire ! Il le fait alors avec la même détermination. Il n’est pas le seul : un certain capitaine ouvre parfois un gros volume, et un certain professeur lit dans son bain. Pour établir, sur un mode estival, le catalogue de nos façons de lire, quoi de mieux que de traquer la présence des livres dans Les Aventures de Tintin ?


Reporter sans plume ou « petit Don Quichotte », Tintin est un aventurier actif que flanque son alter ego, le socratique fox-terrier blanc Milou. Le périple rocambolesque débute en 1930 chez les Soviets. Il se boucle en 1986 (à titre posthume, Hergé étant mort en 1983) dans l’univers huppé de l’art contemporain. Entre la lutte des classes et le débat esthétique, la saga terrestre et lunaire de Tintin illustre la crevante quête du bien dans la violence de l’histoire.

Pendant l’affaire des cigares du Pharaon, la première œuvre littéraire figurée est un album de ses aventures (Amérique, puis Objectif Lune). Ensuite, des volumes épars émaillent ses exploits, notamment ceux qu’il emporte dans sa malle de voyageur (Lotus, 4,2,b ; soit p. 4, strip 2, case b). Dans le cas des bijoux de la Castafiore, il lit le roman initiatique L’île au trésor de Stevenson, au temps d’ailleurs où s’étiole la grande aventure (Bijoux, 43,4,a). Lecteur plutôt nocturne, Tintin repose son livre sur la table de nuit jouxtant son lit à barreaux, sous lequel, bien élevé, il range ses pantoufles (Licorne, 33,4,a). Si Tournesol préfère lire dans sa baignoire avec son galurin et son peignoir (Picaros, 16,3,b), le probe Nestor, quant à lui, suspend son labeur pour se divertir avec les Pensées de Pascal (Coke en stock, scène inédite en album).

Une vingtaine de bibliothèques meublent les aventures de Tintin : celles du sigillographe Nestor Halambique (Sceptre, 1,3,d) et du faux psychiatre et faux-monnayeur Müller (Île noire, 16,3). Ou celle d’environ 120 volumes de l’explorateur et ethnologue Hippolyte Bergamotte. Comme ses confrères Charlet et Cantonneau, le sosie du professeur Challenger (Conan Doyle) collectionne les livres et les fétiches totémiques (Sept boules, 27,2 a).

Au château de Moulinsart, des ouvrages anciens reposent dans les vitrines de la « Salle de marine » mais aussi au grenier où ulule la chouette (Trésor, 52,1 ; Bijoux, 53,4,b). Avant d’y résider, Tintin habite en ville, 26 rue du Labrador. Chez lui, trône une bibliothèque vitrée pleine d’in-octavo. Dans l’affaire politique du sceptre d’Ottokar, pour faire le point sur le royaume du Pélican noir de Syldavie (642 000 habitants), Tintin en extrait une encyclopédie reliée en vert comme le borgésien Larousse du XXe siècle (1928-1933), paru sous la direction du lexicographe Paul Augé (Sceptre 7,2,a). Lors de l’affaire antérieure du crabe aux pinces d’or, son austère bureau renferme déjà une étagère où s’alignent cinquante ouvrages (Crabe 6,2,c). Or, à chaque fois, la bibliothèque prélude à l’aventure.

"Le Secret de la Licorne", Hergé (Détail) © Casterman
« Le Secret de la Licorne », Hergé (détail) © Casterman

Au début du cas controversé de l’oreille cassée (vol nocturne d’un fétiche arumbaya au Musée ethnographique), Tintin consulte les Voyages aux Amériques de Ch. J. Walker. Cartonné, édité en 1875 chez Graveau, le livre ethnographique s’orne de gravures, comme maints ouvrages scientifiques d’après 1850. Blotti dans son fauteuil, le globe-trotteur fait la lecture à Milou, sereinement étendu à ses pieds, vrai aventurier passif : « Oh ! Oh ! Voilà qui est intéressant… Écoute Milou. Ce jour-là, nous rencontrâmes les premiers Arumbayas. […]… Tu entends Milou ? » (Oreille, 2,3,a). C’est après avoir bouquiné ce texte qu’il gagne San Theodoros (Amérique du Sud) pour récupérer le totem au lobe cassé dont on a ramené une grossière contrefaçon au musée. Mac Orlan avait raison : l’aventurier moderne est un lecteur assidu ! Or, il hait que l’on saccage sa bibliothèque.

On ne cesse de menacer, de brutaliser, d’assommer, de chloroformer, d’enlever voire de tenter d’assassiner Tintin. Pire, on saccage aussi sa bibliothèque. Dans l’affaire de La Licorne, le globe-trotteur est dévasté par le cambriolage de son logis. Porte d’entrée forcée, ouvrages retournés ou détériorés jonchent le sol : « Les bandits !… Qu’ont-ils fait de mes livres ? En voilà un qui est tout est abîmé !… Ah les vandales ». La chute d’ouvrages mal entassés manque de tuer Milou (Licorne, 9,2-3). Il faut tout réparer : un lecteur ne peut rester un aventurier passif dans une bibliothèque saccagée ! Or, le vrai lecteur… c’est le capitaine Haddock. L’anonyme Traité d’astronomie qu’il emporte à bord de la fusée lunaire contient… deux bouteilles de whisky (Sur la Lune, 4,4c).

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Selon Roland Barthes, la lecture est un acte inventif et subversif qui mène le liseur à coproduire le sens du texte, voire à en incarner les effets jouissifs. Tel est le tempérament du lecteur Haddock.

Revenons au cas de La Licorne. Insomniaque et assoiffé de rhum, le loup de mer atrabilaire lit trois volumes in-octavo de « vieux manuscrits » découverts au grenier : « Mémoires de François Chevallié de Hadoque Capitaine de la Marine du Roy Commandant le Vaisseau La Licorne ». Cette lecture devient une performance physique quand Haddock la résume à Tintin. Emboîtées dans le récit primaire, 123 vignettent narrent ce récit secondaire : abordage, prise et sabordage de La Licorne en 1698 (p. 14-26).

La narration figurative alterne ce que raconte et performe Haddock. Cela confère un sens supplémentaire au déchiffrage du manuscrit ancestral. Comme Hadoque, l’aventurier passif devient un aventurier actif. Sabre d’abordage et bouteille de rhum en mains, il en rejoue (mime) le combat désespéré contre les frères de la côte, avant de tuer leur chef en combat singulier. Par sa lecture, Haddock change son logis en scène de piraterie. Au point que son visage s’amalgame à celui de l’ancêtre dont le portrait en pied lui est tombé dessus. Au point aussi de s’assommer après avoir sabré la « barre à roue » troquée en luminaire plafonnier. Due au décryptage incarné des « Mémoires » de Hadoque, cette dégringolade rejoue celle de la poulie qui assomma le chevalier sur La Licorne. Ainsi s’illustrent les effets jouissifs de la lecture chez Haddock. Il devient un autre. Il devient le héros dont les mémoires nourrissent son roman familial.

Le Secret de la Licorne : un chef-d’œuvre de la double narration. Le récit primaire de l’enquête menée par Tintin enchâsse l’odyssée du chevalier de Hadoque que lit/mime son descendant. Le récit secondaire alterne les vignettes du discours et celles de la performance haddockienne. L’audace de l’ancêtre est lisible sur trois plans : le mots de Haddock, les choses qu’il (re)joue et aussi les vignettes de l’abordage réel qu’inspire L’île au trésor de Stevenson.

Cet enclavement narratif structure la couverture du Secret de La Licorne. En arrière-plan, émerge le portrait en tête du chevalier de Hadoque, avec un chapeau plumé, devant son navire. En plan intermédiaire, le capitaine Haddock accomplit sa performance, sabre dans la main droite, chapeau plumé sur la tête, une bouteille de rhum à ses pieds. Face à lui, l’effarement partagé de Tintin et de Milou, disposés à sortir de scène. Au premier plan, le médaillon de la Licorne, toutes voiles dehors, cinglant les flots océaniques, illustre le récit haddockien qu’enchâsse Le Secret de la Licorne. Sa lecture nous confronte à un dilemme cornélien : être un aventurier passif ou être un aventurier actif ? Telle est la question que pose Haddock en lisant/incarnant le récit héroïque de son ancêtre.

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