La poésie est la jeunesse

« Iduna est la compagne du dieu de la poésie, Braga, et la préférée des dieux : c’est à elle qu’ils ont confié la tâche de garder la pomme de l’éternelle jeunesse. » Le rapport intime de la poésie et de la jeunesse, voilà le thème chanté dans le livre de Philippe Beck, dédié à l’une et à l’autre, inspiré de l’une et de l’autre.


Philippe Beck, Iduna et Braga. De la jeunesse. José Corti, coll. « En lisant, en écrivant », 96 p., 14 €


Parenthèse : on sait le lien étroit entre poésie et enfance. Tsvetaëva : « Les hommes sont des deuxièmes mains, mais – les peuples, certains enfants dans leur plus tendre enfance et certains poètes – sans vers, sont des premières mains ! ». Le poème arrive à celui qui commence à parler ; qui, dans le souvenir de chacun ou sous ses yeux, dans l’expérience recommençant, éprouve en premier comme seule et même aventure celle d’être dans la langue et au monde ; à celui qui est transformé en « enfant-roi » dans une dénaturation de sa position (d’entrant, nouvel arrivé), par le sujet plénipotentiaire (qui s’y croit).

Retour à Iduna, en insistant sur le changement d’attelage : de poésie avec enfance, en poésie avec jeunesse. Un grand angle. Et plus de distance, à l’égard justement du sujet, d’une subjectivité prétendue maîtresse d’œuvre du poème, attachée à l’enfance et occupée à retourner comme un gant son intériorité et ses souvenirs en expression achevée. On peut toujours attendre : Philippe Beck ne passera pas par là.

Iduna débute (avec modestie et méthode, jusqu’au passage par le dictionnaire) en posant ce que serait la poésie, en la laissant se poser, par cercles à l’affût. « Si la poésie est la pure dynamo des pensées, qui respecte la tendresse des articulations et compose des phrases scandées auprès des points délicats, c’est qu’elle fait des promesses rythmées au rythme des choses ». Il s’agit d’être relié à (par) ce qu’elle fut et ce qu’elle est et donne de voir. Il s’agit d’entendre les donnes nouvelles, qui l’obligent à dire autrement ses préoccupations. Ainsi : « L’effort est son bien contrarié, absorption et relance, force réarticulante, recomposition, réfection ou refonte, redépart d’un feu sous la cendre journalière, qui hante jusqu’aux parlements codés, aux faits divertis ».

C’est le premier chapitre, intitulé « jeunesse poétique ». Soit un art poétique ultra-condensé où Philippe Beck reparcourt en un éclair ce que son œuvre ne cesse de baliser. Dans ce chapitre tourneur et tournant, il refait le chemin de poésie jusqu’à maintenant, et la trouve : comme « éternelle jeunesse », laquelle fait écho à « la simple naissance perpétuelle du poème ». Le non-épuisé. On en trouvait déjà l’annonce dans Un Journal qui évoquait « un ressourcement ou re-jeunesse, reverdie grâce à la cloche que créent des circonstances ».

Il s’agit, au passage, contre les avis réguliers qui annoncent sa fin, de réaffirmer que l’élan de poésie est une « “illusion transcendantale” disponible, affectée, qui ne peut se dissiper, à moins que disparaisse le monde… » ; d’emporter et de ramasser les intimités continues, ainsi, de poésie à adversité, à pauvreté, à blessure… ou de reprendre la main sur la « foncière popularité » de poésie. Il y a là un placement juste (comme en danse, une position juste) mais la thèse est si difficile qu’il lui faut comme toute chose vraie faire peau neuve, se redire, en fidèle renouveau. Il lui faut tenir compte, mais sans plus, de sa mécompréhension d’avance par ceux auxquels on ne sait quel nom donner. Où, aux groupes constitués et appellations contrôlées, Philippe Beck oppose de constantes nominations en plein air. Ainsi des « grandis irrités » ou des « grandis estimés et pesants », des « émoussés »… Foncière popularité : poésie est « incapable de disparaître dans la diversion roulée ». Ailleurs, elle fut appelée : « la hantise ordinaire ». Elle traverse un grand écart entre les manifestations culturelles (« les Printemps ») et sa présence chez les « laissant-laissés » (les délaissés ?) en « phrases, (qui) vivent de leurs intensités découpées à même la vie ordinaire ».

On pourrait dire : le propos de Philippe Beck est de tirer le fil – par le thème de la jeunesse – vers la chose du monde la plus partagée et la plus ignorée : poésie. Cela va, dans son cas, avec une hypersensibilité au « moment politique », avec sa demande de renouveau, son adresse à la jeunesse, qui « représente l’avenir » (une formule qu’il réanime en la rapportant au verger). A ce contexte, il répond. Par exemple : « La poésie est non seulement jeune comme la technique, et plus que printanière, mais elle possède la force impropre de suggérer aux intervenants de se tenir prêts en devenant, ou de parvenir à intervenir auprès des mots qui pensent les vies dans les corps dérampants. »

Se tenir prêt suppose des rapprochements déniaisants, ainsi, en suivant Baudelaire, entre enfance et convalescence : « Le convalescent jouit au plus haut degré, comme l’enfant, de la faculté de s’intéresser vivement aux choses ». Ou entre enfance et génie (on pense aussi à Nietzsche, au jeu comme « vision du bonheur des artistes et des philosophes »).

« Le génie n’est que l’enfance retrouvée à volonté, l’enfance douée maintenant, pour s’exprimer, d’organes virils et de l’esprit analytique qui lui permet d’ordonner la somme de matériaux involontairement amassée. » Et, vivement, Philippe Beck déplace le point pivot : de l’enfance à la jeunesse. La seconde retrouve la première et garde le commencement dans la difficulté. Elle est suite et endurance de l’esprit d’enfance.

Dans le canotage constant de phrases venues se rassembler, sans peser, le texte passe d’un pied léger d’une réinvention du Loup et l’agneau, à l’Âne chargé d’éponges. Il se gorge en la tradition, qui « boit le fleuve qu’elle est ». À quatre pages de là, il partait de Hegel : « Dans la vieillesse, sans doute, les intérêts de la vie existent encore, mais ce n’est pas avec la vivacité ardente des passions juvéniles ». Le texte n’a pas besoin de souligner, il dit : avec la poésie, précisément, il y va de ces intérêts.

Le livre évoque la transmission des grands textes dans les conditions croisées de la tradition et du vœu d’égalité, sous le risque d’une autorité sans fraternité. L’inquiétude est d’autant plus présente que le ton est léger ; ainsi, pour évoquer le danger : passé du loup qui menaçait l’enfant, à une « multitude libre et défensive – (qui) montre les dents en riant ».

Suit un joyau. Le mystère coulissant en tiroirs, de A à J. Une armoirie. En dix points, la convergence de jeunesse et poésie. Dans les conditions de toujours et d’aujourd’hui : « Quand un vivant s’équipe et mûrit sans terre ». On ne fera ici que donner quelques phrases, en trésors rapportés, aperçus découpés, citations – cigales ? – enlevées au souffle d’un texte tout en points de fuite, éclats, rapidité ; au plus vif du rapport jeunesse/poésie.

Philippe Beck, Iduna et Braga. De la jeunesse

Philippe Beck

En A) Jeunesse est : Une disposition. « L’enfant imprimant déclare des Oui et des Non, des gestes antérieurs –, et se prépare à ajouter. » Dans la trouvaille ou disposition de l’enfant : « toujours besoin d’apporter, même au canapé », le texte suit, en surabondance d’apporter lui-même pour voir. Ainsi « l’amusement se muse peu à peu ».

B) Une intensité. « Le Tenseur, la bande Intériorité […] ravivée, qui conduit à jouer dehors, absorbe et

déploie les raisons de la dépendance dans le régime dominant de la vie. »

Et « jouer dehors » pourrait s’entendre de façon étendue et pointue, comme condensé phénoménologique d’exister.

C) Un commencement.

Jeunesse et poésie sont fidélité au commencement. On pense ici à la source qui sourd encore dans le fleuve, aux fleuves qui « à mesure qu’ils vont se portent garants de la vérité poétique de la pensée fidèle ». Ce C) finit sur « l’île quelqu’un, reliée, ondée, (qui) ignore pour le meilleur qu’elle est commencée. […] Recordation et incohation animent l’île mobile – qui a commencé à éprouver mille insatisfactions poussées par les ondes ou les rouleaux. »

D) Une invention. La conclusion se remémore le contexte à porter : « J’appelle peur civile, avec tableaux, la crainte de la vie dont les clés ne sont pas éclairées. Le poème invente, sort du placard inventé, de la chambre noire perfectionnée, des lampes qui éclairent les clés ».

E) Un équipement. C’est, dans le passage du « baby » à l’âme jeune, elle-même modèle « d’une vie d’adulte intense et fructueuse », la nécessité éprouvée du discours balancé – et balancier sur le vide ? – comme « lieu d’une équipée sur une ligne de crête… »

F) Un refus. Tout en travail : « La jeunesse caractérise une poétique du refus » mais « la jeunesse devient jeune à préciser les refus dans des rouleaux inscrits ». L’occasion de signaler : dans ce petit livre, exposer les raisons nécessaires et générales de poésie, l’action vive du commencement est inséparable de son actualité, son passage : en suite, chutes et clausules merveilleuses, re-parcours, jeu continu, mystère qui ne lâche pas. Et ce qui clôt un passage est souvent, comme signature de poésie, relance magnifique. Comme ici : « Jeunesse est chercherie, battement et frayement, arabesque du poisson respirant : il bat de ses ailes-béquilles ».

G) Une aventure ou équipée. Avec salut au passage de Conrad et arrêt sur « l’état de Tom Sawyer ».

H) Un métier sans profession. Affirmation, en discret écho sans doute aux emplois-jeunes, (comme, plus loin, à la réduction du travail dans la « déduction du travail d’un remembrement ») : « le travail jeune, le métier de se préparer affecté, est l’aventure du Oui dans le Non ». Puis accélération intense, à l’image d’une descente de cyclisme sur piste : Philippe Beck suit Baudelaire, qui suit Constantin Guys et l’entraînement possible du travailleur (qui) « en rajeunissant » exerce le métier du « moi insatiable du non-moi » : métier de vivre. Ici, chacun parle après l’autre, afin que passe en lignes ce que les trois poursuivent. En appelant aussi Atget sur la piste. Où vient soudain, comme devant les rues désertes que ce dernier photographiait, « le discours saisissable en attente. Atget en poésie ». À noter : avec « le métier sans profession », celui de poésie, Philippe Beck répond à Michel Deguy : le poète est « sans état, celui (celle) qui suspend tout engagement pour révéler l’assise poétique de tout état ».

I) Une énergie. On suit toujours l’aventure du « Réceptif au métier grandissant », du « grandissant disposé en fraîcheur critique ». Assurément, il trouvera ici encouragement, devant l’exigence de ce qui est à penser : « Le pensable est comme la variété des visées dans la variété des cris et des larmes impérieux de la petite enfance, qui dit : ‟Je continue et vous devez m’aider au délié et à rencontrer les forces murmurées” ».

J) Une continuité ou amour dur

« L’être-sève, l’être tendu et aspirant prend sur lui, auprès de lui, toutes les espèces du monde foulé. Il aime donc rudement le monde refait qui l’endurcit dans le jeu devenu sérieux, ou le jeu sérieux, avec ses quasi-sermons joyeux. Ainsi, de la jeunesse devient le continu commençant, le recommencement sans arrêt et discret, où Re- est le héros infatigué qui repose la zone traversée.»

Avant un hommage à Jacqueline Risset, autour de la Panthère parfumée, nom que Dante donne à la poésie et avant que le texte ne revienne à son point de départ et ne retrouve Iduma, personnage d’un conte de Snorri Sturluson et les conditions d’aujourd’hui, puisque « la prime jeunesse […] a pensé le soleil gardé dans un Snorri Signé […]. Même si la teinte du mot dieu est passée », avant que Philippe Beck ne donne et ne prenne la suite de ce conte scandinave du Moyen Âge, d’où viennent Iduna et Braga, le petit livre passe à un fragment du Brouillon général de Novalis (685) « Sur le costume – comme symbole », en 10 points. Très beau passage où se trouve réécrit, mis en liste, commencé à nouveau, le fragment de Novalis, merveille de planche comparative entre vêtements et coiffures aux différents âges de la vie, dans ce qu’ils disent de ces âges. Extrait de la suite musicale qu’en donne Philippe Beck :

« a) fleurs claires et souliers, bonnet commode, ceinture inhabituelle ; b) rameaux et brodequins, ceinture délicate, tête nue et bouclée, barbe… d) fleurs sombres et chaussures, bonnet, ceinture délicate – aux quatre âges de la vie rêveuse. C’est comme une Série-Zeami. »

Et le recommencement se fait par nouvelles entrées, ici dans la danse, présentation de Novalis à un grand maître du théâtre Nô. Le commencement dure dans la déférence où le petit livre ne peut pas finir sans saluer la vieillesse et son mystère propre. Et la « Suite de l’Écharpe Novalis » se clôt sur un intense rassemblement du nécessaire, réunion de ce qui fut sorti, en forme de « Petit Traité d’ontologie et de poésie restreinte ».

On se dit pour finir que ce livre réalise le rapport de jeunesse et poésie : dans le partage des trésors (ceux que Beck offre, cite et invente) parce que les trésors sont déjà le jeu commun. À l’état de convalescence où l’homme jouit comme l’enfant « de la faculté de s’intéresser vivement aux choses », répond – en conversion positive d’ennui, celui de ne pouvoir jouer dehors ? – le recueillement que produit la pluie (selon Joubert). Le livre ne s’arrête pas, il retrouve in extremis les animaux de Noé… Il s’agit de rassembler tous ces états, plus sensibles au cœur de l’enfant, qui sont proches de poésie.

Vouloir dire un mot de ce livre, qui dès le titre s’est souvenu et rajeuni du modèle latin : Iduna et Braga. De la jeunesse, croire ainsi gravir ce qui ravit, c’est se laisser entraîner dans le roulement du texte, le répéter. C’est enrôler soi-même les lectures, les présences qui témoignent du lien poésie/jeunesse ; voir par exemple passer L’enfance de Luvers, ou les enfants au regard perçant des toiles de Claire Tabouret, dont les déguisements rejoignent ceux que l’on trouve dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge, cahiers où Rilke demande à Philippe Beck et comme lui : « Qu’arriverait-il si nous méprisions nos succès ? Quoi, si nous recommencions depuis l’origine à apprendre le travail de l’amour qui a toujours été fait pour nous ? Quoi, si nous allions et si nous étions des débutants, à présent que les choses se prennent à changer ? »

Armelle Cloarec

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