Les algorithmes, désormais omniprésents, permettent à l’objet connecté de se conformer à nos désirs. On peut y voir un avantage, notamment quand il est question de lecture. Pourtant, on gagnerait à défendre le quant-à-soi du livre traditionnel : cette façon qu’il a de ne pas se plier à nos désirs. Les plateformes apprennent du consommateur. Le lecteur préfère pour sa part continuer à apprendre du livre.
Depuis dix ans, quelque chose s’est déplacé dans notre rapport aux objets culturels : l’idée qu’ils doivent apprendre de nous. Spotify oriente la suite de l’écoute avant même que vous ayez su si vous aimiez la précédente. Netflix remplace ses vignettes selon votre historique. YouTube calibre son flux à partir de vos hésitations : vos arrêts, vos retours, vos abandons. Ce n’est pas de la personnalisation au sens publicitaire du terme. C’est autre chose, de plus profond : un régime culturel où ce qui est proposé se reconfigure à partir des traces de celui qui le reçoit.
Le livre, lui, ne le fait pas. Il s’adresse à un lecteur qu’il ne peut ni qualifier d’avance, ni rectifier en cours de route. Il part sans données comportementales, sans signal de retour, sans possibilité de se corriger à partir de ce que vous faites de lui. Cette propriété n’a rien de romantique : elle relève d’une structure. Or, depuis dix ans, tandis que les formes culturelles dominantes s’ajustaient à leurs destinataires, une telle disposition est devenue rare.
On a beaucoup dit que le livre « résistait ». Ce mot est mauvais. Le livre n’a pas résisté – au sens d’un choix délibéré, d’une posture assumée contre la marée. Pensez à ce que vous faites quand vous annotez un livre : vous lui répondez, mais il ne vous entend pas. Il ne se modifie pas : il continue de dire ce qu’il disait. Cette imperméabilité, qui peut parfois agacer, est aussi ce qui fait qu’un livre lu en 1987 peut être lu en 2026 et parler encore – non parce qu’il aurait anticipé son lecteur, mais précisément parce qu’il ne l’a pas attendu. Il vaut sans administrer la preuve de ce qu’il vaut. C’est peut-être pour cela qu’il vaut durablement.

Au cours de cette décennie, quelque chose importe davantage que la survie du papier : l’émergence d’une asymétrie nouvelle. Une forme qui se règle sur ses lecteurs ne leur parle plus : elle leur répond. Le livre est peut-être la plus ancienne des formes qui continuent de parler – et, depuis 2016, l’une des plus exposées à l’étrangeté de sa propre position.
En attendant Nadeau occupe, dans cet espace, une place qui n’est pas seulement symbolique : revue en libre accès, financée par les dons, portée pour une large part par le bénévolat de ses contributeurs, elle voit ses archives s’accumuler lentement, numéro après numéro, autour de 75 000 lecteurs uniques mensuels. Ce n’est pas un archaïsme économique, mais une position : une recension sérieuse peut valoir quelque chose indépendamment de ce qu’on peut en chiffrer. Dix ans après, cela ressemble moins à un héritage qu’à un pari, devenu singulier dans le paysage actuel.
Le vrai enjeu des dix ans qui viennent n’est pas de savoir si le livre survivra à l’IA. Cette question est mal posée : elle présuppose que la valeur d’un tel objet se mesure à sa résilience dans un écosystème hostile. La vraie question est ailleurs : que deviennent, dans un monde où presque tout apprend à se régler sur les traces de ses destinataires, les formes qui ne le font pas ? Quelle place demeure pour une adresse qui parle avant de savoir à qui – et qui continue sans le savoir ?
Ce que le livre conserve n’est pas d’abord un objet. C’est un risque : parler sans retour, et tenir que quelque chose vaut même quand rien ne le confirme.
