La bibliothèque ou la nouvelle ZAD

À partir de combien de grains de sable obtient-on un tas ? Ce problème antique connait sa variante : à partir de combien de livres peut-on parler de bibliothèque ? Pour ceux qui fréquentent les livres, la bibliothèque est une évidence de chaque jour. Mais, à une époque où le livre se métamorphose en données numériques et où certains pays mettent au ban des milliers de titres, il est nécessaire de faire des bibliothèques des zones à défendre.


C’était pour moi l’évidence même : édifier ma bibliothèque livre par livre, en partant de rien. Quelque chose d’aussi naturel que grandir, vieillir, respirer ou même manger. Pendant plus de trente ans, j’ai obstinément acquis bouquin après bouquin, à petits prix, qu’il s’agisse de livres de poche ou d’éditions d’occase, ramassés au hasard des fouilles chez les brocanteurs ou chez Gibert, jusqu’à m’entourer d’une solide muraille de livres. Mais insidieusement, quelque chose a changé. Peu à peu, j’ai été obligé de l’admettre, avec la sourde inquiétude de celui qui découvre que son village natal est sur le point d’être rayé de la carte : elle ne va plus de soi, la bibliothèque, dans le monde où nous vivons. Cette évidence tranquille, cette certitude imperturbable, est devenue, aux yeux de mes semblables, une excentricité d’un autre âge, voire une terrible gêne.

D’abord parce que le siècle avance ; et il voyage léger. Nous vivons à l’âge de la dématérialisation, et il n’est plus d’usage de collectionner les hernies discales à chaque déménagement en portant ses cartons de bouquins. Le livre physique, avec sa fâcheuse tendance à attirer à lui poussières et bibelots, est à l’epub ce que le cheval de trait est à l’automobile. Ensuite, l’homo smartphonicus, ventousé à son écran, garde toujours un œil sur le prix au mètre carré devant lequel la bibliothèque ne fait pas le poids. Et pour couronner le tout, le livre figure parmi les placements les moins rentables de toute l’histoire du capitalisme. Vous achetez une Pléiade 70 balles et quand vous cassez votre pipe, vos gosses la revendent sur Leboncoin pour 10 balles. En matière de dévaluation, difficile de faire pire. Même les fringues résistent mieux aux fluctuations du marché.

Mais, contre toute attente, il subsiste une poignée d’irréductibles. Que le baromètre du CNL affilie aux CSP- et CSP+. Autrement dit, les acheteurs de livres appartiendraient majoritairement à la classe moyenne, ce gros paquet de gens qui regroupe artisans, commerçants, cadres et autres professions intellectuelles. Pour ceux-là, posséder les bouquins lus, c’est faire l’acquisition d’un hall d’exposition de son capital culturel. Les prolos et les rupins, eux, n’en ont pas besoin. Seule la classe moyenne éprouve le besoin de dire : matez voir un peu mon capital culturel. La maison d’archi, le loft, la piscine chauffée, le SUV, les clubs de golf et la ceinture Hermès suffisent à ceux qui ont pognon sur rue. Pour les intellos de la classe moyenne, c’est tout de suite plus compliqué. Certains ont bien une table basse design dernier cri, un frigo qui distribue des glaçons et stocke le kombucha, un placard dédié au Lapsang Souchong et au matcha, une Nespresso Vertuo Pop de DeLonghi, parfois même une montre connectée et un iphone 72 000, mais le livre reste irremplaçable. Surtout quand on peut aligner une bonne rangée de Pléiades dans le salon. Laquelle rangée dit à la fois j’ai du flouze ET je suis cultivé. Avec la littérature sur papier bible, on gagne sur tous les tableaux. Excellente nouvelle : la culture a un prix. C’est pourquoi elle doit s’acheter.

Bibliothèque Livre 2026
Bibliothèque de Holland House après le bombardement du 27 septembre 1940, Kensington, Londres. Photo mise en scène le 23 octobre 1940 par M. Harrison © CC0/WikiCommons

Surtout que la culture, quoi qu’on en dise, ça s’objective difficilement. Alors il faut bien l’étaler d’une manière ou d’une autre. C’est donc par la bibiostentation que la classe moyenne supérieure vous signale qu’avoir une bagnole hybride ou un vélo cargo longtail, c’est bien, très bien même, mais ça ne suffit pas. De toute façon, elle sait que, de ce côté-là, la guerre avec les richards est perdue d’avance. Elle investit donc sur le terrain délaissé par son modèle et rival, pour lui damer le pion là où elle peut. D’autant qu’elle y croit dur comme fer, à la culture et à l’école. Les prolos n’en ont pas besoin parce qu’ils savent que, pour eux, les carottes sont cuites depuis belle lurette, que c’est bien beau mais que ça ne leur filera pas à bouffer. Les fils à papa recevront pour leur part un chèque pour une école d’épicier merdique à 20 000 l’année afin de consolider leur réseau. Pas d’inquiétude à avoir. Seule la classe moyenne s’accroche aux diplômes comme un chien à son os et œuvre à la transmission de l’unique chose qu’elle pourra transmettre à ses rejetons : son patrimoine culturel. Il paraît d’ailleurs que les enfants de profs sont ceux qui réussissent le mieux à l’école. C’est certainement parce que ce sont les seuls à y croire encore.

Mais tout cela n’est rien en regard de ce qui la menace vraiment, la bibliothèque, et dont nous voyons chaque jour les ravages depuis que les MAGA ont noyauté la Maison Blanche. Avant eux, on s’était fait la main en édulcorant quelques bouquins qui n’avaient pas été jugés tout à fait cashers, privant ainsi les minorités de la mémoire de leur discrimination dans et par la culture. Mais aujourd’hui, on voit les choses en grand : plus de 10 000 titres mis au ban, dont plusieurs logent dans ma bibliothèque (Toni Morrison, Ralph Ellison, James Baldwin, Huxley, Orwell, Ray Bradbury, Steinbeck, Margaret Atwood…). On taille à la serpe dans les textes jugés dangereux, le plus souvent soupçonnés d’atteinte au « wokisme ». On vire des œuvres majeures du catalogue des bibliothèques, et des écoles. Les coups de gomme ont laissé place aux coups de tronçonneuse. Et tout ça bien sûr n’est pas sans parenté avec ce qui se passe de l’autre côté de l’Atlantique, ici même, autour de ma bibliothèque. Certes, la Connerie ici est, pour l’instant, un tout petit peu moins flamboyante. Son travail de sape se la joue discret. On atomise en catimini les budgets de la culture, de la recherche et de l’enseignement. On met l’école et la culture sous Prozac. Et personne ne moufte.

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On en arriverait presque à se demander si les MAGA, si empressés qu’ils sont d’apporter la ciguë à Socrate, ne s’en tamponnent pas moins, des bouquins, que nous autres ici. Mais pensent-ils vraiment que les livres changent le monde ? Qu’ils ne comptent pas pour du beurre ? Que ce n’est pas de la gnognotte ? Ce serait assez incroyable. Que la littérature agisse, nous (lecteurs et lectrices) en sommes absolument convaincus puisque nous ne cessons d’en faire l’expérience sur notre petite personne. Mais on aimerait qu’elle fasse des ravages ailleurs que chez nous. Qu’elle ait une action Collective. Sauf qu’on n’a jamais vu une bibliothèque faire la révolution. Elles ne se soulèvent pas, les bibliothèques, à ce que je sache. Y a-t-il jamais eu des insurgés armés par des poètes, des dramaturges ou des romanciers ? Comme disait Gary avec à-propos, « les guerres font plus pour la littérature que la littérature contre la guerre ». C’est dommage mais c’est ainsi. Si tu veux faire la révolution, prends les armes ou ta carte dans un parti plutôt que d’écrire tout seul sur ton petit coin de table.

Encore que la réalité soit un peu plus complexe. L’action de la littérature sur le monde, si action il y a, est en effet d’y ménager des brèches et des bifurcations, d’en proposer d’autres organisations. Tout en restant fondamentalement injustifiable. Si bien que, sans même parler de sa lecture, sa seule existence est une insulte à la Connerie universelle. Lire, c’est toujours s’affirmer comme sujet libre et autonome ; c’est être un corps étranger dans tout système de pensée qui se voudrait sans reste ni dehors ; une façon, entre autres, de cracher dans la soupe des idées totalisantes.

Une bibliothèque est donc chose fragile. On en a brûlé plus d’une, celle d’Alexandrie comme celle de Don Quichotte. Ça vous fait des autodafés bien plus spectaculaires que le feu d’artifice du 14 juillet. Les pyromanes en mal d’inspiration apprécieront. L’Inquisition regorgeait d’artificiers de ce genre-là, le IIIe Reich aussi. Et ça revient à la mode ces derniers temps, si ce n’est qu’on ne les brûle plus (par souci écologique ?), les bouquins, on les caviarde ou on les pilonne.

Alors, pourquoi en avoir une, de bibliothèque ?

Parce qu’une bibliothèque est une réserve inaliénable contre les marécages de la pensée et les vérités aseptisées.

Parce qu’une bibliothèque rappelle à une société qu’elle a eu un passé, avant de n’avoir plus que des opinions.

Parce qu’elle est la trace que laisse une société de son propre rapport au monde.

Parce qu’elle nous offre la possibilité de percevoir et de questionner le réel à travers les expériences des autres et qu’habiter la peau d’autrui refroidit singulièrement les ardeurs de la haine ordinaire.

Parce qu’elle tient tête, conteste, cherche à en découdre. 

Parce qu’elle n’est jamais idéale.

Parce qu’elle fait toujours l’infaisable même.

Parce qu’elle effectue une saignée dans les lieux communs de chaque époque.

Parce qu’elle allume des étincelles au milieu de l’obscurantisme.

Parce que dans les périodes de ténèbres, qui ne manquent jamais de revenir, elle fait ce que l’intuition seule ne peut pas faire : elle nomme, elle circonscrit, elle arme la pensée contre ce qui voudrait la laisser muette.

Parce qu’elle nous fait vivre dans d’autres mondes.

Parce qu’elle défie la logique capitaliste en fabriquant du temps improductif.

Une bibliothèque, c’est donc toujours une zone à défendre, coûte que coûte. Et moi, je suis et demeure un zadiste des étagères.

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