On pourrait appeler ça le paradoxe américain : on publie aux États-Unis plus de livres que jamais et cette surproduction s’accompagne d’une dévaluation du livre. Soit considéré comme un objet encombrant, dont on confie la lecture à une intelligence artificielle. Soit changé en pur symbole culturel. Une bibliothèque personnelle, construite au cours d’une vie, échappe aux deux écueils. (Le texte traduit par Santiago Artozqui est suivi de sa version originale.)
De nos jours, aux États-Unis, le livre est l’objet d’une production effrénée qui s’accompagne d’un sentiment de manque de pertinence. En effet, on imprime et on publie davantage que jamais. Les facilités de l’autoédition, combinées à l’absence de gardiens devant les portes de la littérature, génèrent chaque semaine un flot constant d’ouvrages – poésie, autobiographies, fictions, essais… Il vous suffit d’envoyer votre manuscrit à Amazon, et ils en feront un bouquin rien que pour vous. Félicitations ! Vous êtes désormais un auteur publié ! Qu’il soit bon ou mauvais, personne ne s’en souciera, parce que presque personne n’y accordera la moindre attention.
Néanmoins, le livre est encore un item culturel signifiant, un symbole, une profession de foi, le signe d’un engagement réfléchi dans le monde. On peut les collectionner comme des chopes de bière ou des ours en peluche. Ou pas. Les lecteurs tels que moi avaient l’habitude de composer leur propre bibliothèque, qui reflétait l’historique de leurs centres d’intérêt tout en fournissant des points de référence. Un vieux volume sur une étagère nous remet en mémoire non seulement son contenu, mais aussi une certaine période de notre vie intellectuelle.
J’ai toujours ma bibliothèque, qui compte environ deux mille ouvrages répartis entre mon appartement et ma maison de campagne. J’ai commencé à la constituer il y a plus de cinquante ans, parce qu’une fois que j’ai lu un livre, je n’arrive plus à m’en séparer. C’est comme un vieil ami. En outre, j’écris des remarques dans les marges. Je me dis qu’elles me seront peut-être utiles à l’avenir. Puis, quand je les relis, je trouve qu’elles n’ont aucun sens. Mais je continue d’en écrire, dans la mesure où je souhaite participer à la conversation que l’ouvrage m’inspire, bien qu’en réalité je ne parle qu’avec moi-même. D’une certaine façon, ma bibliothèque dessine la carte de mes voyages intellectuels et de ces conversations où j’étais mon propre interlocuteur. Bien sûr, dans la pratique, je ne relis jamais rien.
Étant du genre à critiquer, quand je vais chez les gens, j’examine toujours leurs livres. Beaucoup n’en ont pas. Certains déploient une collection d’ouvrages soigneusement choisis dans le but d’affirmer : « je suis une personne intéressante ». En fait, aujourd’hui, on peut engager un designer de bibliothèque, qui agencera la vôtre afin de produire l’effet que vous désirez. On trouve aussi des assortiments de livres prêts à l’emploi, que l’on n’a plus qu’à poser sur les étagères. À l’extrémité du spectre de l’absurde, on peut également acheter des panneaux de tranches de livres, et l’on décore ainsi ses murs d’une série de titres derrière lesquels il n’y a pas la moindre page.
Hélas, je suis vieux, à présent, et il faut que je me sépare de ma bibliothèque. En fait, il faut que je me sépare de tout. Je n’ai pas d’héritier, et aucun ami ne souhaite récupérer mes affaires. L’heure de mon sadhu est venue, et je dois évoluer librement, sans aucun fardeau matériel ou intellectuel. C’est pourquoi, il y a environ deux ans, j’ai acheté une liseuse Kindle, afin de ne pas devoir emporter de livres quand je voyage. Cela ne me dérange pas de lire dessus. On peut souligner des passages, noter des remarques, etc., mais ce n’est pas la même chose qu’un véritable livre. Il est difficile de revenir en arrière ou de le feuilleter au hasard, parce que… eh bien, parce que la liseuse n’a pas de pages et que ce n’est pas un livre. Je dois aussi admettre que, comme tout le monde, ma capacité de concentration a été détruite par la technologie et les distractions de la vie moderne. Je me languis de l’époque où je pouvais me plonger pendant une heure ou deux dans un roman captivant ou un gros tome de philosophie. La Terre continuait de tourner, mais je n’en avais pas conscience. Je n’avais pas d’ordinateur dans ma poche, et mon corps et mon cerveau n’étaient pas traversés par des ondes chargées de données. Aujourd’hui, en revanche, le monde empiète sur notre vie privée, et on ne peut y échapper.

Les définitions ont changé, c’est vrai. Les auteurs n’ont plus besoin d’être des auteurs – chacun a des nègres, surtout les célébrités et les sportifs, et même certains écrivains. Et bien sûr, il y a l’IA, qui peut écrire nos livres à notre place. Les lecteurs n’ont plus besoin non plus d’être des lecteurs. En fait, la lecture est devenue un problème. Aux États-Unis, ce « problème de lecture » est de plus en plus prégnant : les gens n’y arrivent plus, tout simplement. C’est trop difficile, et plus personne n’a le temps.
La technologie a résolu ce « problème ». En effet, on peut désormais lire sans lire. Aux États-Unis, nous sommes bombardés en permanence de pubs pour des applications qui rendent la lecture plus facile, et ce en la supprimant, tout simplement. L’une d’elles s’appelle Speechify. Un de leurs clips publicitaires montre un jeune homme dans une librairie, qui tient entre ses bras une gigantesque pile de livres. Un inconnu lui demande s’il va tous les lire, et il répond : « Bien sûr ! C’est facile avec Speechify : j’ai juste besoin de prendre la couverture en photo et l’appli va me le lire. Je peux même sélectionner la voix d’une célébrité pour le faire ! » Ensuite, il montre comment Snoop Dogg lit, et s’exclame : « Qui n’aimerait pas que Snoop Dogg lui fasse la lecture ? » À l’évidence, le jeune homme ne lit pas l’ouvrage, et Snoop Dogg non plus, même si ce dernier a dû empocher une grosse somme pour que l’IA utilise sa voix. On peut aussi accélérer la vitesse de lecture de Snoop Dogg, afin de perdre moins de temps.
Quand j’enseignais la littérature à l’université, j’étais souvent choqué par le manque de culture de mes étudiants. Ce phénomène se limite peut-être aux États-Unis, mais la plupart avaient les capacités de lecture et d’écriture d’un élève de sixième. Ils n’avaient aucune compétence dans l’un ou l’autre domaine. Alors qu’ils étaient à l’université ! Et cela, c’était avant l’irruption de l’IA sur le devant de la scène. Le « problème de lecture » est donc bien plus ancien.
Des recherches portant sur les étudiants des universités américaines montrent que la plupart éprouvent des difficultés à finir un livre. De nombreux professeurs leur en assignent de brefs extraits. J’en connaissais un qui avait tenté de remédier à cette situation en ne leur donnant à lire qu’un seul ouvrage pendant tout le semestre, qu’ils ânonnaient à tour de rôle en classe. Ils n’avaient pas besoin d’emporter le livre chez eux. Chaque étudiant avait parcouru une ou deux pages. Et à la fin des cours, ils étaient probablement convaincus de l’avoir vraiment lu.
La triste vérité, c’est que ce n’est même plus nécessaire, parce que l’IA peut écrire leurs devoirs à leur place. Et aujourd’hui, de nombreux enseignants se servent de l’IA pour les noter. On est donc confronté à une situation où le professeur IA interagit avec l’étudiant IA, sans que leurs homologues humains aient besoin d’intervenir.
Mais les livres ont une autre fonction. Dans certains cercles de jeunes, il est à présent bien vu de s’afficher avec un véritable livre. C’est devenu un accessoire de mode. On peut croiser ces jeunes dans le métro, ou sur un banc dans un parc, un ouvrage à la main. C’est souvent une sorte de performance, une façon maladroite de revenir à un primitivisme très en vogue. Cela me rappelle une tendance similaire, il y a une vingtaine d’années, quand les hipsters se promenaient dans Brooklyn avec une machine à écrire et s’installaient dans des cafés pour taper. C’était aussi une performance conçue pour retrouver une certaine physicalité, portée par une nostalgie mal placée pour le monde physique au moment où il disparaît de notre quotidien.
À vrai dire, pour la plupart de nos contemporains, les bouquins sont devenus des objets encombrants, un poids qu’il faut gérer. Il m’est arrivé de proposer à quelqu’un de lui en donner un, et de me voir opposer une expression perplexe qui semblait vouloir dire : « Mais qu’est-ce que je pourrais bien en faire ? » Souvent, les gens refusent poliment, en arguant qu’ils ne peuvent pas ou qu’ils ne souhaitent pas le « trimbaler », comme si un livre était une croix ou un gros morceau de plomb dans leur sac.
En tant qu’auteur, je suis tout à fait conscient que personne ne lit mes livres. L’autre jour, je suis tombé sur un vieux copain qui m’a dit :
— J’ai toujours un de tes bouquins.
— Ah ouais, lequel ?
— Je crois que tu m’avais dit que c’était l’histoire d’un type à Chicago ?
Je suis content d’avoir pu lui expliquer de quoi cela parlait. Il n’aura pas besoin de le lire. En revanche, je ne sais pas pourquoi je continue d’écrire. Si j’arrêtais, je pourrais peut-être mener une vie heureuse.
Some random thoughts on books
The status of books in America today hovers between out-of-control production and irrelevance. There are probably more books being printed and published now than ever before. The ease of self-publishing, combined with the lack of literary gate keepers, produces a flood of new books every week—poetry, memoir, fiction, opinion, etc. Just send your manuscript to Amazon and they will make a book for you. Congratulations! You are a published author! Nobody will care if its good or not because almost nobody will pay attention to it.
However, the book still exists as a significant cultural item, a token, an advertisement, a sign of thoughtful engagement with the world. You can collect them like beer mugs or stuffed bears. Or not. Book readers like myself, used to build personal libraries, providing a history of interests as well as reference points. An old book on the shelf helps us remember, not only its contents, but also that phase of our intellectual life.
I still have my library of maybe 2000 books, spread between my apartment and my barn upstate. I’ve collected these over 50+ years, because once I read a book, I can’t get rid of it. It is like an old friend. Plus, I write notes in the margins. I somehow think these notes will be valuable in the future. But they never make sense when I read them later. But I still write them—because I want to be part of the conversation the book inspires, even if I’m really talking to myself. In some ways the library is a map of my intellectual travels and the conversations I had with myself. Even if I never actually reread anything.
Being a judgmental type of person, I always examine a people’s bookshelves when I visit their home. Many people have no such shelves. Some people have highly curated collections of books, designed to say “I am an interesting person”. In fact, these days you can hire a bookshelf curator who will design your book shelf for whatever effect you desire. There are even ready-made book shelf collections you can buy. At the absurd extreme of this trend, you can simply purchase a block of fake book spines, so that the titles are visible but there is no actual book attached.
Unfortunately, I am old now and I need to get rid of my books. Actually, I need to get rid of everything. I have no heirs or friends who might want my stuff. And it is time for my sadhu days, to wander freely without material or intellectual burdens. So, a couple of years ago I bought a Kindle so I wouldn’t have to carry books when I travel. I don’t mind reading on a Kindle. You can highlight passages and write notes, etc., but it’s not the same as a physical book—it’s difficult to backtrack or thumb through the pages casually, because, well, there are no pages and no book.
It’s also true that, like everyone else, my attention span has been ruined by technology and the distractions of modern life. I miss the days when I would sit for a couple hours at a time reading some engaging novel, or heavy tome of philosophy. The world was happening outside, but I was oblivious. Back then I had no computer in my pocket and no data waves passing through my body and brain. But now, the world imposes itself on our privacy, there’s no escape.
It’s also true that definitions have changed. Authors don’t have to be authors anymore—there are ghost writers for everybody, especially celebrities and sports stars, even for other authors. And, of course, there is AI, which can write our books for us. And readers don’t have to be readers anymore, either. In fact, reading had become a problem. There is an ongoing concern over this “problem of reading” in America. People just can’t do it anymore. It’s just too hard and no one has the time.
To some degree, technology has solved this “problem of reading” because now you can read without reading. In the US we are bombarded by ads for apps that make reading easy by getting rid of reading altogether. One of these apps is called Speechify. One ad shows a young man in a bookstore with a giant pile of books in his arms. A stranger asks him if he is going to read all those books, and he replies, “Of course! Its easy with Speechify—all I have to do is take a picture of the book and the app will read it to me. I can even pick a celebrity voice to read it!” He then demonstrates how Snoop Dogg can read the book for him. The young man then says “Who wouldn’t want to have Snoop Dog read a book for you.” Of course, he is not actually reading the book and neither is Snoop Dog, who is probably getting a hefty licensing fee for use of his AI voice. You can also increase the speed at which you listen to Snoop Dog read your chosen book, so that you don’t have to waste as much time reading.
When I was a literature professor, I was often shocked at how illiterate the college students were. Maybe this is just in the US, but many of them only had 6th grade reading and writing skills. They couldn’t read or write with any competence. But they were in college! And this was years before AI made the scene. The “problem of reading” goes way back.
Studies of American college students show that most students find it very difficult to read a whole book and so many teachers assign short excerpts. I knew one professor who dealt with the situation by assigning only one book for the entire semester, and they read it out loud in class. They didn’t have to take it home. Each student read a page or two. And at the end of the semester, they probably believed they had actually read the book.
The sad truth is they don’t even need to read, because they have AI to write their papers for them. And many professors now use AI to grade the papers. So, you have a situation in which the AI teacher is interacting with the AI student and neither the real student nor the real teacher needs to actually participate.
But books have another use. Amongst some young people today it is popular to pose with a real book as a fashion statement. You can see them riding the subway or sitting on a park bench holding a book. This is often a form of public performance, a kind of misguided nod to some fashionable primitivism. I remember a similar trend a couple decades ago when young Brooklyn hipsters would carry around actual typewriters and use them in coffee shops. This too was a performance of physicality, born from a misguided nostalgia for the physical world, even as that world disappears from our daily lives.
The truth is, that for most people books have become inconvenient physical objects, a piece of weight they have to deal with. I have on occasion offered to give someone a book, only to be met with a confused expression that seems to say, “What am I supposed to do with this?” They often politely refuse, with the excuse that they can’t or don’t want to “carry it” around, as if the book were a cross or a hunk of lead in their handbag.
As a writer of books, I am constantly aware that no one reads them. The other day I ran into an old friend who said:
“I still have one of your books.”
“Oh yeah, which one?” I asked.
“I think you told me it was about some guy in Chicago?”
I’m glad I was able to tell him what it was about. He won’t have to read it. But I don’t know why I keep doing this. Maybe if I just stopped, I could live a happy life.
Ce texte a été traduit par Santiago Artozqui, membre de la rédaction d’En attendant Nadeau.
