Grand appel

Improvisations et arrangements est un recueil d’entretiens donnés par Dominique Fourcade entre 1971 et 2014. Oui, c’est pour emporter. De quoi être porté. Un livre resserré, un itinéraire très serré, de Rose Déclic à Manque. Une écriture sous cet appel : « La langue est à la fois le moyen et la fin, l’objet et le sujet, et nous tentons de nous établir en elle sans plus nous laisser contraindre par autre chose que ses vraies règles, qui sont les règles de l’être. L’accès à l’être par des canaux non philosophiques, mais poétiques, tel est certainement pour moi aujourd’hui, le grand appel. Et je perçois le lieu de l’être non pas comme celui d’une origine, mais d’un profond déracinement. »


Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements. P.O.L, 464 p., 20 €

Deuil. P.O.L, 64 p., 9 €


Questions et réponses-poèmes

Certaines questions reviennent : le rapport prose/vers. Les dix ans de silence entre les premiers livres (plutôt des « exercices de culture », dit Dominique Fourcade) et Le ciel pas d’angle. Sobriété de la réponse à la seconde question. Endurance à reprendre la première, avec patience, incise au passage : « le vers libre n’existe pas, il n’y a pas de liberté autrement dit. C’est dicté » ; réticence douloureuse : dans Le sujet monotype, « j’abolissais […] la distinction, dont j’ai par ailleurs la nausée, entre prose et poésie ». Il répond à chaque fois. « Vers et prose ? Dans les deux cas c’est pour moi un travail de poésie ». Il le répète : « un mot, ou vingt lignes, cela peut faire un vers ». Un début, une fin ; une unité d’élan et de souffle. Et la prose qu’il fait est « très poème » et n’a rien de prosaïque. Il s’agit de « faire coexister dans un même texte les deux systèmes, qui sont tous deux des systèmes poétiques ». Avec variations infinies : la prose de IL « est proche de la ductibilité du vers »…

Constantes des réponses, refus de l’enchaînement (dans un entretien sur Xbo) : « Je n’ai pas de langue maternelle, je n’ai que la langue de mon poème au moment où il advient.

A. V. : c’est pour ça que la question de l’identité ne se pose pas.

D. F. : de l’identité de qui ? »

Réajustement des questions posées, des réponses données, réductions de luxations, remise à l’endroit, travail de placement.

« A. V : Donc, ce que sur le plan poétique vous construisez avec du réel, ça s’appelle une                                  supra-réalité ?

D. F : Non. Ça s’appelle un poème. »

Inséparable de la réflexion sur les textes déjà écrits, la poésie se reprend, se relance.

Traversée de l’art

Commencer par là : Improvisations et arrangements est un livre magnifique. On le doit à Hadrien France-Lanord et à Caroline Andriot-Saillant. Il aurait pu avoir un index – il l’a implicitement – pareil à celui avec lequel Dominique Fourcade finit les Écrits et propos sur l’art de Matisse, dont on lui doit l’édition (pendant ces dix ans de « silence » justement). L’index irait, il va : d’« amour » à Xbo, d’« aspiration à la vérité d’une parole » à « viol », d’« espèce humaine » à « swing »… Il donne les coordonnées du réel, et de ce « réel plus réel que le réel » qu’est l’œuvre d’art, dont sont ici traversés tous les domaines (le même en vérité). Cela donne une suite d’affirmations-éclairs :

« Quand on regarde Cézanne, on devient Cézanne. »

« La Grande Fugue de Beethoven […] représente le moment idéal où la musique du passé bascule dans la musique d’aujourd’hui et est en même temps constituée de déchirements intérieurs, elle ne sort jamais d’elle-même, elle se travaille elle-même […] elle est en conséquence pour moi le poème idéal. »

« Rimbaud est un poète à condition que nous soyons un poète. »

« Balanchine, c’est la mélodie à l’état parfaitement mélodique. »

« Titien, Barnett Newman, on ne peut pas les comprendre et les aimer l’un sans l’autre. » (dans un entretien de 1976)

Comme dans un seul plan-séquence de Sokourov à l’Hermitage, on retrouve Titien, en 1993, alors que Dominique Fourcade quitte une exposition du Grand Palais, avec cette douleur :

« ils ont immergé Titien dans un passé asséché auquel il n’appartient en rien, lui ôtant toute présence, rendant impossible son dialogue avec Matisse. Soif d’un Titien actuel qui est le seul Titien valide et dont l’existence est vérifiable à tout coup pour peu que l’on porte sur lui ce regard, devoir de mon époque – je l’exige d’elle. »

Dominique Fourcade, Improvisations et arrangements

Dominique Fourcade © John Foley

Devoir d’inventivité

Peut-être est-ce par là qu’il fallait commencer : la poésie de Dominique Fourcade et ce livre – qui en fait absolument partie – dégage le terrain, l’existence, la page, l’époque. Exemple : on lui demande comment la femme d’une photo (Helen Hesse, de dos) « peut entrer dans la vie d’un homme ». Saut par-dessus tout ce qui pourrait se charger par la représentation, se perdre en pantographe déplacé… Il faut aller lire la réponse, la plus simple et la plus structurée qui soit (p. 115).

Vertu de dégagement. Place à la lumière, l’air alors « mercerisé », l’espace ouvert. Dominique Fourcade déplace les propositions, se déplace au milieu d’elles, dans une mobilité où la contradiction n’aurait de sens qu’à révéler la rigidité qui la trouverait où elle n’est pas :

« Un des aspects de mon travail, c’est d’arriver à un maximum de sens dans un minimum de temps-espace, d’unité de temps espace » ; « Le souci de sens est un des plus grands dangers.

« Ce qui est vraiment grand et humain, c’est la langue ». « Il n’y a pas de rapport maternel avec la langue […] il faut la travailler tous les jours avec un soin, peut-être, maternel. Donc on s’aperçoit que la mère, c’est nous ».

« Il n’y a pas de façon masculine de chanter Mahler, il n’y a pas de façon féminine. » « Nous les poètes […] nous sommes des femmes ».

L’invention est au commencement :

« Rose Déclic […] c’est la volonté intérieure de l’invention et non pas la mienne comme écrivain ».

« Le devoir d’inventivité est le devoir suprême ».

Conséquence, ligne de conduite : « je tente de faire des livres dont l’écriture soit toujours distincte du livre précédent ». Des livres et un recueil : Citizen Do. Il est très dur de quitter le pivot, la méthode du précédent pour le suivant. « Je ne mets en place que des systèmes ». C’est aussi vrai dans Citizen Do, où tout système est réduit « en charpie » mais dont il reste « une trame, une dentelle ». La sortie d’une écriture pour une autre est une épreuve et – si l’on peut ici placer un mot –, à côté d’elle, la mue des langoustes est un passage d’une forme à une autre égal à zéro. Un mot, à lui seul, peut ouvrir le passage : ainsi « murmure », de Rose Déclic à Son blanc du un.

Leçons vulnérables

Improvisations et arrangements est une Mystère class. On entre dans un atelier d’écriture à ciel ouvert. Étant posé que le « poème est à lui-même un paysage, son propre paysage » et « qu’un poème, ça ne s’occupe pas du sujet autre que du sujet-langue ». On lit une lettre à un jeune poète, non adressée, une liste à penser : poétique des rapports, rapport rythme/mélodie, syntaxe, nettoyage de la résonance, titre « prenant le livre dans sa transparence, sa diagonale, son épaisseur », différence de niveau des éléments de la page (apprise des Nymphéas), forme essai-poème, montage, absence de « grande poétique sans politique », présence dans les enclenchements, danger du style (« le plus terrifiant pour un auteur »), silences, lyrisme,

« je ne peux pas concevoir quelque chose qui tienne une seconde au-delà du moment de sa production et qui ne soit en même temps lyrique»

coefficient de modération, « étau » son/sens :

« J’écris des sons, je ne le dirai jamais assez ». « J’écris de la musique ».

« Il y a un au-delà du sens qui apparaît dès lors qu’on est séparé du sens, et qui rejoint la part la plus mystérieuse et la plus vraie ».

Pour autant, aucun non-sens.

Tout s’écrit dans une extrême sensualité, sur fond de vulnérabilité. Une humilité qui plaque au sol. Comme celle qui frappe Dominique Fourcade et Susan Howe, à la sortie d’une exposition Poussin : « nous étions rendus à notre humilité d’êtres humains ».

Évolution infinie

La tension d’Improvisations et arrangements est aussi dans le changement des tonalités. « La différence entre mon travail d’aujourd’hui et celui d’il y a trente ans est dans la capacité de réaction, dans le travail de la réactivité même ». La différence œuvre à ce point : « je crois que l’écriture de deux silences » [dans manque] signe pour moi le moment où je ne suis plus le même auteur ». Se creuse, à mesure, un état de non-vie et un itinéraire orphique, où il faudrait s’arrêter une seconde à ce triangle : sans lasso et sans flash, en laisse (avec une photo de soldate américaine et de prisonnier irakien), éponges 2003. Une partie très dure s’est jouée là puisque au « long présent qui seul existe […] il faut toute la poésie ». « Réciproquement la poésie meurt si elle n’est pas branchée sur la stridence de l’actuel ». Et cette stridence est dure. De ces trois livres, Dominique Fourcade, s’effaçant dans un « on », dit qu’après les avoir écrits « on reste à deux doigts de la mort […] et après encore on a honte d’en revenir, si gauche et si nu. Catimini n’est-ce pas ». Mot de la fin d’un compte rendu sauvage, au pas de course, pour un livre où résonnent plus de quarante ans de poésie et où ne cesse de se vérifier cette proposition : « entre les trois – époque, écriture, existence – l’intrication est totale, et je ne saurais regarder l’une sans impliquer l’intelligence des deux autres ».

Armelle Cloarec

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