Djamel Tatah face à l’histoire

Peintre de la perfection à la technique la plus aboutie (huile et cire sur toile et bois pour beaucoup d’œuvres), il restait à Djamel Tatah, cet artiste du silence, la possibilité de confronter une nouvelle fois son travail à l’histoire de l’art. C’est ce qu’il fait au musée des Beaux-Arts de Dijon et au musée Magnin.

| Exposition « Djamel Tatah. Répéter – Muter ». Musée des Beaux-Arts et musée national Magnin, Dijon. Du 22 mai 2026 au 20 septembre 2026

Pour qui connait le travail de l’artiste, le titre de l’exposition de Dijon, « Répéter – Muter », résonne avec la mémoire de son œuvre. Dès le premier regard, sont mémorisées les figures stylisées – individuelles ou collectives – se détachant de fonds apparemment monochromes, les couleurs, les compositions qui mettent les éléments en tension. Pour celles et ceux qui découvriront le travail de l’artiste, le titre de cette exposition sur deux lieux indique sa conception à la fois rétrospective et prospective : il met l’accent sur la méthode, le chemin qu’il suit depuis 1983, ce qui n’exclut pas, bien au contraire, l’adaptation aux lieux d’exposition et aux contextes historiques. C’est tout un art de mises en situation qui fait la force de l’exposition.

Bien que, dans cette exposition comme dans d’autres, le thème n’apparaisse souvent que fugitivement – par exemple à travers le magnifique Autoportrait à la Mansoura (1986) –, il prend ici une place particulière par la référence à Camus. Une des plus belles et intrigantes pièces de l’exposition – une publication de vingt-neuf extraits des Carnets de Camus (écrits entre 1935 et 1959) que l’artiste met en résonance avec trente-trois dessins lithographiés dans l’atelier de Michael Woolworth – révèle la profondeur de son attachement à la terre mise en mots par l’écrivain. Comme le rappelle la notice de l’exposition, la phrase inscrite sur la stèle de Camus à Tipaza : « je comprends ici ce qu’on appelle gloire : le droit d’aimer sans mesure » est devenue, de l’aveu de l’artiste, « un petit manifeste personnel ». En quoi consiste-t-il ? Il s’agit de signifier par la forme. C’est là le grand art de Djamel Tatah, tout en retenue, et posant pourtant les questions actuelles des réfugiés, des guerres particulièrement dans cette région .

Le texte de Camus intitulé « Essai sur la mer » est ainsi mis en confrontation avec le dessin d’un personnage allongé repris dans un diptyque de 2022 accroché dans l’exposition. Le jeu de l’interprétation est lancé : on lit, on voit et on mémorise :

« Le désespéré n’a pas de patrie. Moi je savais que la mer existait et c’est pourquoi j’ai vécu au milieu de ce temps mortel.

Ainsi des êtres qui s’aiment et sont séparés peuvent vivre dans la douleur. Mais, quoi qu’ils en disent, ils ne vivent pas dans le désespoir, ils savent que l’amour existe ».

De l’imprimé, fabriqué lettre par lettre, du dessin, sourd la voix des gisants anonymes du diptyque de 2022 sans que, dans le jeu de l’interprétation, le visiteur puisse s’empêcher de penser aux corps rejetés par la mer dans les tragédies de la Méditerranée.

© D.R.

Si l’exposition peut être considérée comme une rétrospective dynamique, le dialogue qu’elle entretient avec les collections des deux musées est un autre moyen d’interroger les enjeux de l’histoire. Sous cet angle aussi les mises en situation sollicitent un double jeu d’interprétation, celle que fait l’artiste des collections du musée, celle que fait le visiteur des confrontations que met en place l’artiste.

Dans un entretien avec les commissaires, Djamel Tatah souligne qu’il avait été « profondément marqué » en voyant les pleurants dans la salle des Tombeaux : ce souvenir lointain a sans doute inspiré l’installation de trois tableaux représentant des gisants en écho aux gisants sculptés sur les tombes des ducs de Bourgogne : pas de solution de continuité mais, au contraire, le partage d’une même question, celle de la mort, et, par-delà les siècles et la présence ou l’absence des symboles du pouvoir, une même recherche esthétique et spirituelle. Le mur d’images que l’on trouve au début du parcours est une autre forme de dialogue avec les collections du musée ou plus exactement avec l’histoire de l’art : Djamel Tatah a mis en scène – dans un esprit qui n’est pas sans rappeler le cabinet de curiosités ou le mur d’André Breton – des images qui l’ont marqué ; provenant des collections du musée des Beaux-Arts, elles sont mises en relation avec certaines de ses propres œuvres (une peinture à l’huile sur papier, trois lithographies et bois gravés) : on pénètre ainsi dans l’outillage mental dont s’est doté l’artiste dans sa confrontation aux œuvres conservées par le musée, la place qu’y ont les peintures du Fayoum, des œuvres médiévales comme l’huile sur bois de Konrad Witz (vers 1435) « L’empereur Auguste et la sibylle de Tibur », les œuvres modernes ou contemporaines (Muybridge, Rouault, Ellsworth Kelly) sans compter le cinéma (Désert rouge d’Antonioni). Ses choix de conversation avec les œuvres du musée se prolongent au musée Magnin dans une sorte de parcours surprise où l’artiste s’invite dans les collections, parfois pour les déjouer, le plus souvent pour introduire non pas des correspondances mais des résonances.

Ces mises en situation de l’œuvre de Djamel Tatah augmentent le regard : jamais l’exposition d’un artiste n’aura autant fait vivre la longue histoire de l’art, n’aura posé aussi avec autant de force la question : « que peut l’art face à l’histoire ? ».