Une histoire de la francoglobalisation

« D’ici et d’ailleurs » : si le titre de ce volume issu d’un travail collectif mené depuis quelques années n’est pas très explicite, il s’éclaire à la lumière du sous-titre : Histoires globales de la France contemporaine. Le projet est exprimé dès l’abord : rendre sa place dans l’historiographie à la « francoglobalisation », à côté d’une « anglobalisation » qui a déjà fait couler beaucoup d’encre. Il s’agit donc de faire une histoire de la France dans le monde ou, pour le dire autrement, une histoire de la mondialisation vue de France.


Quentin Deluermoz (dir.), D’ici et d’ailleurs. Histoires globales de la France contemporaine. La Découverte, 344 p., 23 €


Cette perspective globale a été celle d’illustres prédécesseurs dans la lignée desquels s’inscrit l’ouvrage dirigé par Quentin Deluermoz, qu’il s’agisse de Marc Bloch ou de Fernand Braudel ou, plus récemment, de Patrick Boucheron avec Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017). Entre ce dernier titre et D’ici et d’ailleurs, on peut pointer la commune volonté de mettre à mal, avec les outils scientifiques les plus sérieux, un roman national qui a depuis quelque temps retrouvé des forces, avec la recrudescence du nationalisme identitaire et du souverainisme. Ce que Patrick Boucheron définissait comme une ambition politique, « dans la mesure où elle entend mobiliser une conception pluraliste de l’histoire contre le rétrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public ».

D’ici et d’ailleurs. Histoires globales de la France contemporaine

Soldats du 369e régiment d’infanterie américaine (ou « Harlem Hellfighters ») qui, à cause de la ségrégation, portèrent l’uniforme français pendant la Première Guerre mondiale © D. R.

Néanmoins, il y a entre l’Histoire mondiale de la France et D’ici et d’ailleurs de grandes différences méthodologiques. La première est incontestablement la forme. L’Histoire mondiale de la France était composée de notices, correspondant à autant de dates, rédigées par 222 contributeurs-trices, alors qu’ici ce sont des textes de synthèse écrits à plusieurs mains, par 16 contributeurs ayant partagé une commune réflexion au sein d’un groupe de travail. Les modes de lecture de l’un et l’autre ouvrage ne sont donc pas les mêmes.

L’autre différence, de taille, est l’amplitude chronologique. D’ici et d’ailleurs est centré sur la période 1750-1950, sans s’interdire d’aller jusqu’au très contemporain, alors que l’Histoire mondiale de la France commençait à la Préhistoire. L’Empire est ici beaucoup plus présent, ne serait-ce sans doute qu’en fonction de la focale chronologique de l’ouvrage. Il n’est d’ailleurs pas enfermé dans une acception purement territoriale mais prend plutôt le sens, selon le mot de Christophe Charle, de société impériale (Rahul Markovits, Pierre Singaravélou, David Todd).

Comparer les deux ouvrages n’a peut-être pas grand sens, si ce n’est qu’ils illustrent une même tendance historiographique débordant les frontières nationales et contribuent à une histoire longue de la mondialisation ou globalisation. Cette histoire est transnationale, elle est aussi celle des circulations et transferts. Circulations des hommes et femmes, toute une histoire des migrations de travail est ici tissée, avec l’accent mis sur un monde rural pas si immobile qu’on a pu le dire (Anne-Sophie Bruno, Jean-Numa Ducange, François Jarrige), mais il est aussi question d’autres migrations comme celles des missionnaires ou des soldats. Circulation des biens matériels et des techniques (François Jarrige, David Todd) : c’est aussi toute l’histoire du commerce international, des importations et exportations et plus généralement de l’expansion du capitalisme. Circulation des biens immatériels (Matthieu Letourneux, Michela Passini) avec la réception à l’étranger de la culture française et la construction de l’image d’une France terre de haute culture. Circulation des savoirs avec, entre autres, ce que la construction des sciences sociales en France doit à l’université allemande ; circulation des  expériences politiques et sociales avec la fabrique transnationale de l’État (Nicolas Delalande, Stephan W. Sawyer) ; et circulation des concepts, tels ceux de république ou de socialisme (Jean-Numa Ducange, Silyane Larcher, Stephen W. Sawyer).

D’ici et d’ailleurs. Histoires globales de la France contemporaine

Les contributeurs et contributrices de l’ouvrage sont aussi attentifs aux nœuds de ces réseaux internationaux, les expositions universelles, les grands congrès… Ce qui est nouveau ici n’est pas tant la méthode, c’est-à-dire la focale mise sur les circulations, que l’ambition de produire grâce à elle une histoire générale de la France. Les auteurs restent d’ailleurs modestes en employant le pluriel : « histoires globales ». Le livre couvre néanmoins, chronologiquement ou thématiquement suivant les chapitres, un large panel d’objets. Les approches y sont multiples. Y sont mis à mal certains préjugés largement partagés à propos d’une exceptionnalité française. C’est le cas pour la « Grande révolution » ou pour la République.

Événements et concepts sont justement insérés dans une véritable toile d’araignée transnationale, où les échanges se font dans les deux sens : de la France vers le monde et du monde vers la France. Si la révolution française doit aussi à d’autres révolutions, telle la révolution américaine, et doit donc être lue dans une histoire globale des révolutions, elle n’en a pas moins produit un « imaginaire globalisé ». L’ouvrage est attentif aux hybridations. On peut prendre l’exemple de la langue française, dont la circulation faisait aussi l’objet de phénomènes d’appropriation et d’acculturation par les aristocraties européennes ou celui des Mariannes qui ont été largement exportées mais avec des modifications sensibles. En Argentine, notamment, ce sont des artistes français exilés sous Napoléon III qui contribuèrent à créer la figure allégorique de La Libertad, empruntant à Marianne son bonnet phrygien.

Ce livre est un peu un puzzle qui emprunte de multiples pièces à une historiographie existante, tout en les insérant dans un ensemble qui fait sens. Et comme il ne peut pas tout couvrir, il laisse certaines cases vides tout en offrant un certain nombre de pistes. Donnons quelques exemples de ces cases qui pourraient être remplies dans un ouvrage ultérieur. S’il est largement question de ce que la culture française fit à l’Europe ou aux États-Unis, il n’est en revanche que très peu question de ce que l’Empire colonial fit à la culture française, ce qui est assez étonnant à un moment où les restitutions sont au cœur de l’actualité. Même s’il y a bien volonté d’analyser des échanges et des circulations réciproques, c’est malgré tout la France dans le monde qui est ici privilégiée plutôt que la réception du monde par la France, ou ce que le monde fait à la France. L’Empire est très présent mais les migrations (post)-coloniales n’y trouvent qu’une place allusive ; de même, les cultures asiatiques et africaines et leur réception et leur hybridation en France – on pense à l’art nègre – sont absentes. Il est certes question des colons et de leur retour en métropole, mais il y aurait eu aussi bien des choses à dire sur les colonies comme terres d’expérimentation, architecturale ou autre.

Il ne s’agit d’ailleurs pas là à proprement parler de lacunes mais de pistes proposées dans l’ouvrage lui-même. Et, en effet, au-delà des contenus, précis et documentés, qui nous sont ici offerts, le mérite de ce livre, qui est aussi une expérience collective, est bien d’inciter à réfléchir dans une certaine direction, à réinventer l’histoire d’une France qui est bien plus qu’un hexagone, et, au-delà, celle du monde global dans lequel nous vivons.

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