Tué par la police. Éthique d’une enquête

Gilles Deleuze parlait de « peuple du milieu » pour qualifier ces femmes et ces hommes qui traversent nos sociétés, ces nomades de nos modernités qui dérangent l’ordre par ce mouvement infini, cette réticence absolue à se fixer, à s’arrêter. Les « gens du voyage », les voyageurs, sont ce peuple pour l’Europe, comme les Amérindiens le sont pour l’Amérique du Nord. C’est cette puissance de dérangement qui a fait sortir du confortable campus de Princeton, comme il l’écrit dans le prologue de son livre, le sociologue Didier Fassin, pour, comme très peu de ses collègues avant lui, s’aventurer dans ce milieu avec Mort d’un voyageur, sous-titré Une contre-enquête.


Didier Fassin, Mort d’un voyageur. Une contre-enquête. Seuil, coll. « La couleur des idées », 176 p., 17 €


Les « gens du voyage » passent les frontières, circulent de ville en ville, de région en région, de pays en pays ; ils passent toutes les frontières ; ils préfèrent vivre dans une caravane et un campement qu’en appartement, ils forment communauté là où nous vivons cellulaires. Ils nous dérangent. Ils nous inquiètent, les « voleurs de poules ». Ils brouillent nos identités uniques, eux dont on ne sait pas bien d’où ils viennent. Ce sont nos créolisés du Vieux Continent, pour citer cette fois le poète Édouard Glissant.

À cause de cette puissance d’inquiétude, les artistes ont souvent cherché à représenter ces voyageurs : leur image fascine. On a peur qu’ils nous fassent les poches rue de Rivoli mais on va les voir en images au Jeu de Paume quand Mathieu Pernot les montre en famille (les Gorgan) ou quand le Grand Palais tente de les circonscrire sous le nom de « bohème » (sous le commissariat de Sylvain Amic, à l’automne 2012). Alors on les trouve « incroyables », d’une rare « beauté », on veut avoir dans son salon une photographie de l’une de leurs caravanes en feu, reconstitution de leur rituel funéraire aussi magnifique qu’inquiétant.

Parce que les gens du voyage ne cessent de déranger nos histoires et nos institutions, les historien.ne.s, après les artistes, se sont intéressé.e.s à eux. Henriette Asséo a ouvert la voie d’une histoire de ces sujets qui refusèrent toujours de se soumettre à un souverain. Avec cette historienne est née une historiographie fragile. Ethnologisés, ils le furent aussi, d’abord par Patrick Williams (dès 1984 avec Mariage tsigane, L’Harmattan-Selaf puis avec Des Tsiganes en Europe, en collaboration avec Michael Stewart, Maison des Sciences de l’Homme, 2011), et de plus en plus, comme en témoigne un récent numéro de la revue Ethnologie française (Martin Olivera et Jean-Luc Poueyto, « Tsiganes et anthropologie : héritages, enjeux et perspectives », 2018/4 n° 172).

Didier Fassin aime les cases noires de nos sociétés contemporaines. Il a prêté attention des nuits et des jours durant aux mots indicibles des lieux d’écoute (Des mots indicibles, La Découverte, 2004), il est monté dans la voiture des BAC dans la banlieue parisienne juste pour voir (La force de l’ordre, Seuil, 2011), il s’est arrêté longuement dans une prison française pour observer L’ombre du monde (Seuil, 2015).

Didier Fassin, Mort d’un voyageur. Une contre-enquête

Didier Fassin © E. Marchadour

Aussi est-il bien normal, se dit-on, que « le sociologue » (c’est ainsi qu’il décide de se désigner dans l’ouvrage, plutôt que d’adopter un « nous » d’autorité, un « je » subjectif, ou encore de se nommer « l’anthropologue ») enquête sur la manière dont nos sociétés contemporaines agissent à l’égard des voyageurs. Il sait qu’il y a là un nœud, il sait que c’est là un lieu pour les sciences sociales, un lieu où les questions des méthodologies (l’enquête), de la place de la subjectivité du chercheur (la distance) et enfin de la fonction sociale des sciences sociales (l’intellectuel) sont posées.

Mort d’un voyageur ne comporte aucune note de bas de page, pas de bibliographie non plus, mais, quand Fassin choisit comme sous titre « contre-enquête », quand il cite en exergue les yeux de Nietzsche, le lecteur sait qu’avant de quitter Princeton, il a mis dans sa valise beaucoup de livres. Il a relu dans l’avion les Situations de Sartre, années 1970, il a repris son petit volume usagé de la collection « Archives » Moi, Pierre Rivière, n’a pas hésité à racheter à l’aéroport In Cold Blood de Truman Capote, n’a pas non plus négligé de demander à ses amis parisiens de lui retrouver la réédition en poche du livre du Carlo Ginzburg, Le juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri (Verdier, 1997). Il a, à lire ce nouvel opus, oublié volontairement le Laetitia d’Ivan Jablonka (Seuil, 2016) car il ne voulait pas faire de littérature. Mais sans doute a-t-il mis dans sa besace l’enquête monstre d’Anne-Emmanuelle Demartini sur Violette Nozière (Champ Vallon, 2017), somme et complément indispensable à la manière dont la discipline historique travaille sur des affaires criminelles et sur l’ensemble des discours que l’évènement crime produit – Fassin le dit à plusieurs reprises, il lit les historien.nes.

C’est, en effet, sur un crime chez les tsiganes que Didier Fassin enquête. Lors d’une permission, un jeune homme condamné à une longue peine n’a pas rejoint la détention, il va visiter sa famille, le GIGN intervient pour l’arrêter mais le tue. L’affaire se passe en France, dans la lointaine périphérie, on sait qu’il y a un père, une mère, un jeune frère, une belle-sœur, un enfant. On sait que le meurtre a eu lieu dans une ferme, qu’il y avait un bâtiment, des caravanes, une remise. On sait qu’il y avait beaucoup de gendarmes, des militaires très armés en cagoules, que le voyageur avait un casier judiciaire comme son père. On sait qu’une instruction a été rapidement menée, qu’elle a débouché sur un non-lieu, que personne n’a donc été condamné. Sur les identités, les lieux, les dates, « le sociologue » ne dit rien de plus.

Mais on sait que la victime se prénomme Angelo. On n’est pas allé sur internet pour retrouver les articles de presse relatant la mort du voyageur, alors on ne peut savoir si Angelo est un prénom donné par l’auteur – pratique courante dans le métier et souvent exigée par les éditeurs. Qu’importe, car immédiatement on songe à Théorème de Pasolini. On se dit que ce n’est pas possible que Fassin n’ait pas vu ce film, et la manière dont l’ange pasolinien embrouille la société, du père à la servante. Fassin a été visité par Angelo. Ce sont les sœurs de la victime qui lui ont écrit pour l’informer. Elles voulaient son aide. C’est cette « urgence éthique » qui a fait laisser au sujet Fassin tous ses autres dossiers.

De Fassin, le lecteur ne saura rien non plus. L’auteur ne se mettra pas en scène dans sa « contre-enquête ». Il dira au détour d’une phrase qu’il connaît bien la justice française, qu’il a enquêté sur la police, on comprendra qu’il est familier des « erreurs judiciaires » américaines. Mais de lui, Didier, rien. Pas une émotion, pas un mot de colère. Mort d’un voyageur est un texte tendu de bout en bout pour parvenir, à la dernière ligne, à ces mots faulknériens, ceux de Tandis que j’agonise : « Le daron avait raison, pense Angelo. Les schmitts, ils m’ont eu. »

L’un des enjeux du livre s’exprime en effet par l’absence de guillemets, car l’auteur de ce texte étrange est aussi médecin : Fassin sait, depuis bien longtemps sans doute, que la mort ne met pas de guillemets. Elle a cette brutalité qui rend inutiles tous les autres signes. Le sociologue ne dit rien de la manière dont il a écrit ce livre – il pose en une page le protocole, dans un avertissement qui dit sa singularité, le pas de côté par rapport à ses travaux précédents. Il ne donne pas ses sources : il ne renseigne aucune des couches de discours qui recouvrent le cadavre d’Angelo (s’agit-il d’entretiens, de dépositions, de transcriptions, d’articles de journaux ?). Ça n’a pas d’importance. Ça n’est pas l’objet. C’est difficile à avaler pour un historien, mais, avouons-le, quand on referme le livre, on se dit qu’en effet on voit bien qui est Angelo. L’essentiel n’est pas dans les détails ou plus exactement, il est, comme dans Délits flagrants, le film de Raymond Depardon auquel on songe aussi beaucoup, dans l’attention à ce que nomme Fassin très justement « la sincérité ».

Didier Fassin, Mort d’un voyageur. Une contre-enquête

Angelo Garand © D. R.

Entendons-nous, Fassin aime bien Angelo et sa famille, il les préfère sans doute aux gendarmes du GIGN, mais ce n’est pas important, et c’est pour cela que Mort d’un voyageur est un théorème. Le sociologue déjoue le piège gauchiste si bien perçu par Foucault au moment de l’affaire Djellali Ben Ali, ce garçon de quinze ans et demi, d’origine algérienne, abattu par un voisin de la Goutte d’Or le 27 octobre 1971. Mener une contre-enquête, c’est d’abord remiser ses propres a priori, ses sympathies, ses certitudes, et c’est compiler, collecter même le plus évident. C’est parfois être répétitif – Fassin s’en excuse, à tort. C’est aussi enfoncer des portes ouvertes – Fassin ne découvre pas que la vérité fabriquée par l’institution n’est pas la Vérité, mais la « vérité judiciaire » ; il ne découvre pas que, depuis quinze ans et de manière croissante, il est fait un usage d’armes de guerre dans les pratiques ordinaires de la police. Il ne découvre pas que le mensonge n’est pas individuel mais structurel dans l’institution répressive – il a lu le « théorème Dewerpe » sur le massacre de Charonne. Dans Charonne, 8 février 1962. Anthropologie historique d’un massacre d’État (Gallimard, 2006), Dewerpe avait montré combien la mort des militants communistes, dont sa mère, n’était pas un accident mais résultait d’une logique politique et policière. Fassin s’appuie sur ses travaux. Il avance pour dérouler sa démonstration et énoncer à son tour son propre théorème.

Cette épure est la force et la faiblesse du livre, mais il faudra que Fassin s’en explique ailleurs parce que n’est pas anodine sa manière d’inscrire en tête de chapitre : le père, la mère, le médecin, le journaliste, le premier adjudant, le second adjudant, le procureur, le journaliste… le geste n’est pas une coquetterie d’auteur, il affirme en acte une politique d’écriture. Il faudrait parler longuement de la manière dont le livre est construit : d’abord, cette série de récits émanant des acteurs et que l’auteur déplie selon un ordre précis (d’abord le père, puis le premier adjudant… pour finir par le journaliste) et avec des absents : la belle-sœur, l’avocat… Viennent ensuite plusieurs chapitres qui sont autant de tentatives d’établissement d’un récit pour parvenir à « ce jour-là » (le récit ethnographique, selon Fassin). Parfois, « le sociologue » ne résiste pas à la tentation d’esquisser une petite démonstration supplémentaire, un complément, mais très vite il se reprend pour aller à son but.

Car cette politique est dictée par l’urgence, mais aussi par l’expérience. L’objet du livre est en effet non plus la question du témoin (qui a tant occupé les sociologues et les historiens.ne.s) mais celle du récit : comment on raconte ce qui s’est passé ; là, un midi, la mort d’un jeune homme sous les balles des gendarmes, non loin un adolescent renversé par une voiture de police ou, à quelques rues, le viol d’une femme un soir (pensons à la remarquable série Unbelievable de Susannah Grant ou à cette autre mini-série, When They See Us d’Ava DuVernay). Si Fassin, comme il l’avait fait pour le téléphone portable s’agissant de la détention, plaide, concernant les interventions des forces de l’ordre, pour une systématisation des body cameras afin d’éviter les mensonges et peut-être les crimes d’État, ce qu’il semble vouloir donner à voir par ce livre, c’est aussi un autoportrait du sociologue. En refermant le livre, ce qui dans l’avertissement avait agacé – « Il ne résulte pas d’une enquête traditionnelle de sciences sociales » – est désormais limpide. Celui qui, comme Alban Bensa, a tant écrit sur l’enquête anthropologique propose une écriture « tout contre » son objet, comme dans une danse à deux, au plus près des cris, des mots, des murmures et des silences. Aussi Didier Fassin s’inscrit-il avec Mort d’un voyageur dans cette histoire parallèle des sciences sociales, la seule qui sans doute importe vraiment, une histoire que beaucoup s’emploient, par une professionnalisation galopante, à faire disparaître, celle de l’intellectuel.

Avec cet autoportrait en acte, Didier Fassin affirme une position. Je l’ai dit, certains de ses gestes ne sont pas sans poser problème, à commencer par la dimension auctoriale. La figure de l’intellectuel que dessine Fassin est au singulier – c’est « le sociologue ». Ce singulier a ses limites. Par exemple, le chercheur affirme soudain que, chez les voyageurs, c’est sacré, « on ne ment jamais sur la mort de quelqu’un » et il ajoute : « Mais le sacré n’a guère sa place dans un tribunal ». L’énoncé est fragile, c’est le moins qu’on puisse dire. On perçoit immédiatement que la position de Fassin gagnerait à devenir collective. Car d’aucuns, moins sensibles à la notion d’intolérable, ne manqueront pas de remarquer que cet effacement du « je » au profit d’un « il » distancié qui voudrait tendre vers un « nous » n’atteint pas son but. Le livre se clôt, on l’a dit, sur les possibles pensées d’Angelo agonisant, celles qu’il aurait pu partager avec ses sœurs. Ces mêmes contradicteurs pourront ainsi lui dire que son livre est la simple réponse à une demande particulière, un service lié par un contrat. Or, ce n’est pas un contrat qu’a réalisé Didier Fassin, son ouvrage n’est pas un « livrable », pas même un enseignement ; il est à la fois un théorème et une espérance. Il répare aussi.

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