Foucault sous LSD

Dans Foucault en Californie, paru aux États-Unis en 2019, Simeon Wade tente de partager l’expérience initiatique qu’il a vécue avec Michel Foucault dans la vallée de la Mort en 1975. Cet essai, qui documente un épisode quasi mythique de la vie du philosophe, a passé quarante-quatre ans dans un tiroir avant d’être publié. Mais, au-delà de son caractère inédit, quel est l’intérêt de ce texte ?


Simeon Wade, Foucault en Californie. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Gaëtan Thomas. La Découverte, coll. « Zones », 144 p., 16 €


Dans la présentation qu’il fait de Foucault en Californie, l’éditeur indique que ce « document original, mêlant anecdotes et dialogues, peut aussi être lu comme un texte littéraire, la chronique d’une excursion ». Et en effet, entre une préface et la retranscription d’une interview, Simeon Wade chronique sur une centaine de pages les moments choisis des quelques jours que Foucault, lui-même et Michael Stoneman, son compagnon, ont passés en Californie. On suit ainsi Foucault à l’aéroport, Foucault en conférence, Foucault dans une fête organisée en son honneur, Foucault à l’arrière de la voiture, Foucault devant un paysage magnifique, Foucault prenant une dose de LSD, Foucault devant un autre paysage magnifique, Foucault gravissant un mont pas Chauve avec ses disciples autoproclamés, Foucault répondant à des étudiants et, enfin, Foucault de retour à l’aéroport. Bien sûr, on n’échappe pas à Foucault « dans les bars interlopes de Folsom Street [avec] la panoplie du leather man – la casquette à visière en cuir, les jambières, les pinces à téton et tout le reste ».

Tout cela n’a rien de transcendant. Néanmoins, ce qui sauve ce livre, ce sont les dix-sept pages de retranscription d’un échange entre le philosophe et les étudiants de l’université de Claremont, que l’un d’eux avait eu la bonne idée d’enregistrer, et où, pour une fois dans ce texte, Michel Foucault a la parole. Il répond avec concision à des questions sur la relation entre discours et pouvoir, et aborde quelques autres sujets. Par exemple, sur le rapport entre la folie et l’artiste, il déclare : « Je dirais que la seule question qui me préoccupe est la suivante : comment se fait-il que, pour nous, depuis la fin du XVIIIe siècle, la folie soit liée au génie, à la beauté, à l’art, etc. ? Pourquoi avons-nous cette idée curieuse qu’il doit y avoir quelque chose de fou chez un grand artiste ? » Ou encore, à propos du rôle de l’intellectuel et de la façon dont son travail influence la société : « L’idéal n’est pas de construire des outils, mais de faire des bombes, parce que, une fois que vous avez lancé vos bombes, personne d’autre ne peut les utiliser. […] J’aimerais écrire des livres-bombes – c’est-à-dire des livres qui soient utiles juste au moment où ils sont écrits ou lus ».

Foucault en Californie, de Simeon Wade : un philosophe sous LSD

Vallée de la Mort © Jean-Luc Bertini

Pourtant, lorsqu’on lit ces dix-sept pages sous l’angle de la promesse que semble recéler le titre de cet ouvrage, Foucault en Californie, on remarque que la situation géographique de ce séminaire n’influe en rien sur les propos échangés. On pourrait tout aussi bien se trouver dans une université finlandaise ou brésilienne. Et malheureusement, dans le reste de l’essai, la partie véritablement « californienne » de ce livre, Foucault disparaît derrière les considérations souvent anecdotiques de Wade, au fil d’une prose assez plate dont on ne peut que se demander s’il s’agit là du « texte littéraire » vanté par l’éditeur : « Nous atteignîmes la route 190 et nous dépassâmes le ranch de Furnace Creek en prenant à droite. Nous arrivâmes à Zabriskie Point peu de temps après. Je tremblais de peur dans la pente escarpée menant au petit parking circulaire qui dominait la mer de grès. La voiture s’avança vers la barrière arrondie du panorama qui ressemblait au plateau d’une soucoupe volante. Nous descendîmes de la voiture, tels des explorateurs sur une planète interdite. »

D’ailleurs, ce n’est pas que Wade ne donne pas la parole à Foucault, mais il la lui donne mal. Les quelques lignes qui, ici ou là, interpellent, sont rares et mal exploitées par cette écriture sans relief. Par exemple, quand Foucault, Wade et Stoneman sont sous LSD :

« Foucault sourit et balaya le ciel du regard :

– Le ciel a explosé et les étoiles me pleuvent dessus. Je sais que ce n’est pas vrai, mais c’est la Vérité.

– Pensez-vous que l’humanité tout entière puisse prendre ce mélange et passer par quelque chose de semblable à ce que nous expérimentons ce soir ? demandai-je.

– J’aimerais que ce soit possible, répondit Foucault avec nostalgie.

– Êtes-vous certain que d’autres, par le passé, n’ont pas fait d’expérience analogue à la nôtre ce soir ? Après tout, John Allegro a montré qu’il y avait une lignée continue de sociétés, des Sumériens en passant par les Esséniens jusqu’aux temps modernes, qui prenaient de l’Amanita muscaria, un autre genre d’élixir.

Foucault m’assura de nouveau que nous étions différents et que personne n’avait pu faire ce genre d’expérience avant nous. »

Deux phrases saisissantes, puis… que retenir d’autre ?

Mais, au-delà de l’opinion que chacun se fera des talents de conteur de Simeon Wade, on peut s’interroger sur la valeur de la thèse défendue dans cet essai, en l’espèce que cette expérience initiatique a radicalement « bouleversé l’existence et l’œuvre » de Michel Foucault. Chacun en jugera, mais, quelques paragraphes plus loin, les sceptiques trouveront un premier argument à faire valoir :

« Avez-vous eu des pensées philosophiques, ce soir ? [demande Wade]

Pas vraiment. Je n’ai pas passé toutes ces heures à réfléchir à des concepts. Ça n’a pas été une expérience philosophique pour moi mais quelque chose d’entièrement différent. »

Bref, on l’aura compris, ce livre sur Foucault est dispensable, d’autant que sa traduction, scolaire voire pénible, alourdit un propos déjà assez pesant. En revanche, les quatre photos du cahier central, qui brisent les codes de représentation de la figure totémique du grand intellectuel français, sont aujourd’hui frappantes et donnent probablement une perception plus juste de ce qu’a pu être l’excursion psychédélique de Michel Foucault dans la vallée de la Mort.