Un échange de mails de plus en plus tendu entre l’écrivain et l’un de ses admirateurs est à l’origine de l’essai de François Bégaudeau, Du mépris. Cet échange finit par atteindre un « point de non-retour » qui, contre toute attente, s’avérera intellectuellement fécond. François Bégaudeau s’aperçoit que Colin – lequel se dit amateur non pas de ses livres mais de ses vidéos – lui prête une idée à l’opposé de sa pensée : « l’art n’est pas politique ». Bégaudeau devient sarcastique. Colin se vexe. Et l’on bascule dans « le point Godwin de substitution quand Hitler est en vacances : le mépris ».
Si cette accusation, constate l’écrivain, est aussi bien brandie par Jordan Bardella que par Annie Ernaux, elle est moins évidente qu’il n’y paraît. Personne, avant lui, n’avait véritablement analysé le mépris sur les plans politique et culturel. Bégaudeau s’engouffre dans cette « terre vierge » : il distingue le mépris de classe, méprisable en lui-même, et le mépris envers « des gens, des actes, des attitudes » comme celle de Colin ou celle du « supporter qui venge une défaite de son équipe en punissant ses gosses ». Ce second type de mépris, salutaire, est précisément celui que défend l’auteur de Notre joie. Une formule résume cette philosophie de la vie : « Tant que je méprise, je ne frappe pas. Le mépris est une délicatesse. »
En résulte un panorama à la fois drôle et saisissant de la culture française contemporaine, qui assume pleinement sa subjectivité fragile à la première personne. Un panorama extrêmement riche mais toujours cohérent, où alternent esprit parodique, ironie acerbe, conceptualisation et lyrisme. Du mépris puise son désir de révolte dans la culture punk, multiplie les aphorismes définitifs, transforme des quidams en personnages romanesques, et mêle les développements les plus littéraires (André Gide) aux faits en apparence les plus banals de la culture médiatique (Thierry Ardisson étrillant un chroniqueur de Cyril Hanouna par mépris de classe).
Entretien avec François Bégaudeau, à l’issue d’une rencontre qu’il a donnée le 31 mai à Marseille, dans le cadre du festival littéraire Oh les beaux jours !.
Votre titre s’inscrit dans une tradition qu’on peut au moins faire remonter au Du contrat social de Jean-Jacques Rousseau : la préposition « de » annonce généralement un traité sur un sujet philosophique précis. Pour autant, votre livre n’est pas un essai classique. Pourrait-on définir Du mépris comme un traité « gonzo» ?
En effet, de en latin veut dire « au sujet de ». La première fois que j’avais vu cette forme, c’était dans le livre De rerum natura (De la nature des choses) de Lucrèce. Ensuite, Montaigne l’avait utilisée dans certains chapitres de ses Essais. C’est un auteur qui a inventé la forme essai en alternant propos très lettrés et expériences personnelles. Par exemple, il évoque des choses concrètes à propos de son corps : manger, marcher, déféquer… Moi aussi, je voulais varier les références, à la manière de Montaigne : parler de littérature, puis de musique, puis d’un petit épisode avec un correspondant internet… Je brasse toute cette matière car elle correspond à la vie. Je ne veux pas que mes essais soient très théoriques – et je ne sais pas le faire d’ailleurs. Je veux qu’ils soient sans cesse imprégnés de vie. J’aime bien partir d’affects pour disséquer la société. Le thème du mépris se trouvait clairement à l’intersection de plusieurs questions individuelles et sociales. Alors classer ce livre comme un essai gonzo, pourquoi pas. J’aime bien l’idée.
« Bourgeoisie » (ou « bourgeois ») revient beaucoup dans votre livre. Quelle est votre définition de ce mot ?
Je me suis permis de ne pas en donner une définition exhaustive car j’avais déjà fait le travail dans un livre précédent, Histoire de ta bêtise (2020). Je définissais alors la bourgeoisie comme une position sociale dans l’échelle de production. Les bourgeois sont les propriétaires – et notamment les propriétaires des moyens de production. Ce sont aussi des gens qui épousent le système idéologique qui légitime leur position sociale. C’est une définition rapide mais solide. Elle permet de sonder un état de fait et un état mental. Beaucoup de comportements bourgeois sont des projections sociales, des idéologies.

Du haut de votre « supériorité auto-décrétée », vous divisez le monde entre personnes méprisables et personnes non méprisables. Vous expliquez que vous avez le droit de mépriser quelqu’un qui s’entête à vous « défier » sur votre « sport de prédilection », à savoir « le verbe ». De plus, dans les cinq dernières pages, vous apostrophez le lecteur à l’impératif pour qu’il ne tombe ni dans « l’ignorance fanfaronne » ni dans le mépris de classe. Sachant que les valeurs et les notions que vous manipulez en ce sens sont très subjectives, votre vision du monde ne risque-t-elle pas d’être égoïste et péremptoire ?
Je pense qu’on est tous péremptoires. Si vous avez quelqu’un qui déteste le tennis, il va être péremptoire dans sa détestation. Mon attitude est d’assumer cette donnée, plutôt que de me cacher derrière une apologie de la nuance. C’est bien de reconnaitre qu’on a tous dans la tête des classifications catégoriques. Elles sont très discutables. Mais au moins ayons l’honnêteté de l’avouer. Quand j’écris que je méprise les fans de Mylène Farmer – au-delà du fait que je suis très dubitatif sur le travail de cette chanteuse –, je ne préconise pas ce mépris. Je suis simplement honnête. Une fois qu’on comprend que le livre est basé sur de l’auto-analyse et non sur des mots d’ordre, on est plus décontracté en le lisant.
Votre vision de l’édition et de l’art est apocalyptique. Vous qualifiez la séquence historique actuelle, amorcée par la bourgeoisie, de « défection esthétique ». Est-ce une façon d’éviter de prononcer le mot « décadence » ou l’expression « décadence culturelle » ? En d’autres termes, votre livre est-il décadentiste ?
Non, pas d’apocalypse. Et décadence est un mot que j’utilise peu, surtout s’il prétend qualifier une époque. Une époque, ça ne se laisse pas empaqueter dans un mot. Une époque, ça n’existe pas. Une époque est plurielle, donc elle n’est pas une époque. À une même époque, de nombreuses forces antagonistes opèrent. Il y a dans une époque des écologistes décroissants et des capitalistes pollueurs, des féministes et des masculinistes, des jeunes politisés et d’autres qui s’en foutent, des lecteurs assidus et d’autres qui n’ouvrent jamais un livre, etc.
Cela étant posé, mon propos n’est en aucun cas de crier à la décadence de la littérature, comme aiment le faire quelques pamphlétaires aigres. Je parle, plus spécifiquement, plus strictement, de l’appauvrissement de la vie culturelle au sein de la bourgeoisie. J’observe qu’il est de plus en plus difficile de distinguer en art un gout bourgeois, qui serait le bon gout, le gout légitime. Je vais même jusqu’à observer une tendance à la fusion entre le gout bourgeois et le gout dit populaire (autre notion que je déconstruis). Socialement, les bourgeois se séparent ; culturellement, ils se fondent dans la masse. La raison en est, selon moi, psycho-commerciale. La bourgeoisie est désormais tellement accaparée par ses calculs marchands qu’elle n’a plus de disponibilité pour la culture, en tout cas pour cultiver des gouts distinctifs. En somme, je me permets de mettre à jour les hypothèses de Bourdieu, et d’inquiéter la dichotomie culture légitime/culture illégitime. La bourgeoisie dite culturelle regarde des séries comme tout le monde, adore la variété comme tout le monde, consomme des films commerciaux américains comme tout le monde, va de moins en moins à l’opéra et au théâtre, lit de moins en moins, et quand elle lit ne se caractérise pas par son raffinement dans ses gouts. Dans le livre, je m’arrête quelques pages sur la prose très scolaire de Gaël Faye, que le Goncourt n’a pas été loin de consacrer. Mais on pourrait aussi parler, entre mille indicateurs, des écrivains invités dans l’émission Quotidien, temple du bon gout, ainsi que des productions littéraires de ses chroniqueurs Paul Gasnier et Ambre Chalumeau – auteurices de livres à succès l’an dernier. On voit d’ailleurs que les grands éditeurs, jadis gardiens du gout, s’alignent sur l’appétit massif pour les livres de témoignages – un des bestsellers de l’an dernier, c’est le témoignage de Nicolas Demorand. Je n’ai rien contre, mais ça donne idée de l’état des hiérarchies.
Votre livre peut-il être lu comme une ode à l’élite. Plus précisément, à une élite issue de la gauche radicale ?
C’est moins une ode à l’élite qu’une ode au minoritaire. Je ne suis pas le premier à faire cet éloge. Gilles Deleuze l’avait fait avant moi. Tout ce qui s’est fait de grand dans l’humanité est souvent le fait de minorités, y compris les classes inférieures. Par exemple, le mouvement punk, c’est une élite de gueux. Beaucoup d’artistes, pauvres et clochardisés par leur statut économique, produisent actuellement de très bonnes choses. Ce qui m’importe, c’est qu’il y ait de grandes choses dans l’art et la pensée. Mais si l’art venait obligatoirement de la gauche radicale, ce serait ennuyeux. Gustave Flaubert et John Ford ne sont pas de grands gauchistes, et pourtant je les adore. J’aime bien aussi deux comiques sur YouTube qui s’appellent Dava. C’est un humour très étrange, indécidable et trouble. Ce sont des minoritaires, mais pas du tout de la gauche radicale.
Cette année, le festival Oh les beaux jours ! a invité le dessinateur Joann Sfar – dont des militants propalestiniens ont appelé à boycotter le spectacle à Marseille, l’accusant d’être complaisant envers la politique génocidaire d’Israël. L’acte d’appeler à boycotter un artiste pour ses positions politiques peut-il naitre du genre de mépris que vous prônez ?
Ça m’ennuie de répondre à cette question. Mais je vais essayer d’être en continuité avec les idées de mon livre : si on décide de se déchainer, légitimement ou non, contre la présence de Joann Sfar dans ce festival, cela témoigne d’une attention excessive accordée à ce petit monsieur. Pour moi, il est méprisable. Ses sorties sur Gaza ne méritent que le mépris. On lui accorde beaucoup trop d’attention et d’énergie politique en appelant à le boycotter.
On remarque un usage particulier de l’écriture inclusive dans votre livre : vous l’utilisez, mais à de rares occasions (« tu t’es reconnu.e », « tu es brillant.e »). Pourquoi cet usage non systématique ?
Je suis globalement sympathisant de l’écriture inclusive. Mais il arrive que sa mise en œuvre dans un passage alourdisse le texte. Moi, je suis à la recherche de la fluidité et de la légèreté. À la fin de mon livre, j’aboutis à un moment lyrique et rassembleur. J’avais très envie d’y souligner le fait que je m’adresse à tout le monde. Soyons fiers de nous. C’était le moment ou jamais d’introduire de l’inclusif.
Vous êtes donc pour l’écriture inclusive ?
Il est certain que le neutre masculin est problématique. Mais l’écriture inclusive pose des problèmes techniques. Dans notre maison d’édition, Cause perdue, c’est un vrai sujet qu’on résout au cas par cas. Mais jamais de façon systématique.
Justement, parlez-nous de Cause perdue.
Nous avons cofondé cette maison d’édition à Marseille avec d’autres camarades. Cela vient d’une amitié de long cours de trente-cinq ans avec plusieurs personnes. Par exemple, Gwen, un des membres de Cause perdue, faisait déjà partie de Zabriskie Point, un groupe de punk-rock que nous avions formé au début des années 1990. Nous avons fait beaucoup de choses minoritaires ensemble : des documentaires avec pas d’argent, des livres collectifs dans des zones peu commerciales, une association de cinéma… Il se trouve que l’une d’entre nous avait eu un micro-héritage qui nous avait permis de nous lancer dans l’édition. Nous essayons de nous maintenir avec nos petits bras, collectivement, sans salariés. Après, on bénéficie un peu de ma visibilité. Moi, j’essaie de transbahuter mon capital symbolique vers les sphères minoritaires. Et comme je suis chez Gallimard et que je gagne un peu d’argent, je peux me permettre de ne toucher aucun à-valoir ni droit d’auteur sur Du mépris.
