Alice Rivaz, un temps d’avance

Feu couvert réunit dix textes écrits entre 1943 et 1980, publiés sur différents supports. On y retrouve les talents d’observation et de description de l’autrice suisse Alice Rivaz (1901-1998), qui a été à l’avant-garde des questions féministes, avec, entre autres, son livre culte La paix des ruches (1947), dont on retrouve le souffle littéraire à chaque ligne de ce recueil impressionnant de justesse.

Alice Rivaz | Feu couvert et autres récits féministes. Zoé, 160 p., 8,50 €

Dans « Feu couvert », nouvelle qui donne son titre au recueil, la première personne du pluriel est utilisée tout du long. Et si le français ne permet pas de différencier tout de suite le nous féminin du nous masculin, dans ces lignes on pourrait presque entendre à chaque fois : « nous, filles-femmes ». En quelques paragraphes, c’est la traversée de toutes les étapes que la majorité de ce « nous » connaîtra au cours d’une vie qui est esquissée, mais les variations sont assez nombreuses pour ne jamais basculer dans la généralité ou la banalité. Il faut dire que la force des images d’Alice Rivaz transforme les activités triviales en odyssées et les pensées pratiques en questions existentielles.

Le texte passe sans cesse de la projection à l’expérience vécue. Ainsi, les petites filles commencent par fantasmer la rencontre et la vie avec leur futur mari, ou leur dépucelage, qu’elles s’imaginent comme un détail technique sans jamais « prononcer le mot de sexe ». Elles mènent alors une « vie parallèle, imaginative, qu’aucun d’entre eux (les adultes) ne soupçonnait, et où l’amour, ou plutôt l’idée, l’espoir, les secrets, l’amour de l’amour, tenaient une si grande place ». De cette figuration de l’amour, on passe à son incarnation dans le « personnage » du jeune homme. Une partie de ce « nous » se marie en premier, ne dit rien de cette vie maritale à celles qui sont encore de l’autre côté, jusqu’à tomber enceinte, alors les « dénominateurs communs s’amenuisaient » et la projection, à « l’indicatif futur » changera d’objet. À partir de là, les choses s’accélèrent et la traversée continue, plus ou moins comme prévu (ou projeté) : mariage, amour, divorce, aventures… en quelques paragraphes, les « nous » se retrouvent seules, ne comprenant plus rien à leurs comportements passés, mais elles sont libérées de la grande affaire de leur vie : l’amour. « Nous étions délivrées à jamais d’une forme d’angoisse, d’une peur, d’une dégradation. D’une servitude, d’une prison. Mais nous ne connaîtrions plus ce que si longtemps et malgré tant de larmes nous avions qualifié d’enchantement, de paradis, d’alpha et oméga de toute vie.» Reste à se projeter une dernière fois pour l’ultime étape : « le nom désignant l’objet de notre nouvelle attente, – c’est-à-dire de notre nouvelle métamorphose, lui aussi à conjuguer au futur, – nous hésitons à le prononcer. »

Les autres textes du recueil fonctionnent comme des plans plus serrés du tableau d’ensemble dessiné dans cette première nouvelle.Certains récits se concentrent sur les tâches ménagères, sujet inépuisable et délicieux sous la plume de Rivaz parce qu’il est toujours rattaché à des questions plus profondes. Ainsi, dans la nouvelle « Une Marthe », bien avant la popularisation du concept, elle décrit la charge mentale, quand elle évoque avec ironie l’imprévoyance des hommes : « parfois je pense que c’est ce qui explique qu’on ne puisse empêcher les guerres : tous les hommes de la terre en train de laisser les choses aller de mal en pis, avec l’espoir que tout finira par s’arranger ». L’assignation des femmes au foyer est aussi évoquée dans le reportage qu’elle fait en 1945, au moment où les hommes suisses étaient appelés à se prononcer sur le vote des femmes. Interrogeant ses amis et les hommes dans la rue, elle enquête pour savoir ce qui fait dire à la majorité d’entre eux (pas tous, ouf) qu’ils sont contre ce droit, et elle s’amuse à compter les variations de la fameuse phrase : « la place de la femme est à la cuisine ». Le reportage est l’illustration directe de sa curiosité et de son désir de comprendre la disparité entre les genres qui traversent quasiment tout le recueil. 

« Restaurant »,
Olga Rozanova (1911) (Détail) © CC0/WikiCommons

La curiosité envers les hommes est au cœur d’un texte magnifique, intitulé « Face à face », où elle avance que les femmes courent, leur vie durant, derrière la mission impossible de comprendre leur homme : « C’est qu’au lieu d’être côte à côte, ils n’ont cessé de se faire face, une qui interroge, recueille les signes et les déchiffre comme un papyrus, mais sans jamais y parvenir, l’autre qui se laisse interroger, étant, lui, bien sûr, occupé à interroger, mais autre chose. Quoi ? La science, son âme, la nature, la vie, ne s’apercevant pas de ce lent travail de taupe dont il est l’objet et qu’elle poursuit, toute sa vie, sans résultat. ». La quête d’une vie, qui nous mène tout droit à un autre sujet important du recueil : la place des femmes dans le monde des lettres.

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Plusieurs récits s’intéressent à cette question sous différents angles. À travers la comparaison, par exemple, entre la littérature féminine, sous-estimée, à cause de tout ce qui s’y rattache comme images négatives (naïveté, sensiblerie) et la littérature masculine, valorisée, elle, pour sa force. Ça marcherait à l’inverse de la vraie vie : « il y a des qualités féminines, extrêmement bénéfiques sur le plan des relations humaines et familiales, mais qui sur celui de l’écriture, en particulier quand elles se manifestent avec une sorte de surenchère, voire de paroxysme, sont mal supportées et rejetées. Ainsi en va-t-il de la douceur, qualité en soi insigne, mais qui s’étalant avec insistance dans un texte, peut être ressentie comme « douceâtre », « doucereux », épithètes fort péjoratives dans le domaine littéraire ».

Dans le texte qui ferme le recueil, où Alice Rivaz interroge le recours de beaucoup de femmes, dont elle, aux pseudonymes, elle partage sa propre expérience en tant qu’écrivaine s’étant entièrement consacrée à la littérature. Elle raconte notamment la réaction de ses parents à son choix de carrière, considéré comme singulier à son époque (La paix des ruches a été publié deux ans avant Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir, comme nous le rappellent les éditions en quatrième de couverture). Il y a des décennies, elle a donc décidé de remédier à l’absence ou à la déformation de l’expérience des femmes dans les récits masculins : « Laisserons-nous toujours au génie masculin le soin de dessiner nos portraits, de décrire les démarches de notre esprit, les arcanes de notre sensibilité, les passions de notre corps ? » Dans Feu couvert, elle s’attèle à faire tout cela, et davantage !

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