Marcher au féminin

Dans Marcher vers soi, un roman graphique particulièrement réussi et attrayant, Abigaël Lordon raconte sa randonnée solitaire autour de Marseille à vingt-huit ans, circonstance de l’éveil de sa conscience féminine qui modifia son regard sur le monde.

Abigaël Lordon | Marcher vers soi. Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille. Wildproject, 132 p., 20 €

Récit du parcours du chemin de randonnée périurbain de 365 km dans les Bouches-du-Rhône, en août 2014, Marcher vers soi. Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille propose une originale expérience de lecture visuelle. Plus que d’une bande dessinée, il s’agit d’un roman graphique qui incite, comme son sous-titre l’indique, au braconnage, tant par son sujet que par son évocation de la conception de la lecture de Michel de Certeau – marquée par la liberté et la créativité.

Le GR2013 est un sentier métropolitain qui se déploie autour de la ville de Marseille, devenu depuis un parcours de randonnée touristique fréquenté, mis en place lorsqu’en 2013 la ville est désignée capitale européenne de la culture. Abigaël Lordon, autrice et artiste visuelle, cofondatrice de la Folie kilomètre, a sans doute fait partie des premières à l’emprunter, réalisant une randonnée de trois semaines, un an après sa création. Avec l’objectif de varier les univers et de mettre à l’épreuve ses propres limites, son parcours la confronte à des paysages hétéroclites et à des situations et des expériences tout aussi diverses, qui donnent lieu à des formalisations narratives et visuelles variées mobilisant de nombreuses ressources.

Ce parcours étonnant met en scène une nature sauvage, des espaces citadins, commerciaux, péri-urbains, industriels, ruraux, littoraux, auxquels viennent s’ajouter des visites à des ami.e.s et parents d’amis, qui ouvrent des mondes inconnus de la narratrice. Les rencontres occasionnelles la confrontent à des mondes insoupçonnés, parfois violents : personnes et personnages, stéréotypés et originaux défilent, alors que la narratrice porte sur eux un regard étonné et étonnant, dont le lecteur peut néanmoins s’émanciper grâce à la technique qui consiste à présenter leurs propos directement, systématisée aux pages 10 et 11. Les gens rencontrés parlent d’eux-mêmes, et se montrent souvent incapables de dépasser l’ancrage dans leur propre expérience ; or, ce dépassement du connu par une expérience dans un décor proche, non exotique, mais rendu étranger grâce à l’adoption d’un point de vue autre, apparaît comme l’objectif même du voyage d’Abigaël Lordon : marcher pour découvrir les secrets qui nous entourent.

"Marcher vers soi. Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille", Abigaël Lordon (Détail) © Wild Project
« Marcher vers soi. Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille », Abigaël Lordon (détail) © Wild Project

Grâce à ce graphisme original, et parfois un peu chargé, le lecteur est confronté à chaque page à différentes possibilités de parcours, reproduisant en partie l’aventure de la marche, au moyen de chronogrammes, listes des objets, cartes, schémas, dessins, portraits. Texte et image par moments se complètent, d’autres fois s’émancipent l’un de l’autre, pour raconter un voyage décrit comme permettant une découverte de soi, de son « corps-territoire », et comme un « rite de passage » qui a changé la façon d’être au monde de l’autrice. Une expérience solitaire d’accomplissement, de méditation dans le rapport à l’extérieur, dans laquelle la propre résistance et les limites physiques sont mises à l’épreuve ; car la marche permet de créer un lien entre la géographie extérieure et l’intérieure, qui ramène constamment au corps féminin, au moyen, cependant, d’associations parfois idéalisantes.

Le long de ce parcours, le paysage évoque le passé, les fantômes dans et de la nature, renvoyant par moments aux traces laissées par des épisodes obscurs de l’histoire des lieux (comme le camp des Milles, camp d’internement et de déportation pendant la Seconde Guerre mondiale). Par ce biais, le paysage rend visible ce qui n’existe pas encore, et souligne sa dimension temporelle. C’est ainsi que la narratrice conclut : « Pour qui sait le lire le paysage a sa propre narration. Les fils de l’histoire sont entrelacés pour former ce grand tissage qu’est l’espace. » Le paysage devient ainsi l’endroit et l’envers du décor, et on assiste à un effacement des frontières entre espaces ruraux, espaces urbains, entre l’humain et l’animal, l’humain et la nature.

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La distance temporelle écoulée depuis l’expérience vécue par Abigaël Lordon (douze ans) peut être attribuée à une quête sur la forme que doit prendre un tel récit, qui, tout en renouant avec une tradition européenne qui perçoit la marche dans la nature comme un voyage de découverte de soi-même, positionne Marcher vers soi de façon originale car il est à l’origine d’un éveil féministe. Dans le contexte contemporain, ce récit vient s’ajouter au mouvement de réflexion sociale sur la place et l’histoire des femmes ; néanmoins, cet éveil se produit à partir d’une circonstance spécifique qui se répète : si la narratrice constate que les femmes ont l’habitude des comportements déplacés des hommes, pendant son parcours, elle ne cesse de rencontrer des hommes et des femmes, d’âges différents, qui lui signalent d’une façon ou d’une autre qu’une femme qui part seule en randonnée doit avoir peur.

Elle s’interroge alors sur les peurs des femmes, et leur dimension politique, car, venant d’une classe moyenne professionnelle, où la division des genres n’était pas une affaire, habitant à Marseille et évoluant dans un milieu amical bienveillant, elle avoue ne s’être jamais vraiment tournée vers le féminisme, qu’elle associait à un engagement politique. Constatant qu’une femme qui marche seule est considérée comme un objet sexuel ambulant et que même les femmes projettent sur elle leurs peurs intériorisées, elle en vient à poser l’équivalence entre écriture et marche féminines, et à mettre en question le monopole des hommes sur le voyage d’aventures, ne serait-ce que dans un micro-espace : la peur occulte le désir. La narratrice, cependant, a ses propres peurs : celles qui surgissent la nuit, dans la solitude de sa tente plantée dans la nature, qui l’amènent à affronter ses « démons de la nuit ».

Sans doute, le regard dénaturalisé que la narratrice porte sur le monde rappelle le célèbre Les autonautes de la cosmoroute de Carol Dunlop et Julio Cortázar, cité d’ailleurs par Abigaël Lordon, qui appelle à porter un regard émerveillé sur notre monde quotidien, à le dénaturaliser – un regard de « déréalisation » dans les mots de la narratrice. À un moment de notre histoire où on insiste sur la globalisation et où internet semble connecter le monde et rend tout espace autre proche, ce parcours montre que quelques kilomètres font un autre pays, un autre monde, qui restent à découvrir.

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