Christophe Colomb, prophète de lui-même

Certes, Vladimir Nabokov est « l’auteur de Lolita », ainsi que le rappelle Giorgio Manganelli : l’affirmation est à la fois exacte et assommante – de la même façon, Christophe Colomb est le découvreur de l’Amérique, Cervantès l’auteur du Quichotte et Ravaillac l’assassin de Henri IV, à savoir son assassin depuis son premier jour et pour l’éternité. Si jamais un biographe recomposait le portrait et la vie de Colomb en passant sous silence ce qui concerne les Grandes Découvertes et en se prenant de passion (d’une manière après tout légitime) pour son séjour en Irlande, le lecteur pourrait se sentir floué, sa déception serait elle aussi légitime, sinon davantage – et cet ouvrage de vingt-deux pages deviendrait un objet de curiosité, à côté d’un essai sur le western chez Wittgenstein.


Denis Crouzet, Christophe Colomb. Héraut de l’Apocalypse. PUF, 736 p., 19 €


Colomb est le découvreur, voilà son titre de gloire, une vérité infalsifiable, un postulat d’historien et (ce qui complique déjà les choses) sa destinée ; dès les premières pages du livre de Denis Crouzet, dès les premières années de son existence, commis chez son père drapier ou marin vers les côtes de la Grande-Bretagne, il est d’ores et déjà le découvreur de l’Amérique : s’il achète un sextant chez le marchand de sextants, s’il consulte une carte du monde, s’il relit Toscanelli, s’il envie les profits de Marco Polo, s’il nage jusqu’à la côte du Portugal à la suite d’une altercation avec quelques pirates (comme ça arrivait alors), il est le découvreur achetant, le découvreur consultant ou le découvreur nageant, et sa nage comme chacun de ses pas le conduit le long d’un chemin emberlificoté vers l’Amérique, son Serpent à Plumes et ses fèves de cacao.

Comment s’y prend l’historien pour ne pas faire de chaque minute de Colomb un jalon dans la carrière de Colomb ou, selon les termes de Denis Crouzet, un chapitre d’un drame sacré tout entier orienté vers le Nouveau Monde ? Voilà une tâche d’autant plus délicate que les archives de la découverte sont farcies de prophéties rétrospectives, parfois de la main de Christophe, parfois de celle de Bartolomé de Las Casas : quand le futur amiral affronte un premier comité d’experts, en 1490, les experts sceptiques et goguenards passent à nos yeux pour de sublimes imbéciles, aveugles au génie – et Colomb ressemble à Orson Welles venu convaincre un mafieux analphabète de financer son Don Quichotte [1]. (Pendant qu’on y est : puisque ce copieux Christophe Colomb. Héraut de l’Apocalypse entend faire de Colomb, avec raison, un lecteur d’Isaïe, un marin tenté toujours de déchiffrer, en s’aidant de la Bible, une existence tumultueuse faite d’élections et de naufrages, on peut rappeler ce que disait Carlo Ginzburg à propos des Évangiles : qu’ils ont été écrits, dans leur grande majorité, par les prophéties de l’Ancien Testament : « les évangélistes déchiffrent les événements qu’ils racontent comme des accomplissements de prophétie ; la prophétie engendre l’événement narratif qui lui correspond et qui en serait la réalisation »).

Denis Crouzet, Christophe Colomb. Héraut de l’Apocalypse

Sebastian del Piombo, Portrait de Christophe Colomb (1519)

On s’en doutait déjà, mais l’auteur nous le confirme à plusieurs reprises, avec une générosité de banquet d’Odin : Christophe Colomb, l’homme d’un drame sacré, n’a jamais lâché sa Bible, il en a fourré ses bottes, il s’en est servi d’oreiller, il en mangeait à la croque-au-sel, il montait dessus pour voir par-delà le bastingage, il comptait y trouver les bases de la navigation. Plus chrétien que le pape, il écrit un jour à Alexandre VI : « nous n’avons qu’à suivre la Bible et, en beaucoup d’endroits, la Glose, profitable et révélatrice » ; il recopie le Psaume 94 dans les pages de la Géographie de Ptolémée (« Admirable est Dieu dans les profondeurs »), et son propre journal est (je cite Crouzet) « le récit d’un dévoilement au jour le jour de Dieu ».

Tout au long de ses 450 pages (plus 200 pages supplémentaires, pour ceux qui ont encore de l’appétit), le livre de Denis Crouzet a l’occasion de revenir fréquemment sur cette idée – mais, comme le dit l’auteur page 165, la répétition renvoie à un art d’écrire les merveilles. Ainsi, la vie de Colomb découvreur va et vient d’un bord à l’autre de la Bible : quand tout va pour le mieux, quand les Indiens sont nus et timorés, et gambadent sous des cascades, l’Amérique est un nouvel Éden ; quand l’équipage se révolte, c’est l’œuvre du diable contre l’élu de Dieu ; quand tout va au plus mal, entre les grands massacres et les petites contrariétés (puis le retour à fond de cale), Colomb peut toujours espérer être le messager d’une eschatologie qui le dépasse, et qui le laissera sur la rive – dans les pires moments, Job sert de modèle, ce qui ne veut pas dire qu’il console ou qu’il rend les furoncles moins douloureux ; et à l’heure de dénombrer les cadavres d’Indiens, Colomb inflexible « accepte l’inhumanité, signe même d’une totale oblitération de soi, signe d’une oblation de soi au Christ ».

Il n’y a pas que la Bible, pourtant : la découverte de l’Amérique (que certains appellent l’invention et Carmen Bernand, moins enjouée, l’effondrement de l’Amérique autochtone) est une histoire saturée d’écritures : dès le début, à l’instant, puis immédiatement après et jusqu’à nos jours. Mais c’est sur le moment que toutes ces écritures font effet, peut-être parce qu’on bascule d’un temps où la rareté du manuscrit exige une mémoire d’acier et des semelles épaisses vers un temps où l’imprimerie dépasse la faculté de juger, ou plutôt menace de le faire, et engendre déjà des inquiétudes (dix millions d’exemplaires dès la fin du siècle, dix à quinze mille textes distincts, on avait peur de crouler sous les fadaises). On y trouve donc, en plus d’Esdras et de Matthieu : Ératosthène, Strabon, Ctésias, Onésicrite, Pline, Marin de Tyr, Ptolémée, Alfragan, Hugues de Saint-Victor, Raymond Lulle, saint Bonaventure, Pierre d’Ailly, Marco Polo, Pléthon venu donner de la voix, Nicolas de Cues, Enea Silvio Piccolomini, et quelques autres, qui avaient leur mot à dire. Et bien entendu, comme la découverte est une aventure saturée d’écrits, elle est une aventure saturée de contrefaçons : la correspondance avec Toscanelli considérée comme « un faux bricolé dans un mauvais latin », le journal de bord perdu nous parvenant sous la forme d’une « copie écourtée d’une copie », avec des raccourcis, des extrapolations et des anachronismes, la lettre de Colomb à Luis de Santángel confectionnée sur ordre de Ferdinand d’Aragon, la bulle Inter caetera volontairement antidatée au 4 mai 1493, les cachoteries de l’Amiral à ses marins pour éviter la mutinerie – non seulement le texte engendre la fiction, ce qu’il fait toujours spontanément et avec allégresse, mais en ces temps de papes, de roi, de Castiglione et de territoires à posséder, « la duperie est un art de vivre ».

Denis Crouzet, Christophe Colomb. Héraut de l’Apocalypse

Rien n’échappe à Denis Crouzet. Son livre préoccupé de religion à un point parfois étourdissant parvient à contenir les quatre voyages de Colomb, tout ce qui les précède, les suit et les entoure : la question de l’or (toujours promis, reporté au lendemain, en abondance sur l’île qu’on n’a pas encore abordée), celle du pouvoir (les rois catholiques, les délégations, les petits chefs), de la navigation et de la géographie (la terre en forme de poire ou de sein, les milles marins), de l’esclavage et des massacres, du langage et de la nomination (l’histoire de Colomb est aussi un brusque déferlement de noms propres). Il se prolonge par une coda modestement intitulée postface, en vérité deux cents pages vertigineuses, le catalogue exhaustif des avatars de Colomb depuis le jour de sa mort jusqu’à aujourd’hui, d’après le regard de ses interprètes : Colomb le héros, le colonisateur, l’audacieux, le génocidaire, le faussaire, le plagiaire d’Alexandre, le Sépharade, le Portugais, l’Arménien, le Basque ou l’Aryen – en cinq cents ans d’existence posthume, Colomb devient ce que Crouzet appelle une machine à penser, un « fantôme ne cessant de chasser un autre fantôme de lui-même. Il va et vient, sans jamais parvenir à jouir du repos, condamné en quelque sorte à hanter un monde dans lequel il se fuit lui-même à force de transmutations ».

L’auteur évoque, après la mort de Cristóbal, le « grand projet humaniste » de son fils Hernando : une bibliothèque universelle de quinze mille livres, imprimés et manuscrits, rassemblés et conservés à Séville « dans une maison située au milieu d’un jardin contenant significativement jusqu’à cinq mille essences exotiques ». Le prolongement de la découverte par l’encyclopédisme : voilà aussi une juste description de ce Christophe Colomb. Héraut de l’Apocalypse.


  1. Conscient du problème, Denis Crouzet s’efforce d’être fidèle à la règle suivante : « au regard de l’Histoire, la seule objectivité réelle est l’expurgation de tous les postulats de lecture et de connaissance ».

Pierre Senges