Jacques Schiffrin, itinéraire d’un exilé

L’intérêt pour les biographies d’intellectuels, d’écrivains et d’artistes contraints d’émigrer en raison d’événements politiques s’est accru dans la conjoncture actuelle de l’afflux de réfugiés. L’accent a été mis sur la contribution de ces personnes déplacées à la culture d’accueil. On a moins parlé des obstacles auxquels ils ont été confrontés et de l’expérience de la vie en exil, décrite de manière si poignante par Hannah Arendt dans son article de 1943 « Nous, les réfugiés » et par Edward Saïd dans ses Réflexions sur l’exil. C’est ce que fait Amos Reichman dans cette biographie de Jacques Schiffrin, qui se distingue aussi par sa focalisation sur un intermédiaire culturel plutôt que sur un créateur. Fondée sur des archives inédites de la famille Schiffrin, en particulier sur la correspondance, cette biographie éclaire ainsi un volet méconnu de l’histoire culturelle, qui est la façon dont l’édition fut renouvelée par des éditeurs étrangers.


Amos Reichman, Jacques Schiffrin. Un éditeur en exil. Préface de Robert Paxton. Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 288 p., 22 €


D’autant que Jacques Schiffrin présente la particularité d’avoir été deux fois exilé : d’abord de Russie après la révolution, puis de son pays d’adoption, la France, sous l’occupation allemande. Né à Bakou en 1892 dans une famille juive laïque qui a fait fortune avec la société pétrolière des frères Nobel, Schiffrin quitte la Russie avant la Première Guerre mondiale pour faire des études de droit en Suisse. Il y retrouve des réfugiés russes. La révolution ayant écarté l’option du retour, il part en Italie où il travaille comme secrétaire de l’historien de l’art Bernard Berenson, et comme assistant de l’éditeur de livres d’art Henri Piazza. Installé à Paris au début des années 1920, il fonde une maison d’édition innovante, les éditions de la Pléiade, où il publie des classiques russes et des auteurs français contemporains en édition de luxe. Le premier volume qu’il fait paraître, en 1923, est La reine des cartes de Pouchkine, qu’il a traduit avec André Gide et Boris de Schlœzer.

Jacques Schiffrin. Un éditeur en exil, d'Amos Reichman

« Jacques Schiffrin, portrait d’un éditeur new-yorkais, fin des années 1940 » © Archives Schiffrin

En 1933, la petite maison d’édition, en proie à des difficultés financières, est rachetée par Gaston Gallimard, qui nomme Schiffrin à la tête d’une nouvelle collection, la « Bibliothèque de la Pléiade ». Schiffrin est l’inventeur, dès 1931, du format aussi élégant que pratique de cette collection : papier bible, police Garamond, couverture de cuir souple. Faisant office de livres de poche avant la lettre, faciles à transporter dans une valise, les volumes de la Pléiade rassemblent les œuvres complètes d’auteurs classiques, à commencer par Baudelaire. Ils vont devenir une instance de consécration en soi, qui participe à la formation du nouveau canon littéraire mondial : Shakespeare, Cervantès, Goethe… Rares sont les auteurs qui accèdent à la Pléiade de leur vivant. Le premier fut André Gide, qui était devenu l’un des plus proches amis de Schiffrin, et qui l’avait introduit auprès de Gallimard en vue du rachat de sa maison.

En novembre 1940, Schiffrin reçoit une lettre sèche de Gallimard lui notifiant qu’il est démis de ses fonctions. Gallimard se soumettait aux consignes de l’occupant allemand de renvoyer les employés juifs. Schiffrin a quarante-huit ans. Il a servi dans l’armée française pendant la « drôle de guerre », et y a été diagnostiqué porteur d’un emphysème. Son licenciement ouvre une ère de tourment et de souffrance. Il quitte la zone occupée avec son épouse, Simone, et son fils de cinq ans, André, pour s’installer en zone sud, où il ne trouve pas de travail en raison des lois antisémites de Vichy. Après plusieurs mois d’incertitude et d’angoisse, il parvient à se faire inscrire sur la liste très sélective des personnes autorisées à émigrer aux États-Unis, grâce au soutien de Gide qui avait écrit à Varian Fry, un journaliste travaillant avec l’Emergency Rescue Committee à aider les artistes et intellectuels persécutés à fuir l’Europe. De multiples obstacles administratifs ajournent cependant le départ, et le Wyoming, premier bateau sur lequel Schiffrin peut embarquer, est contraint de retourner au Maroc, où la famille échappe au camp d’internement grâce, une fois de plus, à Gide, qui écrit à des amis à Casablanca et envoie de l’argent. En août 1941, au terme d’un voyage éprouvant, les Schiffrin débarquent enfin à New York. Là, après deux années de difficulté à joindre les deux bouts, Jacques rejoint Pantheon Books, une maison d’édition fondée par Kurt Wolff, l’éditeur de Kafka, lui-même un réfugié juif d’Allemagne.

Jacques Schiffrin. Un éditeur en exil, d'Amos Reichman

Lettre de licenciement des éditions Gallimard à Jacques Schiffrin (5 novembre 1940) © D.R.

Après la guerre, Gallimard propose à Schiffrin de rentrer, mais les conditions ne sont pas claires, et l’éditeur lui doit toujours des sommes importantes. Quand, en 1949, Schiffrin veut reprendre ses fonctions, il est déjà trop tard : les places sont prises par la nouvelle génération. Malgré une incurable nostalgie pour ses amis – Gide, Martin du Gard, Martin-Chauffier – c’est sans être jamais revenu en France que Schiffrin meurt, en 1950, à l’âge de 58 ans. Lors de la cérémonie d’hommage à sa mémoire à la Bollingen Foundation, Kurt Wolff rapporta cette phrase que Schiffrin aurait dite à un ami une semaine avant de quitter ce monde : « Je suis mort il y a dix ans », autrement dit quand il fut licencié par Gallimard.

Par-delà la trajectoire de Schiffrin, cette biographie apporte de riches matériaux pour comprendre la condition d’exilé. Source exceptionnelle – pour les intellectuels en particulier –, les correspondances dévoilent les sentiments de dépossession, de perte et de désespoir, les espérances et les désillusions, les possibles envisagés et leur restriction par la réalité crue. Amos Reichman s’appuie aussi sur les travaux existants pour appréhender les possibilités objectives et les conditions dans lesquelles les choix ont été effectués. Par exemple, les opportunités offertes pour émigrer aux États-Unis étaient fortement limitées par un processus de sélection très strict : la fondation Rockfeller ne soutenait que les universitaires. Les réseaux jouaient un rôle crucial dans les chances de survie, de fuite et d’installation en exil. On a vu celui de Gide qui, nonobstant son antisémitisme – sur lequel Schiffrin le questionna d’ailleurs à la fin de sa courte vie –, se sentait profondément engagé envers son ami. Le biographe se demande aussi à quelles conditions on peut revenir. Si l’on peut regretter quelques redondances entre les citations et le corps du texte, l’apport de cette biographie est donc double : à l’histoire culturelle et aux études sur l’exil.

Jacques Schiffrin. Un éditeur en exil, d'Amos Reichman

Jacques Schiffrin et Kurt Wolff, exilé lui aussi à New York et fondateur des éditions Pantheon Books (vers 1946) © D.R.

La maison d’édition que Schiffrin a lancée avec Kurt Wolff va rapidement asseoir la réputation littéraire de son catalogue en introduisant les classiques européens aux États-Unis. Le fils de Jacques, André, auteur d’une très belle autobiographie, au titre éloquent d’Allers-retours (Liani Levi, 2007), qui est aussi une source non négligeable pour la biographie de son père, entrera chez Pantheon en 1962 comme responsable éditorial, avant d’en prendre la direction en 1969, devenant lui-même un intermédiaire central entre la France et les États-Unis. Reste que, du point de vue du vécu des protagonistes, l’histoire de cette réussite ne dément pas le constat que faisait Edward Saïd : « Ce qui est accompli en exil est sans cesse amoindri par le sentiment d’avoir perdu quelque chose, laissé derrière pour toujours. »