La maison algérienne

Leïla Sebbar et Martine Mathieu-Job arpentent, depuis des années, la terre algérienne d’avant 1962. Plusieurs titres ont attiré l’attention : Une enfance algérienne, À l’école en Algérie, Une enfance dans la guerre, Une enfance juive en Méditerranée musulmane… Après avoir interrogé les témoins directs des années qui précédèrent l’indépendance de l’Algérie, les anthologues donnent la parole aux enfants et petits-enfants des fils de cette terre qui fut française avant d’être algérienne : dans L’Algérie en héritage, trente-neuf voix s’élèvent pour dire ce qu’ils savent, ce qu’ils ont appris et retenu, ce qu’ils ont aimé et choyé de cette mémoire ancestrale. Le manteau déchiré des diverses communautés – musulmane, chrétienne, juive et laïque – est ici miraculeusement ravaudé par le faufil d’une voix uniforme.


Martine Mathieu-Job et Leïla Sebbar, L’Algérie en héritage. Aquarelles de Sébastien Pignon. Bleu autour, 254 p., 25 €


À l’inverse des recueils précédents de Leïla Sebbar, il n’y a ici nulle nostalgie, aucune « nostalgérie », mais une passion ou contenue ou manifeste pour un pays et un passé qu’on ne connaît que par ouï-dire. Ces héritiers parlent d’un « pays inter-dit » (un taire dit), d’un « pays fantôme » (Laurent Doucet), d’une « Algérie en pointillé » (Dalila Abidi), d’un « héritage en creux » (Yasmina Allam), d’un « héritage à trous », d’une « Algérie entre parenthèses « (Brigitte Benkemoun), de « l’Algérie perdue » (Guillem Querzola), d’un « fantasme » (Virginie Leïla Serraï), ou de « rêves à jamais altérés par l’exil » (Mehdi Lallaoui)… Et lorsque enfin d’aucuns franchissent le pas et osent relier le passé, c’est au prix d’un lapsus : Valérie Zenatti, en quête de visa d’entrée ou de retour, confond les mots sur ses lèvres : « je vais chercher mon visage ».

S’il y a nostalgie, elle n’est plus que dans la cuisine de là-bas, les sfenjs qui font saliver Fadela Amara, la zlabia de Magyd Cherfi, les bestels et le metloh pour Michaël Iancu, marqueurs du Mzab de ses ancêtres, la chorba qui monte aux lèvres de Cédric Villani, le stupéfiant zviti, spécialité culinaire de Bou-Saâda chère à Fatiha Toumi, ou les « dentelles d’oreillettes à la fleur d’oranger » de Catherine Lalanne, tout cela avec un arrière-goût d’enfance et de gâteries grand-maternelles.

Le legs prend aussi, parfois, l’allure d’un défi ; ainsi Azouz Begag, ancien ministre dont le père était analphabète, s’est instruit et construit pour réparer ce qu’il perçoit comme une indignité, avec la volonté de parler à sa place : « Je suis devenu écrivain pour effacer l’affront ».

Beaucoup connaissent le parcours de Leïla Sebbar qui « ne parle pas la langue de [son] père ». Sabrinelle Bedrane se désespère de ne pouvoir prononcer la lettre « ayn qui part du fond de la gorge », mais explique avec humour qu’elle fait « bouger la luette dans l’arrière-gorge ou même l’épiglotte, plus bas, dans le gosier, en somme en imitant le rot discret d’un nourrisson repu ». Dalila Abidi a du mal avec l’arabe dialectal de ses parents : « C’est une langue que je comprends parfaitement mais il m’est difficile de la pratiquer ». Marc Goldschmit  constate « l’effacement de la langue arabe et la blessure arabe de [sa] mère ». La fracture est d’abord linguistique. Et les mots, même entendus, recouvriront toujours autre chose.

Au sommet des héritages, il y a à l’évidence, et dans une belle tentative pour conjurer la brisure et cet « alliage improbable », une exaltation du métissage, qui trouve en Arnaud Montebourg – dont la mère s’appelle Leïla et le grand-père Khermiche Ould Cadi, illustre Bachaga – l’avocat le plus ardent : « Nous sommes tous des arabo-morvandiaux ! », s’écrie ce natif de la Nièvre et « des bois mystiques du Morvan où mes grands-parents avaient décidé de vivre », et de conclure : « j’étais heureux d’avoir ces deux France en moi ». De même, Dino Belhocine, dont le grand-père, Mohamed, était un caïd couvert de décorations militaires, peut se flatter d’être « le fruit d’un amour entre un Kabyle et une Lorraine »  et se veut ici attentif aux « particules que les esprits soufflent à travers le temps ». La transmission s’opère, à divers degrés, plus ou moins palpable, Jacques Ferrandez parle même de « succession algérienne » et Annibal Colonna va jusqu’à revendiquer ce legs : « Mais c’était mon pays, bordel !! ». Chacun, du fait même d’avoir répondu à l’appel contenu dans le titre du livre de Leïla Sebbar et Martine Mathieu-Job, admet qu’il a bien reçu quelque chose – une histoire, un récit – en partage.

Martine Mathieu-Job et Leïla Sebbar, L’Algérie en héritage.

Bou-Zaréa (Algérie), par Henery Brokman (1890) © CC/Paris Musées/Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris/Petit Palais

« J’ai hérité d’une guerre que je n’ai pas vécue », se plaint Olivia Burton. Mais même si « nous souffrons d’une forme de rupture de la transmission », selon Sarah Mesguich, tous en ont entendu parler, de ces affrontements fratricides ou monstrueux : le FLN  éliminant dans le sang le MNA (Nacer Kettane), les Kabyles ostracisés par les Arabes, « la domination panarabiste sur le monde amazigh » (Miléna Kartowski-Aïach), l’OAS semant ses pains de plastic dévastateurs, les poseuses de bombe et la mort ignominieuse de Lucky Starway et de son orchestre au casino de la Corniche (Brigitte Stora), les douk-douks assassins, les enlèvements ici et là, les disparitions de tous côtés, la chasse meurtrière aux harkis, ces « boucs émissaires » (Katia Khemache) dont fut le père de Tahar Bouhouia qui évoque son « départ précipité dans un des camions de l’armée française », le « massacre d’Oran », le fondamentalisme islamique et ses traînées sanglantes, ainsi que d’autres « cicatrices  » (Philippe Bohelay), « entre cris et brûlures » (Nacer Kettane)… Quant à Olivier Cherki, il constate l’amertume des siens et leur « déception, après, de l’avènement d’un régime dont l’arabo-islamisme était bien loin des aspirations universalistes et démocratiques qui avaient poussé à l’engagement premier ». Rien n’est oublié et tout est transmis, malgré les protestations de certains testateurs qui prétendent avoir « tourné la page ou baissé le rideau » (Benkemoun).

L’identité, enfin, comment pourrait-elle échapper au questionnement, au débat ? « Être ou ne pas être du clan », s’interroge Noria Boukhobza. « Mon appartenance, papa, comme une béance », s’écrie, pathétique, Françoise Navarro-Lantes. Quand, pour sa part, Brigitte Stora évoque « ce sentiment étrange d’appartenir à une histoire ancienne et ensevelie, à une communauté disparue ». Et Rachel Frouard-Guy, évoquant sa grand-mère babillarde et son « Algérie amniotique » – superbe image –, exprime bien ce que la plupart de ces récits laissent entendre : « Quelque chose de la perte inconsolée de son pays me faisait vivre l’étrangeté d’y être et d’en être avec elle sans m’y retrouver moi-même ». En vérité, Yves Torres a raison d’affirmer que « l’on n’est jamais vraiment à sa place ». Valérie Zenatti, enfin, dans un très beau texte, évoque, dans « le chaos d’un déplacement », après son incursion à la Constantine de son père, « le vertige de marcher sur un sol dérobé ».

Mais laissons à Samia Messaoudi le soin de conclure en invoquant « la vieille sagesse kabyle » : tous ces héritiers ici marchent ensemble, dans la fraternité d’une même histoire à eux transmise, malgré les creux et les trous ; et voilà, dans la réappropriation d’un pays perdu et d’un récit envolé, même s’il « faut encore et toujours se battre pour partager une histoire commune », ces petits-enfants de la vieille Algérie gravissent « les chemins pentus la main dans la main (afus deg afus».

C’est là ce qui fait l’étonnante unité de l’uvrage d’une richesse incomparable de Leïla Sebbar et Martine Mathieu-Job. Mais son plus haut prix est de faire réfléchir, à travers ces témoignages aussi bouleversants qu’éclairants, à cette  expression à la mode, le « vivre-ensemble », qui nous apparaît si souvent comme une notion problématique ou abstraite, et qui, grâce à ce livre, sait nous convaincre qu’en fin de compte ce métissage et toutes les France ici réunies sont partie prenante de « l’Histoire de France ».

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