Rock Lobster

Considérations sur le homard, recueil d’articles de David Foster Wallace, paraît en traduction française. Une occasion de faire le bilan de l’auteur culte, suicidé à quarante-six ans en 2008. Par sa sensibilité puérile et boulimique, ainsi que son obsession pour la société du divertissement, il incarne la culture américaine du XXIe siècle.


David Foster Wallace, Considérations sur le homard. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jakuta Alikavazovic. LOlivier, 272 p., 21


Le rock n’roll a-t-il dilué l’écriture ? En lisant le recueil de David Foster Wallace (DFW), on songe au tutoiement des tubes, à leurs paroles extrêmement fortes et incroyablement près, pour citer un titre de Jonathan Safran Foer, comme dans Hound Dog (1956) — «You ain’t nothing but a hound dog » — ou Pretty Woman — « Are you lonely just like me? » —, où le chanteur envahit l’espace de l’auditeur, se mettant « devant sa gueule » (« in his face»).

Cette volonté d’abolir la distance entre les êtres, si caractéristique du pays d’origine de Facebook, est encore à l’œuvre chez DFW. Aux États-Unis, son statut d’auteur culte est-il dû à la promiscuité qu’il établit avec ses lecteurs ? Ceux-ci, pourtant peu friands de littérature, s’arrachent son épaisse Infinie comédie : on la voit dans le métro, à la plage, chez Starbucks. DFW et Trump, auteur sur Twitter, sont-ils des alliés objectifs ? Familiarité minimaliste ou maximaliste, même combat ?

Considérations sur le homard [1] considère peu le homard, étudié dans un seul article. Ce grand crustacé marin décapode, quelles qualités partage-t-il avec les sujets des autres chapitres ? En quoi doit-il attirer notre attention ? De fait, cet animal est convoqué en tant que nourriture, thème récurrent chez David Foster Wallace. Les Américains mangent trop, ils mangent mal, et surtout ils mangent méchamment, du point de vue des crustacés. Écrire sur le homard, c’est considérer l’homme.

David Foster Wallace, Considérations sur le homard

David Foster Wallace en 2006 ©Effigie/Leemage/Éditions de L’Olivier

Entre homme et homard, y a-t-il une véritable différence, si ce n’est d’orthographe? Un homo sapiens, jeté vivant dans un bain d’eau bouillante, réagirait-il comme le homarus americanus ? L’image n’est pas sans rappeler celle qui se trouve au cœur de L’infinie comédie, où un groupe de terroristes québécois, servant de contre-exemple à la molle décadence américaine, pratique un rite d’initiation : la recrue s’allonge sur des rails, se relevant juste avant l’arrivée du train, quitte parfois à y laisser les jambes.

David Foster Wallace, allaité à la culture athlétique et compétitive de l’Amérique profonde, traque l’épouvantable énigme cachée au sein des rituels tribaux : envoyé en Nouvelle-Angleterre par le magazine Gourmet pour faire un reportage sur le Maine Lobster Festival, il y trouve la clé dans le supplice silencieux des crustacés, imaginant ce qu’ils ressentent dans les instants précédant l’accomplissement du sacrifice estival : « Le homard a tendance à revenir à la vie de manière alarmante quand on le plonge dans l’eau bouillante. Si vous [2] le faites glisser d’une boîte dans la cocotte fumante, il peut tenter de s’accrocher aux parois du contenant ou même d’agripper de ses pinces le bord de la cocotte, comme quelqu’un essayant de se retenir au bord d’un toit […] Même si vous couvrez la cocotte et que vous vous éloignez, vous pouvez en général entendre le couvercle tressauter et claquer tandis que le homard tente de le repousser. Ou les pinces de la créature qui rayent les parois alors qu’il se débat. Le homard, en d’autres mots, se comporte tout à fait comme vous ou moi le ferions, plongés dans l’eau bouillante (à l’exception évidente des hurlements) ».

C’est le hurlement qui intéresse David Foster Wallace, la violence sadique dont se nourrit la société du spectacle. « Le gros fiston rougeaud », premier article du recueil, relate un reportage fait à Las Vegas pour le magazine Premiere [3]. DFW a été envoyé pour couvrir la remise des AVN Awards, décernés par le magazine principal de l’industrie porno américaine, Adult Video News. L’incipit est du pur DFW : il évoque la castration — exceptionnellement au sens propre ! —, en s’appuyant sur des statistiques : « Chaque année, entre dix et vingt-cinq citoyens adultes sont admis aux urgences après s’être castrés. En général avec un ustensile de cuisine ; parfois, une pince coupante. » C’est rare qu’un auteur partage ses préoccupations si rapidement et d’une manière si compacte : entre la pince du homard et l’amputation d’un membre (L’infinie comédie), on est plongé au cœur de ses obsessions ; pas besoin d’une centaine de notes !

Mais DFW aime digresser, donc il pérégrine pendant soixante-seize [4] pages — dont cinquante-six notes —, le temps de s’infiltrer dans ce milieu obscène. Il s’amuse d’être admis dans la suite personnelle au Sahara de Max Hardcore, « titan du porno », où il côtoie les stars de l’industrie. On apprend que Max serait « à la pointe et sur le fil du rasoir » du porno, et que ses tournages sont des opérations « quasi militaires ». Histoire de s’en distancier, DFW fait un geste envers le féminisme, expliquant que Max a été le premier « à perpétrer sur le corps féminin des abus et des dégradations à un degré qui aurait été impensable il y a encore quelques années ».

David Foster Wallace, Considérations sur le homard

Peu importe, son propos n’est pas féministe. DFW se délecte de son voyage initiatique au royaume « adulte », où l’érotisme cède la place à la violence hyper-masculine, les hommes et les femmes étant transformés abjectement en objets d’un système dont le journaliste fait partie intégrante. DFW semble admirer Las Vegas, site permanent de cette foire annuelle et « la moins prétentieuse de toutes les villes américaines ».

Le porno serait-il l’arme idéale contre la bourgeoisie ? David Foster Wallace regarde son pays à travers les yeux d’un enfant : tout est féroce, grotesque et surdimensionné, comme dans les comics. On songe au bon mot de Norman Mailer concernant J. D. Salinger : « l’homme le plus brillant qui n’a jamais quitté le lycée ». Son succès outre-Atlantique s’explique-t-il par sa sensibilité puérile ; la pornographie et le sadisme sont-ils deux manières de rester adolescent, d’échapper à un érotisme vraiment « adulte » ?

Dans le chapitre [5] consacré à la campagne présidentielle du candidat John McCain en 2000 — qui a fini par perdre contre George W. Bush —, DFW élabore une énième variante de ce récit, l’acte fondateur de cruauté aboutissant à un spectacle socio-médiatique. Cette fois, les méchants sont les Viet : en 1967, le jeune pilote McCain a dû s’éjecter de son Skyhawk A-4 lorsque celui-ci fut abattu. DFW raconte l’incident dans un langage enfantin, comme s’il s’adressait à des écoliers : « Essayez d’imaginer comme ça doit faire mal, comme vous aurez peur, trois membres cassés, en chute libre vers la capitale ennemie que vous vous apprêtiez à bombarder. » Il s’attarde sur la saga du supplice du futur candidat, se régalant dans les détails de sa torture aux mains des geôliers, avant de reprendre l’histoire de la campagne, trente-trois ans plus tard, considérée uniquement sous l’angle de la stratégie et de la communication. À la fin de l’article, il revient encore à l’épisode vietnamien, à la boîte spéciale, de la taille d’un placard, surnommée la « cellule du châtiment », dans laquelle McCain a passé la majeure partie de quatre années.

Comment ne pas penser aux B-52’s — le groupe, pas les bombardiers —, à leur chanson dans laquelle un fêtard confond un lobe d’oreille humain et un « rock lobster » (langouste) ? L’homme et le homard ne se ressemblent-ils pas ?

Consider the LobsterEcce Homo ?


  1. On s’efforcera d’imiter l’avidité de DFW pour les notes. Ici, on signale une perte de sens dans « Consider the Lobster » : le titre original, par l’emploi de l’impératif, évoque un rapport personnel entre narrateur et lecteur. La traduction fait plus didactique.
  2. Bien que le « vous » soit standard en français, dans la version américaine on ressent plutôt le « tu ».
  3. Cette traduction omet les noms des journaux où les articles avaient paru. Est-ce pour donner une allure moins « journalistique » et plus « sérieuse » ?
  4. On s’efforcera aussi de bourrer notre article de statistiques, encore en hommage à cet homme-homard.
  5. Tiré d’un article écrit pour Rolling Stone.

Steven Sampson