Les répliques de la haine

Pour un historien, l’exercice auquel se livre Gérard Noiriel avec Le venin dans la plume peut sembler plus risqué sur le plan historique qu’intellectuel. Prolongeant l’intuition qu’il avait eue dans une tribune publiée par Le Monde en 2018, il établit en effet dans ce livre un parallèle entre deux polémistes français, Éric Zemmour et Édouard Drumont, que cent trente années séparent mais qu’un même langage selon lui réunit : celui de la haine.


Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République. La Découverte, 252 p., 19 €


À lire Le venin dans la plume de Gérard Noiriel, il faut bien admettre que l’écart chronologique se réduit singulièrement un peu plus à chaque citation, leur juxtaposition finissant par confondre un auteur avec l’autre, et les époques avec eux. Leurs cibles aussi, même si Drumont s’en prenait aux Juifs tandis que Zemmour vise aujourd’hui les musulmans. Les structures de leurs discours sont analogues et suffisamment élastiques pour offenser au passage n’importe quelle autre minorité, même s’ils ne s’attaquent pas prioritairement à n’importe laquelle.

Il conviendrait d’ailleurs d’assortir « Juifs » et « musulmans » de guillemets afin de souligner que, si l’offense est bien réelle et ressentie comme telle par leurs victimes, les pamphlétaires ont en commun de transformer en figures ceux qu’ils désignent comme leurs adversaires. L’invention de « dominants imaginaires », écrit Noiriel, alimente une « rhétorique de l’inversion dominants/dominés », laquelle constitue à la fois la véritable matrice de leur « grammaire identitaire », la légitimation de leur combat, ce qui justifie qu’ils se présentent eux-mêmes comme des victimes.

Le niveau de déréalisation auquel est alors soumis le raisonnement est tel qu’ils en viennent à ne plus parler que par abstractions, c’est-à-dire encore à travers des figures, plus précisément des stéréotypes, qu’ils plaquent sur des réalités en les prenant ou en faisant semblant de les prendre pour elles. Procédé éculé mais qui a fait ses preuves, et en lequel la philosophie des Lumières voyait la marque du fanatisme. De cette fièvre jaillit toute fébrile une vision du monde et de l’histoire par personnifications successives, dont la plus illustre et la plus récurrente est évidemment « la France ».

Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

Marseille, 3 avril 1898 : Édouard Drumont, « candidat antijuif » aux élections législatives, défile à Marseille. La foule crie « À bas les juifs ».

C’est elle que les « Juifs » et les « musulmans » outragent, qu’ils abusent, qu’ils veulent détruire, puisque, « vue comme une personne, de même que tout être humain, elle est condamnée à mort ». « Elle », parce qu’aux yeux de ces historiens duellistes la France est évidemment une « femme », tantôt forte comme une mère, tantôt faible comme une amante, que les « grands hommes » qui firent son histoire ont défendue, honorée et quelquefois trompée ; l’histoire comme vaudeville tragique en somme.

Dans cet imagier, relève Noiriel, « les classes populaires n’existent pas », même si leurs auteurs clament qu’ils en sont les seuls véritables hérauts, eux qui en sont issus. Argument de l’origine qu’ils excipent avec d’autant plus d’ardeur qu’ils ont tout fait pour l’enfouir, et qu’ils ne la ressortent elle aussi qu’habillée de clichés. S’ils ne reconnaissent pas dans le peuple actuel les enfants de la patrie dont ils se souviennent, c’est sans doute qu’à y regarder de près ceux-là sont toujours un peu trop « juifs » ou un peu trop « musulmans » pour être considérés comme des enfants légitimes.

De fait, selon les polémistes d’hier et d’aujourd’hui, les problèmes que posent les migrants éternels sont strictement identiques, note Noiriel : ils font la loi chez nous, dégradent notre langue, notamment à cause de leurs noms ou de leurs prénoms étrangers, suivent des coutumes fort peu catholiques et n’ont de français que les papiers qui leur ont été accordés. Comme, malgré cela, la terre de France ne les expulse pas naturellement, il faudra bien que quelqu’un s’en charge.

C’est pourtant parvenu à ce point que le polémiste paraît hésiter, et qu’il semble tenté. Doit-il ou non se salir les mains et non seulement la plume ? S’il y succombe, il se montre certes cohérent mais il perd sa situation, à tous les sens du mot. Il cesse d’être un simple journaliste que l’on tenait pour un historien, qui est, rappelle Noiriel, la position « la moins professionnalisée des sciences sociales », et il devient aussitôt un idéologue, presque un politicien. Pour les « transfuges sociaux » que sont les polémistes, l’expérience peut virer au déclassement, faire remonter la gêne d’antan, et même s’achever dans un oubli total.

Quant à ceux qui les lisent, bien que familiers de la rhétorique de l’insinuation qui fait d’eux les complices des auteurs qu’ils achètent en masse, il n’est pas certain qu’ils souhaitent que leur complicité éclate au grand jour. D’ailleurs, il est moins certain encore qu’ils les lisent jusqu’au bout, comme le rappelle Noiriel en se fondant sur une étude statistique troublante qui montre que l’immense majorité des lecteurs ne terminent pas les pamphlets qu’ils s’infligent. Si tel était le cas, ils n’auraient pas découvert il y a quelques semaines ce que l’auteur du Suicide français avait écrit cinq ans auparavant dans ses conclusions : à savoir qu’il en appelait à la guerre civile.

Sans négliger le goût du sang de quelques-uns, la plupart aimeraient assez, semble-t-il, qu’on ne remonte pas jusqu’à eux et qu’on ne leur impute pas d’avoir trempé dans une forme de « délinquance de la pensée » qui s’achèverait dans des crimes haineux, ou même dans des humiliations publiques. L’ennui, lorsque l’on écrit par images et à demi-mot, c’est que le lecteur pourra toujours arguer qu’il avait mal compris, mal lu, ou pas en entier, et laisser ainsi l’auteur à mi-gué, tout seul avec sa vindicte, sa plume et son couteau.

Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

Cependant, si l’on veut extirper durablement le venin qu’inoculent pareils écrits dans l’opinion publique, suggère Noiriel dans ses propres conclusions, et même lui opposer un antidote, « il faut entreprendre un immense travail de “traduction” du langage savant pour le rendre accessible à des lecteurs non spécialisés », suivant une démarche identifiée comme celle des polémistes eux-mêmes, mais dont la traduction s’avère en fait une trahison de la science. Sans rien céder sur le terrain de la scientificité, assure Noiriel, ni se hasarder sur celui de la politique, il n’en faut pas moins, explique-t-il, « se mobiliser pour défendre le rôle civique de la science ».

À cette intention salutaire, deux limites peut-être tout de même. La première se lit dès les premières pages du Venin dans la plume, lorsque son auteur expose sa volonté de comprendre pourquoi les polémistes « ont, au final, toujours raison, alors qu’ils bafouent la raison ». Dans les pages qui suivent, Noiriel écrit successivement que le pamphlétaire contemporain « ignore complètement ce qu’on appelle en sociologie, la réception d’un discours », puis qu’« il ignore complètement le b.a.-ba de l’épistémologie de l’histoire ». Bien qu’il ne répète ensuite qu’une fois cette formule, celle-ci fait craindre que Noiriel puisse, non pas faire preuve d’un mépris de savant envers ses adversaires, mais bel et bien sous-estimer la force persuasive de l’ignorance qu’il dénonce, et son efficacité rhétorique.

Or, cette puissance de l’ignorance est précisément ce qui permet au polémiste de s’insérer dans l’espace médiatique, et d’y être continuellement relayé. Dans le cas où il suivrait les règles les plus élémentaires de l’argumentation scientifique, ou du débat contradictoire, il ne serait plus « programmé », du moins pas avec cette fréquence, ni cette attente. Noiriel le sait pour partie au moins lorsqu’il rappelle, d’une part, que « croire que l’on pourrait combattre efficacement ce genre de polémistes en dénonçant leurs “erreurs” est un leurre », et de l’autre que ces relais obéissent à des « réalités économiques [qui] sont d’une puissance telle qu’aucun discours ne peut les renverser ». Aucun, pas même donc celui de la science, si précises ou convaincantes que puissent être ses démonstrations.

Le problème, et c’est là la seconde limite, ce n’est pas que Noiriel croit en la force intellectuelle et civique de la science – il n’écrirait pas dans le cas contraire, et le fait même qu’il le fasse envoie un signal qui faisait jusque-là défaut, celui d’une réplique organisée et méthodique à la malveillance qui se drape dans la liberté d’expression en travestissant l’histoire. Il vient du fait qu’il ne semble pas prendre la mesure du travail de sape qui est déjà à l’œuvre dans ce qu’il conçoit presque essentiellement comme un bastion de la science : l’Université.

Gérard Noiriel, Le venin dans la plume. Édouard Drumont, Éric Zemmour et la part sombre de la République

Entrée des députés du groupe antijuif à l’Assemblée nationale (1898)

Le scandale, à cet égard, n’est pas qu’un polémiste soit invité dans un média, ou même qu’il y soit associé, mais qu’il soit choisi pour figurer au jury d’un concours de la haute fonction publique [1]. Puisque, dans le paysage universitaire français, les grandes écoles sont les plus perméables à la polémique en raison de leur proximité avec le débat politique, l’infiltration trouve une reconnaissance qui lui permet de ruisseler sur d’autres sphères encore, et de porter bien au-delà de ses cadres initiaux.

Là encore, la schizophrénie des médias qui font mine de s’inquiéter de la montée des extrêmes en invitant continuellement leurs porte-voix n’est qu’un symptôme mineur du « malaise profond de notre démocratie ». Ce malaise est autrement criant lorsque ceux qui gouvernent reprennent littéralement et les thèmes et les thèses des polémistes dont ils jugent pourtant les propos nauséabonds, et qu’ils promettent pour cela de combattre.

Ce faisant, ils ne font pas que reproduire une certaine conception de classe et « la vision déformée que les élites politiciennes peuvent avoir de ce que pensent les citoyens », comme l’affirme Noiriel, ils lui font en quelque sorte sauter le pas en introduisant cette imagerie au cœur du gouvernement des hommes – par souci d’efficacité, là comme ailleurs. Si l’on ne voit pas combien la rhétorique polémiste informe actuellement le discours gouvernemental, on ne peut comprendre que de plus en plus de minorés vivent celui-ci de la même manière qu’ils ressentent celle-là, c’est-à-dire « comme une atteinte inadmissible à leur dignité ».


  1. Éric Zemmour a ainsi été membre du jury d’entrée à l’Ena en 2006.

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