Jean-Christophe Cavallin, théoricien de l’écocritique et auteur d’essais aux éditions José Corti, a patienté quelques années avant d’écrire son premier roman. Ça valait la peine d’attendre, Kong Junior est un récit singulier, ciselé, écrit sous l’égide d’Apulée. Cette dérive de deux personnages tourmentés dans Venise nous rappelle opportunément qu’en littérature un chat n’est jamais un chat.
Au livre III de L’Âne d’or, Lucius assiste à la métamorphose de Pamphile (maîtresse de sa maîtresse) en grand-duc : elle se recouvre d’un onguent, adresse quelques mots à sa lanterne, « se met à battre des membres à petits coups pressés », puis les plumes poussent après un duvet. Quand Lucius veut profiter des effets de l’onguent, pas de chance, il se trompe, ou on le trompe, au lieu des plumes, du poil, au lieu d’un bec, une tête d’âne, des narines béantes, des lèvres pendantes, un sexe grand comme d’Épidaure à Marathon. Dix-neuf siècles après le roman d’Apulée, Kong Junior se présente à son tour comme un livre de métamorphoses, promettant au lecteur de s’émerveiller « en voyant des êtres humains changer de nature et de condition pour prendre une autre forme », comme l’annonce Lucius, ou Apulée, en ouverture de ses histoires : d’ailleurs, le narrateur, si c’est bien lui, s’appelle « Lucio, comme dans L’Âne d’or ». Pas sûr pour autant que Jean-Chistophe Cavallin laisse ses personnages « par un mouvement inverse redevenir eux-mêmes » : non seulement l’épreuve laisse des traces, mais il est difficile de dire, dans ce décor changeant, qui est vraiment soi-même.
Ce décor, c’est Venise, un lieu est parfaitement choisi, même si l’auteur prend un grand risque : Venise n’est pas une ville, mais une veduta saturée d’interprétations, on la presse il en sort un vers, ou de la prose, ou un adagietto, des roucoulades, des kilomètres de films et des commentaires, savants et navrants pêle-mêle, et un million d’articles sur la décrépitude. La ruse de Cavallin est de ne jamais prétendre faire mieux, il ne gobe pas les poncifs mais il ne passe pas son temps à les briser ; il accepte Venise aussi comme un panier de métaphores baroques et de couples d’opposés : le sublime et le putride, la sérénité et le surtourisme, l’éternité et l’immédiat, l’art ancien et la Mostra, l’architecture et l’engloutissement – il l’accepte sans s’inquiéter de rabâcher ni se soucier de faire neuf. Mais il a l’œil : son art de paysagiste, à mi-chemin du peintre et de l’ingénieur, sonne juste, et, plus important encore, il est au service de sa dramaturgie et de ses personnages. « Pour ces dérives à l’aveugle, Venise est la ville idéale », avec des îles, des culs-de-sac, des marées hautes et basses, des palais vides, des injections de ciment et de richesses sans lendemain : ces éléments ne sont pas là pour orner, ils servent le récit – Kong Junior n’aurait pas pu être mis en scène à Maubeuge.
« Le paysage vénitien s’étend sans relief, tout en étendue. Il s’étire à l’horizon, aligne des marais, des îles, des langues de terre habitée, des pétroliers comme des pots sur une planche vernie. Venise à fleur d’eau se cache au milieu. Pour échapper aux Lombards déboulés de la Baltique, la fuyarde s’est tapie dans les bouches du Padus. À plat ventre dans la lagune, elle respire au fond de l’eau par la tige creuse de son campanile. »

Ni âne ni grand-duc : l’un des deux personnages principaux de Kong Junior s’identifie au singe gigantesque, tombé du film de Cooper et Schoedsack de 1933, censé être son grand-père ; l’autre s’identifie à un paon bleu des Indes, pièce vivante de la Mostra – et comme il ne se résigne pas à l’appeler bêtement paon, alors ce sera le plus souvent Master Peacock. Le premier, c’est Lorenzo Kiesler, fils de George Kiesler, petit-fils de King Kong accouplé à Hedy Lamarr ; il collectionne les troubles psychiques et les surnoms, on l’appelle Ritz, « parce que toujours élégant ? parce que venant de la haute ? », lui-même se nomme parfois Young Kay, du temps de sa jeunesse splendide et dépensière, mais c’est aussi Kong Junior, Ding Dong ou bien Laurent Outan, parce que sa raison chancelante prête à rire. L’autre s’appelle Pavone en plus de s’appeler Lucio, il est le narrateur une fois sur deux, actif, passif, observateur ou ébloui de cette histoire d’identités flottantes ; son nom aurait dû le prédestiner à se conformer au paon puisqu’il en est la version italienne, il est en vérité le nom « d’une bourgade quelconque de la basse plaine du Pô ». Mais dans ce livre où toute une ville s’enfonce et les nageurs boivent la tasse, les personnages voient aussi leur identité se diluer dans les lieux où ils se trouvent.
« Lorenzo Kiesler et la ville dont sa maladie épouse le plan spiralé de nautile ont toujours été pour moi deux mondes homozygotes. […] La géographie flottante de l’île engendre dans son esprit des chimères à sa ressemblance. » Et plus tard, sa promenade « renfloue la géographie de Venise comme les pas d’un noctambule réveillent le halo des diodes ». S’agissant d’un universel jeu de mutations et de similitudes, l’analogie est l’outil favori de l’auteur ; il le sait nécessaire, il le manie avec gourmandise.
Venu « de la haute », Lorenzo flambe, se pavane, puis finit par perdre les repères du monde et de son identité, l’un n’allant pas sans l’autre ; des thérapeutes se penchent sur son cas, seul Lucio pense avoir compris la véritable nature de ses hallucinations peuplées d’un singe géant, d’une star de Hollywood et d’un bon nombre d’anges donneurs de leçons : « Sa décompensation mystique n’était pas un drame de la puberté. C’était une révolte pour exister vraiment. » Lucio est sans doute lucide, mais sa lucidité est tantôt exacerbée tantôt amoindrie par la curiosité, devenue de la fascination puis, fatalement, de l’amour. Kong Junior dessine entre les deux égarés, et sur la carte de Venise, un réseau de relations tordues, compliquées encore par la présence de Master Peacock, de l’ombre du vieux Kong, d’une architecture mouvante, presque vivante, des ruines et des spectres qui s’y trouvent, en plus des marcassins. Vient le moment où la narration elle-même devient confuse : elle alternait un point de vue subjectif, celui de Lucio, et une narration omnisciente, à peine plus en vérité, signalés l’un et l’autre par quelques indices typographiques, mais bientôt le bel ordonnancement se brise, on ne sait plus quel est le visage, quel est le reflet, on dirait deux reflets, ou alors deux visages et une vitre entre les deux à la place d’un miroir. Comme dans certaines pages de Henry James, distinguer le suiveur du suivi, l’amoureux de l’aimé, le hanteur du hanté ou le soignant du soigné n’est plus possible, et cesse d’ailleurs d’être fécond.
Perdre pied dans Venise, après tout, c’est peut-être la seule chose à faire : Lucio, dans sa blouse de narrateur thérapeute, évoque René Descartes, comme modèle de voyageur inquiet, abasourdi, berné par un Dieu trompeur et parti à la recherche d’une certitude. « D’abord il rêvait trop, ses rêves attachaient. Il lui arrivait souvent de rêver d’être une cruche […] Les gens, les bêtes, les étoiles lisaient ses pensées intimes. L’immense néant nocturne le perçait de tous ses yeux. Il lui fallait trouver d’urgence une position de repli. » Il se retire alors dans une auberge, dans l’un de ses coins, et en lui-même, pour concentrer sa pensée sur une tête d’épingle, une pensée réduite à presque rien, mais inviolable cette fois. Au risque de glacer le monde, voilà comment le cogito sauve de l’effondrement psychique : « Cette petite pensée ressemblait à la bulle d’air du niveau des géomètres. » Pas de chance, Lucio Pavone perd son niveau à bulle à l’âge de dix-huit ans, un dimanche d’octobre, sur l’île de Poveglia ; quant à Lorenzo Kiesler, il semble avoir remplacé le niveau à bulle par les cendres d’un singe géant de cinéma, à disperser dans la lagune.
« Écoute le boniment des marchands de réalisme : Un chat est un chat ! Dimanche est dimanche ! C’est le contraire qui est vrai. Un chat est un tas de choses, vampire de giron, bouillotte, houri, fourrure à moteur, statuette, fauve en pot. Le réel est un jeu d’enfant », dit Lorenzo à Lucio, et vice versa. On ne peut pas lui donner tort ! Dans ce cas, toute littérature est, comme dans ce livre, le compte rendu d’une métamorphose.
