Un nouvel antiprogressisme

Dans cet ouvrage traduit de l’espagnol, enrichi d’une forte préface en direction des lecteurs français pour « nous parler aussi de la France… mais pas depuis la France », le journaliste argentin Pablo Stefanoni propose « une lecture des nouveaux tropes et topoï des droites émergentes » – à ce point nouveaux qu’ils nécessitent un précieux glossaire en fin de volume. Il entend montrer par là « comment l’antiprogressisme et l’anticorrection politique sont en train de construire un nouveau sens commun et pourquoi la gauche devrait le prendre au sérieux » – selon le sous-titre de sa version espagnole, sous-titre qui pour long qu’il soit énonce du moins clairement d’où parle l’auteur et à quelles fins.


Pablo Stefanoni, La rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire des contre-cultures néo-réactionnaires. Trad. de l’espagnol (Argentine) par Marc Saint-Upéry. La Découverte, 220 p., 22 €


Dans un récent article, le chercheur Théo Bourgeron mettait en garde contre des travaux récents décrivant « les réponses laxistes face au Covid-19 comme des politiques « ignorantes » résultant du rejet populiste de la science » sans percevoir « les intérêts en jeu derrière les décisions de santé publique ainsi que les facteurs qui lient les intérêts économiques et les intellectuel·les auxquels les gouvernements font appel pour élaborer leurs décisions ». Il s’agit ici pareillement de « lancer quelques signaux d’alerte précoces à propos de phénomènes peut-être encore embryonnaires et marginaux mais dont le potentiel expansif est indéniable » afin de mieux connaitre ce qui menace « plutôt que de s’indigner et de condamner abstraitement ».

La rébellion est-elle passée à droite ? de Pablo Stefanoni

Ronald Reagan © CC2.0/lylejk/Flickr

Cette « étude en forme d’essai sur ce qu’on pourrait appeler le “rhizome culturel” réactionnaire transnational » prend appui sur une imposante bibliographie espagnole, anglo-saxonne et française offrant une « gamme de références de phénomènes » jusqu’alors inédite sur ce mode dans le paysage éditorial francophone et permettant de découvrir des figures peu connues des lecteurs français, tel le paléolibertarien Murray Rothbard. Le « kaléidoscope » dont l’auteur se réclame permet de se frayer une voie dans le maquis des théories avancées par des droites protéiformes, et dans leurs passages à l’acte : l’assaut du Capitole, le massacre d’Utoya en Norvège, placé par son auteur sous la bannière d’une lutte contre « le grand remplacement », ou les féminicides commis par des incels (involuntary celibates) radicalisés au nom du masculinisme.

L’ouvrage s’ouvre sur un tableau d’ensemble de l’univers de la droite et de ses transformations, depuis le néolibéralisme de Reagan et Thatcher jusqu’aux droites dites alternatives (alt-right), traversées de contradictions quant à la place et au rôle de l’État, de l’atlantisme et de l’Occident, dressant là les tenants d’une identité chrétienne, soutiens d’Israël et combattants contre le danger islamique face une droite antisémite, plus ou moins néopaïenne, qui tient l’Occident et la société industrielle pour responsables des problèmes du monde.

La rébellion est-elle passée à droite ? de Pablo Stefanoni

Margaret Thatcher © CC2.0/Andy Maguire/Flickr

Ces lignes de faille profondes n’interdisent nullement de fréquentes convergences. Quatre voies d’entrée sont retenues qui mettent à nu la multiplicité et la diversité des combinaisons de ces différents segments. La première s’attache au « politiquement incorrect » et aux « prétentions appuyées de non-conformisme subversif et transgressif » déployées par la « constellation des droites insurgées » animées par la théorie conspirationniste du « marxisme culturel », qu’elles qualifient de totalitarisme, de « nouvelle inquisition », de « cancer progressiste » devant lequel les conservateurs traditionnels auraient capitulé. L’auteur accorde ici une attention particulière à cette « usine à mèmes » qu’est internet et aux stratégies d’ironie et de provocation déployées face et l’exaltation des victimes dans le camp progressiste, l’incorrection politique revendiquée leur permettant d’être ouvertement racistes et sexistes.

Le pourquoi et le comment de la circulation de la tradition libertarienne (singulièrement états-unienne) vers d’autres horizons géographiques et politiques et ses rapprochements, qui pourraient sembler paradoxaux, avec des forces ultra réactionnaires et autoritaires, constitutifs du paléolibertarianisme, constituent un second fil directeur. L’objectif d’abolition tendancielle de l’État, conservé, se combine avec le renforcement des institutions traditionnelles (famille, églises, entreprises), facteurs d’une autorité sociale nécessaire, en contribuant à ce que libertariens et néofascistes puissent parler d’une même voix.

La rébellion est-elle passée à droite ? de Pablo Stefanoni

Dans le Texas (2011) © Jean-Luc Bertini

L’ouvrage se focalise dans un troisième temps sur la manière dont certaines figures de l’extrême droite produisent un discours de défense des valeurs de la modernité occidentale pour capter le soutien des gays et des lesbiennes et les mobiliser dans leurs propres combats contre l’immigration et le multiculturalisme. Avec un développement fascinant sur les politiques publiques menées en Israël pour faire de Tel Aviv la « capitale mondiale du tourisme gay ».

Pablo Stefanoni aborde pour finir les rapports entre l’écologie et l’extrême droite. Après un retour sur la tradition romantique, il montre comment la contre-culture irrationaliste et vitaliste qui dut à ses liens avec le nazisme de s’être effacée un temps opère aujourd’hui un retour en force sous l’espèce d’un écofascisme qui entend « sauver les arbres, pas les réfugiés » et se réclame d’une « politique du canot de sauvetage armé » et de réponses antisolidaires. Constatant que, pour l’instant, la droite semble plus apte que la gauche à capitaliser sur la crainte de l’avenir et du réchauffement climatique, Stefanoni souligne pour s’en inquiéter que la gauche n’est pas assurée de conserver le monopole du label écologique. Et d’emprunter à la journaliste Kate Aronoff une redoutable conclusion : « L’horreur du changement climatique ne résidera peut-être pas tant dans la violence intrinsèque des ouragans ou des vagues de chaleur que dans la façon dont les sociétés choisiront de l’affronter ».

Au terme de son ouvrage, Pablo Stefanoni déplore que la gauche, privée de l’équivalent mobilisateur de ce qu’a été la Commune de Paris, à court d’images sur le futur (en partie parce que le futur est en crise sauf lorsqu’il est pensé comme dystopie), incapable de séparer l’émancipation de la financiarisation et de renouer avec « ceux d’en bas », se retrouve coincée dans la position de devoir défendre le capitalisme tel qu’il est contre ce qu’il menace de devenir. Un ouvrage à lire et à méditer de toute urgence avant qu’il ne soit trop tard pour infléchir ce qui tend à s’affirmer comme le cours des choses.

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