Kurt Schwitters à l’avant-garde du vingtième siècle

De Kurt Schwitters (1887-1948), on connaît surtout les collages, dessins et tableaux exposés dans les musées ou galeries d’Europe et d’Amérique, aisément accessibles en reproduction. Mais son désir d’explorer et d’étendre le champ artistique se manifesta dans bien d’autres domaines : poète, plasticien, performeur avant l’heure, il fut surtout le seul et unique représentant de « Merz », mouvement qu’il créa pour son propre compte en même temps qu’une revue éponyme. En traduisant ici quelques-uns des textes que Kurt Schwitters écrivit en allemand ou en anglais durant son exil des années 1930-1940, non publiés de son vivant, Sabine Macher invite à redécouvrir un artiste total, ayant vécu de plain-pied avec son époque en restant rebelle à tout embrigadement.


Kurt Schwitters, Homme par-dessus bord. Proses 1932-1947. Trad. de l’allemand et de l’anglais et postfacé par Sabine Macher. Trente-trois morceaux, 384 p., 23 € 


La vie de Kurt Schwitters s’est achevée en Angleterre en janvier 1948, sans qu’il ait pu revoir son pays – il avait par ailleurs appris avec retard la mort de sa femme, Helma, demeurée en Allemagne. Son corps ne sera rapatrié dans sa ville natale de Hanovre qu’en 1970. Menacé par le pouvoir nazi, il avait suivi de peu son fils Ernst, membre de la Jeunesse ouvrière socialiste qui venait d’être dissoute, et quitté l’Allemagne en janvier 1937 pour se réfugier en Norvège où la famille avait l’habitude de séjourner dans une petite cabane sur l’île de Hjertøya. Installés tous deux à Lysaker près d’Oslo, il leur faut s’enfuir à nouveau après l’attaque allemande d’avril 1940. Après bien des vicissitudes, ils parviennent en Écosse. Internés plusieurs mois en raison de leur nationalité allemande, ils ne sont libérés qu’en 1941 et s’établissent à Londres. Kurt Schwitters se lie alors avec Edith Thomas (rapidement baptisée Wantee parce qu’elle lui demandait toujours « do you want tea ? ») et finit par s’installer avec elle à Ambleside, dans le Westmoreland, où elle veillera sur lui jusqu’à la fin avant de devenir sa cohéritière avec son fils Ernst.

Homme par-dessus bord. Proses 1932-1947, de Kurt Schwitters

Kurt Schwitters photographié par Genja Jonas (1927)

Si le nom de Kurt Schwitters n’est pas oublié, il reste méconnu en France ; on apprécie d’autant plus la parution de ce livre et le travail de Sabine Macher, elle-même artiste, poète, danseuse et photographe, qui ne se contente pas de traduire, mais ouvre dans sa longue postface le texte à des pages plus personnelles, plus libres, où ses interrogations et ses bonheurs de traductrice se mêlent aux lettres de Schwitters et esquissent, rappelant graffitis, collages ou calligrammes, une composition où l’on croit bien surprendre un peu de l’esprit de celui à qui elle consacre ce travail.

C’est dans une nouvelle de 1936, « Je suis ici avec Erika » (sa machine à écrire !), qu’on trouve, bardée d’humour, une illustration de la manière dont Kurt Schwitters conçoit la poésie. Conversant avec Helma, il lui dit : « On ne devrait pas prendre tant de précautions avec la poésie. Un souverain ordonne, et un poète-souverain ordonne à la langue ». Pour lui, les mots entrent dans le poème tout comme les débris de bois ou les coquillages ramassés sur la plage s’assemblent pour composer un collage, un objet d’art. « je suihe maihntenant d’un couhoup beauhcouhoup pluhus proche de lah pohésie » : déformés, bégayés, les mots cassent le flux continu de la phrase pour former un poème inattendu qui ouvre d’autres horizons. Ainsi l’énoncé de départ, « Me voici allongé en plein soleil et le chat m’entoure », est-il arraché à la banalité et au champ logique, et jugé, une fois bégayé, « digne d’être cohomposé en musique ». Quinze ans après, Kurt Schwitters n’a donc pas oublié sa « Ursonate », son poème musical dans l’esprit de Dada qu’il est toujours possible d’entendre aujourd’hui, constitué de syllabes et d’onomatopées répétées à plaisir comme des mantras.

Homme par-dessus bord. Proses 1932-1947, de Kurt Schwitters

Timbre dédié à Kurt Schwitters (1987) © CC2.0/cea +

Cette « Ursonate » qui ouvrit la voie à la poésie concrète fit la renommée de son auteur, tout comme le recueil Anna Blume, publié en 1919, souvent repris, même fragmentairement, par la suite, et dont un café berlinois porte aujourd’hui le nom en guise d’hommage. Sabine Macher a choisi de présenter ici des textes en prose des années 1930 et 1940, moins connus, mais très révélateurs de ce que Kurt Schwitters attendait de la littérature : il s’agit de courts récits où la logique est mise en déroute, où le réel bascule rapidement dans la fantaisie du conte, où la satire et la critique se dissimulent à peine sous une apparente légèreté.

Un peintre sans le sou trouve le moyen de se procurer argent et amour, simplement en inversant le cours des choses comme on inverserait un courant électrique : « Qui nous dit que l’on ne saura pas un jour éteindre le temps comme on peut déjà de nos jours éteindre la lumière électrique ? » (« Konrad Hull »). Le narrateur de la nouvelle « Transformations » est métamorphosé en éléphant, et ne retrouve sa forme humaine que lorsque est prononcée trois fois la formule magique : « pension de retraite ». Ailleurs, une femme morte, indignée par la modicité des fleurs offertes par son mari, sort de sa tombe pour rafler toutes les couronnes mortuaires du cimetière (« Madame Conseil avec la choucroute, morte ») et provoque des catastrophes en cascade dans le monde des vivants. Et pour rester dans le genre macabre, on trouve même une courte pièce de théâtre intitulée « Le caveau de famille » dans laquelle une femme ne rêve que de continuer à militer dans l’au-delà en faveur des nazis et lance : « À la place de Dieu, dans notre ciel, on vénérera Hitler, et Dieu finira dans un camp de concentration. » Et tous les textes sont à l’avenant. Dérision, humour parfois noir, parfois grinçant, absurdité, burlesque ou cocasserie des situations : on trouve dans ces pages un excellent échantillon de l’œuvre écrite de Kurt Schwitters, de son imagination et de son talent aux multiples facettes.

Cette œuvre reste associée aux courants artistiques issus des ruines du monde ancien, exsangue après la Première Guerre mondiale, et à la grande aventure qui conduisit de dada au surréalisme, du constructivisme au futurisme, à tous les « ismes » que l’on voudra : il y a place pour Kurt Schwitters dans le panthéon du XXe siècle, à côté de Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Arp, Marcel Duchamp, Filippo Marinetti et beaucoup d’autres, mais son nom est surtout attaché au mouvement Merz dont il fut l’instigateur et le seul représentant, après avoir fondé dada dans sa ville natale de Hanovre et s’être brouillé avec Richard Huelsenbeck qui impulsait le mouvement depuis Berlin.

Homme par-dessus bord. Proses 1932-1947, de Kurt Schwitters

Neuf portraits de Kurt Schwitters à Londres (1944) © CC2.0/cea +

Ce qui ne l’empêcha pas de collaborer à des revues expressionnistes comme Der Sturm et de participer activement au bouillonnement artistique des folles années de la république de Weimar, organisant lectures et performances, travaillant comme graphiste, peintre, sculpteur ou poète, et gagnant sa vie dans la publicité. Mais, même s’il fut proche de telle ou telle chapelle, il refusa toujours d’engager l’art dans le combat politique : « L’artiste n’est ni prolétaire ni bourgeois, et ce qu’il crée n’appartient ni au prolétariat ni à la bourgeoisie, mais à tout le monde », affirme le Manifeste art prolétarien qu’il cosigna avec, entre autres, Jean Arp et Tristan Tzara, et publia dans sa revue Merz en avril 1923.

Le vocable « Merz », qui ne signifie rien en allemand, proviendrait d’une feuille de journal ramassée par terre, où le nom d’une célèbre banque avait attiré l’attention de Schwitters en vue d’un collage : il lui suffisait de conserver la syllabe centrale du mot KOMMERZBANK… Cet intraduisible Merz désigna désormais tout : l’art, la revue, et même la maison-atelier-lieu d’exposition baptisée « Merzbau », « construction merz », qu’avait fait édifier celui qui désormais s’immergeait lui-même dans sa création. Car Schwitters finit par appliquer le terme à sa propre personne, et inventa même un verbe, « merzen », « faire du merz », pour désigner son travail artistique.

Homme par-dessus bord. Proses 1932-1947, de Kurt Schwitters

La Merzbau d’Hanovre (1933) de Kurt Schwitters © CC2.0/cea +

Le vocable Merz aurait-il pu s’associer dans l’esprit de Schwitters, prompt à jouer avec les mots, à un petit animal, le vison, der Nerz en allemand ? Ce qui ferait du Merzbau, déjà appelé ailleurs « cathédrale de la misère érotique », un gîte ou un terrier où s’abriter, sur le modèle par exemple du Fuchsbau, la tanière du renard… Voulu ou pas, ce rapprochement que je risque ici n’aurait sans doute pas déplu à Schwitters. D’autres lecteurs ont supposé une possible relation entre Merz et le verbe ausmerzen (extirper, éradiquer), avec tout l’arrière-plan qu’on imagine. Le petit mystère qui entoure la trouvaille de Kurt Schwitters reste donc entier, et nul doute qu’il s’amuserait encore de nos conjectures ! Ce qui est sûr, c’est que Merz est et restera pour toujours la marque de fabrique de son inventeur.

L’anecdote ne s’arrête pas là. Lorsque Kurt Schwitters part pour la Norvège afin d’échapper aux nazis, il ne peut évidemment emporter son Merzbau qui avait pris des dimensions impressionnantes, envahissant totalement sa maison de Hanovre (elle sera détruite par un bombardement en 1943). Un deuxième Merzbau est donc mis en chantier, mais Schwitters doit encore quitter la Norvège pour l’Angleterre en abandonnant tout ; un troisième verra donc le jour, et restera inachevé à la mort de celui qui, décidément, ne pouvait imaginer sa vie sans cette habitation conçue par et pour lui. Le Merzbau a été reproduit par la suite au Sprengel Museum de Hanovre (1990) et à la biennale de Lyon (1993).

Kurt Schwitters est de ceux qui ont beaucoup essayé et beaucoup initié, jouant avec les mots pour leur donner une nouvelle consistance, récupérant des objets de rebut pour créer des œuvres d’art. Soucieux de préserver son œuvre, d’en garder la trace comme il gardait soigneusement tout ce qui pouvait un jour lui servir, cet artiste méticuleux savait aussi faire rire et plaisanter, même des choses graves. Considérant l’art dans sa totalité, il n’imposait aucune limite à la création, recherchait de nouvelles sensations, tant pour le plaisir de l’esprit que pour celui de l’œil ou de l’oreille. Merz résume et incarne une vie confondue avec une œuvre, à la fois immergée dans son temps et tournée vers celui qui va suivre, faisant de Kurt Schwitters un des précurseurs de bien des courants artistiques ultérieurs, même s’ils ne se réclament pas explicitement de lui : le lettrisme d’Isidore Isou, les happenings des années 1960, l’actionnisme viennois de Günter Brus et Hermann Nitsch, ou même l’art brut et l’arte povera.

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