Perdre pied

Deux autrices nées en Californie à plusieurs décennies d’intervalle signent deux romans très différents, mais dans lesquels tout commence avec une piscine – plus métaphorique qu’il n’y paraît de prime abord. Leila Mottley (jeune autrice d’à peine vingt ans) s’est inspirée d’une affaire d’exploitation sexuelle de mineures pour son roman, qui se déroule dans les quartiers pauvres d’Oakland. Julie Otsuka (dont c’est le troisième roman) passe d’un récit choral autour d’une piscine à une histoire individuelle de démence et de déclin, celle de sa mère.


Leila Mottley, Arpenter la nuit. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Pauline Loquin. Albin Michel, 416 p., 21,90 €

Julie Otsuka, La ligne de nage. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Catherine Chichereau. Gallimard, 176 p., 19 €


Kiara, la protagoniste d’Arpenter la nuit de Leila Mottley, vit avec son frère Marcus dans un immeuble miteux d’Oakland. Leur père est mort, leur mère en centre de soins après une tentative de suicide. La jeune fille fait de son mieux pour gagner de quoi payer le loyer : quand une hausse est annoncée, elle tente de convaincre son frère de se trouver un job au lieu de faire des enregistrements de rap. Elle s’occupe souvent de Trevor, le fils de Dee, une voisine toxicomane. Sa meilleure amie, Alé (Alejandra), travaille dans la taquerίa de ses parents. C’est une Californie sans glamour, même si le rêve américain miroite çà et là, par exemple avec cette piscine, symbole d’un luxe déplacé dans ce quartier où les résidents ne savent pas nager. L’augmentation des loyers semble annoncer une gentrification, mais pour l’heure le quartier de Kiara offre peu de choses en dehors des terrains de basket et des magasins d’alcool. La jeune fille se retrouve dans le monde de la nuit, à faire le trottoir.

Leila Mottley et Julie Otsuka : perdre pied

Leila Mottley © Olivier Dion

Tout cela pourrait être un assemblage de clichés, mais c’est l’occasion d’aborder les violences policières aux États-Unis sous un angle différent ; on évoque souvent la brutalisation des hommes noirs (le père de Kiara, ancien Black Panther, en a fait les frais), moins celle des femmes noires. Kiara est exploitée sexuellement par des agents de police qui, pour la plupart, ne lui donnent pas d’argent, estimant que lui fournir une protection constitue un salaire. Un policier se suicide, laisse une note qui parle d’elle, et bientôt son nom est associé à l’affaire, d’autant plus scandaleuse que la jeune fille était mineure au moment des faits. Américain jusqu’au bout, le roman passe par la case judiciaire, une avocate (blanche) conseille Kiara, un procès a lieu. Un oncle de Kiara intervient également, à la demande de celle-ci, permettant d’apporter de la nuance chez les personnages masculins.

La « piscine à crottes » (ainsi nommée parce que quelqu’un y a jeté des déjections canines), attirante et repoussante, est plus importante qu’il n’y parait, promesse de fraicheur mais aussi lieu de la mort de Soraya, la petite sœur de Kiara. La nuit même devient ici un milieu trouble et parfois asphyxiant. Kiara se lance sans savoir très bien jusqu’où elle peut aller et se retrouve rapidement là où elle n’a plus pied. Au spectre de sa sœur correspond celui de la sœur d’Alé, Clara (phoniquement proche de Kiara), disparue et présumée emportée dans un réseau de prostitution de mineures. Dans le monde de la rue, ce ne sont pas les mots qui priment : savoir repérer les indices non verbaux est indispensable. L’écriture de Leila Mottley, riche de sensorialité (intonations, regards, odeurs) et d’émotions rentrées, a les qualités et les défauts de l’adolescence, souvent dans l’excès, mais avec des moments de grâce, comme le passage où Trevor apprend à nager à Kiara : « Je laisse ma tête plonger sous la surface puis je remonte prendre de l’air. Ce n’est pas si désagréable que ça d’y souffler. J’aime le bruit de ma respiration quand je suis sous l’eau, un gargouillis qui flotte dans le vide. Si on était dans la baie, je suis certaine que toutes les créatures aquatiques pourraient entendre mes bruits voyager à travers les molécules. Sous l’eau, rien n’a aucune limite. »

Ce premier roman vaut moins pour son intrigue que pour la voix de sa narratrice ; la jeune autrice a su mêler une lucidité d’adulte et des évocations d’enfance dans les mots de Kiara, qui se retrouve trop tôt à devoir agir en femme, mère (de substitution pour Trevor) ou prostituée. « Les cas de violences pour lesquels on manifeste, sur lesquels on écrit […] concernent rarement les femmes noires, les personnes queer et transgenres, mais cela ne veut pas dire pour autant que ces cas-là n’existent pas », écrit l’autrice dans la note qui fait suite au roman. Le pari, malgré des longueurs, est plutôt réussi.

Leila Mottley et Julie Otsuka : perdre pied

En Californie (2015) © Jean-Luc Bertini

Le récit de Julie Otsuka commence avec une piscine souterraine et ses habitués, des hommes et des femmes de tous âges, exerçant toutes sortes de professions, venant nager à des fréquences et des vitesses diverses. On retrouve la narration à la première personne du pluriel qui donnait toute son ampleur à l’histoire des mariées japonaises arrivant aux États-Unis dans Certaines n’avaient jamais vu la mer. Ces nageurs trouvent dans la piscine un havre de paix, un lieu qui donne du sens à leur vie, une façon d’échapper au quotidien. C’est un monde de règles, de routines et de rituels – chacun son nombre de longueurs et sa ligne de nage.

Et puis un jour, une fissure apparait au fond de la piscine. Inexpliquée, inexplicable. Certains nageurs l’ignorent, d’autres désertent la piscine. La narration plane un instant du côté du fantastique avec cette apparition soudaine qui prend tout le monde au dépourvu. Bientôt, ce sont deux fissures, quatre, elles se multiplient. La piscine ferme. Les métaphores médicales sont trop nombreuses pour être ignorées, d’autant que, parmi la foule des nageurs, une est très souvent nommée : Alice. Une femme qui perd la mémoire.

Le chapitre central (initialement une nouvelle) fait basculer le livre vers une histoire bien plus personnelle. Cette vieille femme malade, c’est la mère de l’autrice. Elle se souvient du passé lointain mieux que des événements récents, en vient à s’adresser à des inconnus pourvu que leurs traits asiatiques lui donnent une sensation de familiarité. Ce n’est pas simplement la vieillesse, ni Alzheimer ; elle est atteinte de démence fronto-temporale. Il devient déraisonnable de la laisser chez elle, même avec la présence attentionnée de son mari, si bien qu’elle est placée en maison de repos. Elle-même a rendu visite presque quotidiennement à sa propre mère quand celle-ci était en EHPAD. Faire son deuil a été difficile. La fille d’Alice ne peut pas venir aussi souvent (une source, parmi d’autres, de culpabilité), mais suffisamment pour constater la dégradation irrémédiable des facultés de sa mère, jusqu’à son décès.

Leila Mottley et Julie Otsuka : perdre pied

Julie Otsuka © Jean-Luc Bertini

Alors, quand tout menace d’être englouti chez Alice, qu’est-ce qui remonte à la surface ? La couleur cuivrée des kakis mis à sécher devant un mur. Les souvenirs d’un camp de Nippo-Américains pendant la Seconde Guerre mondiale, un ciel orange et une odeur de poussière, les larmes de sa mère le jour de la capitulation japonaise, le retour de son père et les disputes conjugales. Les petits boulots chez de riches femmes blanches. Un accouchement interminable qui lui a donné une fille morte et une fille vivante. Deux autres naissances, ses fils. Tant de pièces de puzzle à assembler. La tristesse d’avoir transmis si peu de choses du Japon à sa fille ; les colliers de perle qui étaient demeurés en sa possession, ultimes souvenirs tangibles de là-bas, lui ont été volés. Quelques fiertés, dont son talent de nageuse.

Le règlement de la maison de retraite ressemble à un cauchemar, d’autant plus glaçant qu’il est présenté par un « nous » anonyme et omnipotent, aux antipodes du « nous » multiple et bienveillant du début ; foison de routines mais aucun repère familier (fini les post-it qui lui servaient d’aide-mémoire chez elle), un personnel débordé et mal payé, aucune liberté et rien à attendre que la décrépitude. Dans cette vie étroite, le monde d’Alice devient très petit, comme dans la chanson Les vieux de Jacques Brel. La vieille femme en vient à perdre la parole, les yeux de plus en plus souvent dans le vague.

Plus pudique qu’Annie Ernaux (qui a écrit sur le même sujet dans Une femme), moins agacée que Catherine Mavrikakis (dans L’absente de tout bouquet), la narratrice du récit d’Otsuka donne de sa mère une image un peu floue, à travers des souvenirs et des objets retrouvés dans la maison (tubes de rouge à lèvre), celle d’une vieille dame soignée, du moins tant qu’elle a pu prendre soin d’elle. Une femme qui a tenté de conserver une certaine discipline, une certaine dignité, voire une certaine grâce, notamment en fréquentant la piscine souterraine du début du livre, métaphore à la fois de la liberté individuelle et de l’appartenance à un groupe, espace où l’on se sent soi (décrit d’ailleurs dans un style impressionniste qui peut évoquer Virginia Woolf). La dégradation du lieu et sa fermeture reflètent la perte d’autonomie d’Alice.

Le style dépouillé de Julie Otsuka renforce l’amertume de la description de l’EHPAD autant que la mélancolie en voyant s’effacer une femme autrefois pleine de vie. Si Alice a des remarques qui peuvent blesser sa fille, en partie à cause de tout ce qu’elle oublie, l’amenuisement des échanges au fil des mois est encore plus douloureux. Reste l’expressivité du regard par instants, ultime lien avant que la conscience ne sombre définitivement. Le livre, qui commençait sur un mode serein, voire allègre, prend une tout autre tonalité devant le constat d’impuissance face à la maladie ; c’est moins un hymne à la nage qu’un témoignage sur la démence fronto-temporale. Un récit déroutant mais touchant ; le deuil difficile, visiblement, se transmet de mère en fille.

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