Une somme romanesque

Une somme humaine, le nouveau roman de Makenzy Orcel, est le pendant français de L’ombre animale, qui se déroulait en Haïti. Un roman américain complètera la trilogie. Comme dans L’ombre animale, une voix féminine porte le livre, une voix poétique, désabusée, drôle et tragique. Ce flux donne toute sa richesse à un roman protéiforme, qui dépasse les limites et les codes littéraires. Le lecteur acceptant de se laisser embarquer par cette langue intérieure vivra une véritable expérience romanesque, à la fois singulière et universelle, dans son portrait de la France et dans la dénonciation de l’oppression subie par les femmes.


Makenzy Orcel, Une somme humaine. Rivages, 624 p., 22 €


Comme dans Le commerce des allongés d’Alain Mabanckou, publié aussi en cette rentrée littéraire (1), c’est un(e) mort(e) qui nous narre l’histoire. Comme si la fin donnait son sens à ces existences, comme s’il y avait là également l’affirmation de l’autonomie romanesque par rapport à la réalité. Autonomie renforcée par le fait que des personnages portent le nom et le prénom de l’auteur sans lui ressembler de manière évidente – Orcel est malien, Makenzy est blanc.

L’héroïne, dévastée par une histoire d’amour frustrante, décide d’écrire son autobiographie : c’est le texte que nous lisons, bien que le premier chapitre se raconte après sa mort, car « tout s’éclaircit à partir de la mort… le temps, sitôt dépouillé de ses mystères et de ses métamorphoses, baigne dans un océan de pur jour », tandis que la dernière phrase du livre, dans une lettre adressée aux « chères mois » qu’elle a été, ramène à un nouveau début : « à partir de la mort tout recommence ». Par le récit, par le fait de raconter, on peut transformer une vie perdue en une nouvelle aventure.

Une somme humaine, de Makenzy Orcel : une somme romanesque

Makenzy Orcel © Francesco Gattoni

Ces « cahiers » sont gouvernés par la liberté : on y trouve des poèmes – qu’on devine être ceux de la narratrice car elle ébauche une carrière de slameuse –, des lettres, des conversations enregistrées à la terrasse de cafés, et même une deuxième voix, imprimée dans une typographie différente, donc détachée des cahiers de l’héroïne, puisque c’est celle d’un homme qui semble découvrir son homosexualité.

Avant cela, Une somme humaine a pris une forme autobiographique plus traditionnelle où la narratrice a retracé sous forme de portraits son enfance et son adolescence dans un joli village du sud de la France. Née dans une famille aisée, elle aurait pu être heureuse si ses « géniteurs » n’avaient eu une vie tellement vide qu’ils ont été incapables de l’aimer. Se succèdent les tableaux d’une communauté creuse, centrée autour du « Drôle de Curé » et de l’oncle entrepreneur.

Le premier met son ministère au service du conservatisme social. Fanatique d’apéros, sans doute séducteur et pédophile, la rumeur publique du village l’épargne parce que l’essentiel est de préserver l’ordre établi et les apparences. Quant à l’oncle, c’est un ogre cherchant à dominer tout ce qui se trouve à sa portée : la vie du village, l’héritage familial, les affaires, l’Afrique, son frère, sa belle-sœur et sa nièce. Lorsqu’il viole cette dernière et qu’elle le dénonce à ses parents, leur désamour n’en devient que plus fort car elle risque d’attirer sur eux la honte et le scandale.

Dans ce milieu toxique, la narratrice ne trouve de réconfort que chez sa grand-mère et chez Toi, l’amie de lumière, la sœur d’âme rencontrée comme par miracle, initiatrice à la poésie, elle qui dit que « les mots sont la patrie des orphelins, des chiens, des sans-personne ». Mais la première est malade et la seconde, double de la narratrice jusqu’à l’extrême, disparait, lui annonçant quels seront ses malheurs.

Makenzy Orcel décrit une France provinciale étriquée où tout le monde semble souffrir et faire souffrir, mais la beauté du texte, son lyrisme fin et puissant, y trace sans cesse des contrepoints, des échappées de lumière. Lorsque la pharmacienne acariâtre, figure de l’emprise parmi d’autres, empoisonne son mari, sa victime persiste à l’état de fantôme dans les rues. Lorsque le fou du village plonge sa tête dans l’ectoplasme, celui-ci lui révèle l’histoire de l’univers. Certes, le curé fait vite renvoyer à l’asile le fou qui remet en cause sa théologie et qui était aussi le seul à le désigner pour ce qu’il était : « faux prophète, […] pervers, […] obsédé sexuel », mais, même dans ce milieu sclérosé, peuvent brièvement exister l’émerveillement et la poésie, comme avec « l’Enfant-Cheval ».

Une somme humaine, de Makenzy Orcel : une somme romanesque

Paris (2021) © Jean-Luc Bertini

Bien qu’Une somme humaine n’ait d’un roman de formation que l’apparence, conformément à la tradition la deuxième partie se déroule à Paris. La narratrice, qui a rompu avec sa famille, y cherche sa place. Cependant, le vide qui l’a entourée enfant semble la suivre. Elle abandonne ses études, connait un début de reconnaissance en tant que poétesse-slameuse mais ce succès lui semble factice, insatisfaisant. Quand elle rencontre le véritable amour avec Orcel, la fatalité le réduit à trois jours. Car, comme les précédents romans de l’auteur, Une somme humaine a à voir avec la tragédie. La narratrice se laisse aller à aimer l’envers négatif d’Orcel, Makenzy, nouvelle figure de l’emprise et du vide, incapable de donner.

Comme les grandes œuvres tragiques, ce livre est le récit d’un échec dans les faits mais d’une réussite par les mots. Ceux-ci ne préservent pas des trop grandes douleurs mais, si la narratrice a été victime de trop de violences sexuelles et psychologiques pour arriver à vivre dans le monde réel, elle existe ailleurs, dans le temps du récit et de la voix. Cela fait d’Une somme humaine à la fois une dénonciation du mal fait aux femmes et à d’autres et une passionnante aventure littéraire.

Makenzy Orcel montre ainsi que la sombre vision des êtres et du monde qui marquait ses précédents livres n’était pas spécifiquement liée à Haïti et à ses problèmes. Les femmes et les enfants, les fous et les pauvres sont aussi maltraités en France. Si dans L’ombre animale on retrouvait déjà des personnages appelés Toi, Makenzy et Orcel, ce ne sont pas les mêmes que dans Une somme humaine. On peut y voir des sortes d’échos d’un continent à l’autre, d’un livre à l’autre, comme la voix masculine d’Une somme humaine peut correspondre au personnage de l’Inconnu dans L’ombre animale.

Par sa sensibilité et sa justesse, par sa tentative de raconter une vie dans ses différents aspects, Une somme humaine porte bien son titre, mais c’est aussi une somme romanesque kaléidoscopique, variant les angles et les tons – la satire y est aussi mordante et comique que le tragique touchant –, pointant dans de multiples directions, expérimentant. Un roman libre.


1.  Dont EaN rendra compte très prochainement.
EaN a rendu compte de Maitre-Minuit et de L’Empereur, et s’est entretenu avec Makenzy Orcel à l’occasion de la parution de L’ombre animale.

Tous les articles du numéro 156 d’En attendant Nadeau

;