Château-Landon, première piscine de Paris

Notre hors-série de l'été 2022 : NagerLa première piscine de Paris ? C’est Château-Landon, créée en 1884. L’historien Thierry Terret, délégué ministériel aux Jeux olympiques et paralympiques, retrace l’histoire de ce bâtiment historique et présente par son biais les différentes métamorphoses de la culture du bain et de la nage.

Celui qui, aujourd’hui, se rend à la piscine – classée – du 31 rue du Château-Landon, dans le Xe arrondissement de la capitale, a immédiatement le sentiment d’entrer dans un lieu chargé d’histoire. L’architecture générale et l’organisation en deux petits bassins inégaux recouverts de mosaïques, l’un de 25 m, l’autre de 10 m pour l’apprentissage, y sont évidemment pour beaucoup. Pourtant, le visiteur est en réalité frappé par un espace qui, certes, le ramène un siècle en arrière mais qui n’est guère représentatif de la construction d’origine.

Entre 1925 et 1927, à l’occasion des travaux d’élargissement des voies de chemin de fer de la gare de l’Est, la piscine Château-Landon fait en effet l’objet d’une transformation substantielle qui privilégie les formes épurées et géométriques du « style Paquebot » en plein essor, tout en accommodant le bassin, désormais de 33,33 m, à la normalisation sportive qui touche toutes les installations nautiques françaises.

Or, tout cela demeure bien loin des perspectives d’origine. Il faut en effet réaliser un second bond en arrière de cinquante ans, dans une France qui met en place son programme républicain, laïc, patriotique et hygiéniste, pour retrouver l’établissement au moment de son inauguration officielle, le 30 juin 1884. Car il s’agit bien de la première véritable piscine du pays, qui diffère des nombreux établissements de bain dont la capitale, comme bien d’autres villes fluviales, s’est dotée depuis le XVIIIe siècle.

Nager (été 2022) : Château-Landon, première piscine de Paris

La piscine Château-Landon (2018) © CC4.0/HDM75

La première innovation de Château-Landon est technologique. D’une part, la température de la piscine est maintenue à 25° grâce à l’apport des eaux de condensation des usines élévatoires de la Villette, autorisé par une concession opportune de la Ville de Paris. D’autre part, l’espace est d’un volume inhabituel, avec un bassin de cinquante mètres de longueur par douze de largeur, dont la forme allongée rappelle vaguement une rivière entourée sur deux étages par des cabines en coursive. Surtout, l’ensemble est intégré dans un bâtiment entièrement clos et couvert. De ces premiers éléments ressort une avancée considérable : la piscine Château-Landon ne dépend plus de la Seine et peut être utilisée toute l’année.

En cela, elle combine astucieusement les traits des différentes catégories de » bains » connus jusque-là, terme générique par lequel la législation regroupe alors de façon quelque peu confuse « les lieux, les appartements, ouverts aux personnes qui veulent se baigner, c’est-à-dire plonger leurs corps, en tout ou partie dans l’eau ou dans quelque autre fluide, soit par plaisir, soit par motif de propreté ou de santé ». Dans les années 1880, Paris compte une trentaine de bains, après un pic de 78 atteint sous le Second Empire. Ces établissements, qui peuvent accueillir jusqu’à 35 000 baigneurs quotidiennement à la belle saison, relèvent en réalité de plusieurs modèles.

On trouve d’abord des bains dans le fleuve même. Les plus simples ne sont constitués que de quelques pieux supportant une toile pour préserver les baigneurs et les baigneuses de la vue des curieux. En témoignent les scènes illustrées par les caricatures succulentes de Daumier ou les descriptions tout aussi savoureuses d’Eugène Briffault qui, dans Paris dans l’eau (1844), évoque à leur endroit « les masses de batraciens à face humaine, grouillant et pataugeant dans cette vasque immonde ».

D’autres établissements plus sophistiqués sont parfois installés dans des bateaux modifiés ou construits hors de la zone fluviale. Ils offrent une logistique plus aboutie, avec une eau froide ou chaude selon les cas, mais dans des espaces réduits qui relèvent davantage de la baignoire que de la piscine. Les bains Vigier, par exemple, ont la forme du célèbre navire de Bougainville, mais leur imposant gabarit n’y cache nulle piscine, au profit de quelque 140 bains individuels.

Enfin, de rares « écoles de natation » existent depuis la Révolution, à la suite de la première initiative privée prise à la pointe de l’île Saint-Louis. Ce sont généralement des bassins d’un volume important, clos mais jamais couverts et où l’eau n’est pas chauffée. De par leur vocation éducative, quelques établissements scolaires se dotent de telles écoles, tels l’institut Saint-Nicolas-d’Igny à Issy-les-Moulineaux dans les années 1860, ou le lycée Michelet de Vanves en 1876.

La piscine Château-Landon emprunte aux bains de Seine leur coût modéré, aux bains chauds la température clémente de l’eau et aux écoles de natation leur architecture pour des usages plus polyvalents. Dans tous les cas, elle se démarque de l’offre existante. À tel point que, dans ses Mœurs intimes du passé (série 2, 1908-1936), une compilation pourtant des plus complètes sur l’histoire des bains, le docteur Augustin Cabanès ne l’évoque même pas.

La combinaison d’une eau chaude et d’un grand espace clos suppose, à vrai dire, une autre association, humaine celle-là, entre des profils sociaux et professionnels différents. La piscine Château-Landon doit son existence à la synergie de trois hommes aux compétences complémentaires : l’architecte Lucien-Dieudonné Bessières, l’ingénieur Edmond Philippe et le gymnasiarque Paul Christmann.

La fiche biographique de Lucien-Dieudonné Bessières (1829-1918) indique qu’il est un élève d’Adhémar, de Mortier et de Callet à l’École des Beaux-Arts jusqu’en 1850. On le repère comme inspecteur des travaux du marché de la Porte-Saint-Martin à Paris en 1853. Il n’a pas d’œuvres véritablement remarquables à son actif, mais possède une solide expérience dans les bâtiments collectifs. On lui doit notamment plusieurs restaurants et hôtels à Paris, ainsi que des écoles et bâtiments communaux en Seine-et-Marne.

De son côté, Edmond Philippe est le fils d’un ingénieur qui se spécialise progressivement dans les bains et dont le projet de construction d’un monumental établissement de natation sur les Champs-Élysées, chauffé grâce aux eaux de condensation des machines des moutures militaires, ne dut qu’aux événement de 1848 de ne pas voir le jour. Dans les années 1880, Edmond Philippe prend la suite de l’entreprise paternelle et brevète peu à peu les technologies qui feront bientôt de lui le principal constructeur de piscines et bains-douches du pays.

Enfin, Paul Christmann est un hygiéniste acquis à la cause de l’exercice physique dans sa version gymnique au moment où la IIIe République fait précisément des sociétés de gymnastique un modèle de formation du citoyen. Il préside ou est membre d’honneur de plusieurs d’entre elles et est un ardent défenseur des piscines en tant que « gymnases nautiques ».

Nager (été 2022) : Château-Landon, première piscine de Paris

Un gala à la piscine Château-Landon (1927) © Gallica/BnF

Dans l’équipe réduite de promoteurs ainsi constituée, Paul Christmann est sans doute l’initiateur du projet. La piscine Château-Landon est en effet commandée en 1882 par la Société française de gymnastique nautique… dont il est le fondateur et le président d’honneur. Doté de la plus forte légitimité, c’est aussi lui qui obtient les concessions nécessaires des élus de la Ville de Paris, eux-mêmes sensibles au succès populaire des nombreux swimming baths de Londres. Edmond Philippe, moins idéologue et plus soucieux de rentabilité financière, conçoit la technologie hydraulique en profitant pour l’occasion des progrès du réseau d’alimentation en eau que connait la capitale. Quant à Lucien-Dieudonné Bessières, il répond à la demande de réduire les coûts généraux en s’inspirant d’une architecture industrielle, où l’ossature métallique et les murs de briques soutiennent une verrière éclairant le bassin.

L’alliance inédite du gymnasiarque, de l’ingénieur et de l’architecte débouche sur l’installation d’un véritable temple de l’hygiène sociale et populaire. Car c’est bien là la fonction première de la piscine Château-Landon : être un lieu dédié à l’hygiène et à son éducation. Non que nager n’y soit recommandé, mais c’est bien son inscription dans un milieu aquatique paré de toutes les vertus par le corps médical qui lui vaut son intérêt. Au grand bassin sont d’ailleurs accolés une salle de sudation, des douches pour « tonifier le corps » et des lavabos.

Cette orientation, défendue notamment par Paul Christmann qui rappelle volontiers que les Parisiens ne prennent que 2,5 bains par personne et par an en moyenne, se traduit concrètement par la quête de trois types de publics. La venue des écoliers et des militaires est d’abord recherchée, d’autant que les premiers bénéficient théoriquement de l’apprentissage obligatoire de la natation depuis 1879, quand la Chambre des députés s’est emparée du sujet. Le Génie sanitaire fait état de manière très optimiste de « 60 000 écoliers assiégeant le nouvel établissement ». Les statistiques détaillées du docteur Mangenot incitent à davantage de modestie : les élèves de Paris ne sont que 1 400 à se rendre à Château-Landon en 1884, 3 615 l’année suivante, 2 676 encore en 1886. Un résultat bien décevant au regard de l’ambition éducative et hygiéniste des promoteurs et médiocre du point de vue de la rentabilité financière.

Le second type de baigneurs attendus est constitué des populations ouvrières, dont Paul Christmann estime qu’elles sont les plus nécessiteuses en matière d’hygiène. D’où, d’ailleurs, le choix d’une implantation dans un quartier populaire. D’où, aussi, les tarifs très attractifs proposés pour accéder au lieu.

Pour ces deux catégories d’usagers, il est prévu une aide à l’apprentissage de la natation. Les bains à quatre sous possèdent parfois des régisseurs, les établissements de bain des masseurs, les écoles de natation des maîtres-baigneurs ou maîtres de nage : Château-Landon prévoit comme pour celles-ci des spécialistes, généralement des mariniers dans la force de l’âge et possédant une expérience du sauvetage. Ils sont capables aussi bien de surveiller les baigneurs dans le petit bain que d’aider aux premiers gestes en soutenant l’apprenti au bout d’une corde jusqu’à l’acquisition de la flottaison. Rien n’indique que les gérants se soient procuré une poupée articulée, Ondine, passée à la postérité depuis l’Exposition universelle de Paris en 1878, afin de visualiser les mouvements ; le maître-baigneur dispose en revanche de six séances de trente minutes, à sec, pour faire intégrer les gestes de la grenouille, si l’on en croit les propositions que Christmann lui-même décrit dans La natation et les bains, suivi de quelques indications sur l’art de nager, en 1886.

Enfin, la piscine Château-Landon se tourne vers le milieu associatif, se plaçant en cela en rupture avec toute l’offre de bains concurrente. Elle accueille en effet la Société française de natation (SFN), créée en 1883 à la suite d’un concours de sauvetage organisé sur la Seine par la Ligue des patriotes entre des membres de l’Union des sociétés de gymnastique de France.  Or, le transfert de l’idéologie patriotique et des contenus des sociétés de gymnastique dans une institution dédiée à la natation ne va pas de soi. L’innovation est en réalité totale, qui voit la SFN adapter la notion même de concours à la spécificité du milieu aquatique. Des épreuves de vitesse, de résistance et de plongeon sont, certes, organisées à Château-Landon dans des événements pour hommes ou, avec un succès bien plus limité, pour femmes, mais les gymnastes nautiques réalisent aussi des épreuves collectives, en sections de six nageurs placés selon un ordre tiré au sort, où le résultat tient autant au résultat chronométré qu’à la rigueur des alignements et des figures collectives. Alors qu’aucun club de natation sportive n’existe en France au début des années 1880 et que les premières « courses de natation » ne seront organisées dix ans plus tard qu’en lac et rivière, Château-Landon devient ainsi le lieu d’une innovation culturelle, unique et provisoire, mêlant nage et exercices gymniques, dans des spectacles nautiques tout à la gloire de la Patrie et de l’Hygiène.

Les innovations technologiques, entrepreneuriales et culturelles repérées à Château-Landon en cette année 1884 en font un lieu original, distinct de tout ce que l’on connaît alors. La polyvalence de ses usages, entre apprentissage, hygiène et lieu de plaisir aquatique, fera certes obstacle pendant quelques années encore à une utilisation proprement sportive de son bassin, mais elle servira bientôt de modèle pour des dizaines d’établissements dans de nombreuses communes entraînées par la vague hygiéniste.

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