Alexander Werth, le témoin historien

Correspondant de la BBC, de Reuters et du Sunday Times à Moscou de 1941 à 1948, le journaliste britannique Alexander Werth (1901-1969) relatait ce qu’il pouvait voir et savoir de la guerre mondiale en cours. À cette époque et en ce lieu, il était bien difficile de s’informer sur les évolutions militaires et diplomatiques. Il envoyait des dépêches et prenait beaucoup de notes, il tenait des carnets. De ce matériau, il a tiré dès 1946 un grand livre sur l’année de la bataille de Stalingrad dont la première partie est enfin traduite en français (la seconde, Stalingrad 1942, a paru en 2013 chez le même éditeur). Ainsi, pour reprendre l’expression de son fils, Nicolas Werth, historien de l’URSS, le « diariste témoin s’est mué en historien ».


Alexander Werth, L’été noir de 42. Trad. de l’anglais par Evelyne Werth. Fayard, 384 p., 22 €

« Alexander Werth, témoin et historien de la Seconde guerre mondiale », par Nicolas Werth, in Sensibilités n° 10 : « La guerre transmise ». Anamosa, 176 p., 23 €


L’article de Nicolas Werth publié par l’élégante revue Sensibilités détaille les circonstances de la rédaction du volume et met en valeur l’originalité de la transmission de cette « année noire » pour la Russie. Le journaliste, un homme « élevé dans le milieu allemand de Saint-Pétersbourg et devenu citoyen britannique à la suite de l’exil de son père en Grande-Bretagne » après la révolution de 1917, était un fin connaisseur des deux cultures, russe et allemande. Aussi a-t-il vécu la guerre dans un profond déchirement intime.

L’été noir de 42 : Alexander Werth, le témoin historien

Témoin des pires crimes – il recueille les premiers témoignages sur l’extermination des Juifs et assiste, entre autres, à l’ouverture du camp de Majdanek –, il est bouleversé par la violence génocidaire, « allant jusqu’à refuser de s’exprimer dans la langue que les nazis avaient subvertie. À l’inverse, il magnifia la part russe de son héritage et de sa culture. Non qu’il crût que sa Russie – celle de son enfance – pût renaître ; […] il exalta tout ce qui lui paraissait aller dans le sens d’une réconciliation entre le peuple russe et son régime ». Puis, au cours des années 1960, alors qu’il travaillait à un nouveau livre sur la Russie en paix, l’occupation de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de Varsovie lui fut fatale. Elle marqua la fin de ses derniers idéaux : le « socialisme à visage humain » et la « Russie apaisée ».

Le portrait du père par le fils aide à entrer dans les subtilités de L’été noir de 42, à comprendre son attention à l’évolution des mentalités ou des opinions. Le fils écrit : « Alexander Werth traque ce qui l’intéresse par-dessus tout – l’expérience de la guerre, le vécu des simples combattants qu’il questionne “sans interprète, les yeux dans les yeux’’, en se gardant de toute simplification, stylisation ou généralisation, hélas si fréquentes dans le milieu des journalistes étrangers, prompts à disserter pompeusement sur “le caractère ou l’âme russe’’. »

Réunissant récits, analyses et extraits de son journal, Werth emmène ses lecteurs de Londres à Moscou, en passant par l’Écosse, la Finlande et Mourmansk, un périple de plusieurs semaines, dont une extraordinaire traversée du nord de la Russie (2 000 km en train) juste après que les Allemands ont été arrêtés devant Moscou (décembre 1941). De ses conversations en un wagon de troisième classe très inconfortable, où la nourriture et le tabac se font rares, il note, en ce début de juin 1942 : « De façon générale, autant le moral était bon parmi les soldats, autant les civils étaient rongés par le doute. Ils avaient tous l’air épuisé, surtout les personnes âgées. » Il cite une vielle femme pour qui « il fallait que la guerre se terminât au plus vite. C’était tout ce qui importait ».

L’été noir de 42 : Alexander Werth, le témoin historien

La défense anti-aérienne soviétique installée sur le toit de l’hôtel Moskva, à Moscou (1er août 1941) © RIA Novosti archive, image #887721 / Knorring / CC-BY-SA 3.0

En lisant ces récits de voyages et de visites – dans les rues et parcs de Moscou, dans un camp de prisonniers allemands ou un kolkhoze, quand ce n’est pas carrément lors de la réunion du Soviet suprême –, on apprécie la finesse d’un regard averti que n’altèrent pas les encadrements officiels ou les manipulations du pouvoir. Le témoin-historien s’intéresse moins aux manœuvres militaires ou diplomatiques qu’à la manière dont la guerre s’empare des esprits. C’est pourtant l’époque de l’alliance soviéto-britannique et du jeu de dupes entre Churchill et Staline sur la création d’un « second front » à l’ouest.

Ainsi, on est frappé par l’organisation de la haine. Werth relève ce sentiment guère surprenant des Russes à l’endroit des Allemands, tout en insistant sur sa fabrique par la propagande et les intellectuels. Il y voit un « contraste » : il oppose à « l’amour patriotique pour la Russie […] exprimé lors de la bataille de Moscou, un amour encore plus fort et même chargé de tendresse » et « une haine viscérale de l’ennemi ». Il cite des textes de Mikhaïl Cholokhov comme « L’école de la haine », des poèmes cinglants d’Ilya Ehrenbourg et son fameux « Tue ! », ou les pièces de Constantin Simonov jouées dans « la quasi-totalité des théâtres soviétiques ». C’est une « campagne de haine qui allait s’amplifier tout au long de l’été 1942. […] Ehrenbourg mit tout en œuvre pour insuffler la haine des Allemands dans le cœur des Russes ».

Cette politique choque aujourd’hui. Werth tente de comprendre : « Il faut essayer de s’imaginer ce que pouvaient ressentir les Russes durant l’été 1942, lorsqu’ils voyaient, sur la carte de leur pays, des villes et régions entières tomber les unes après les autres aux mains de l’ennemi. » Il montre comment, poussées par les circonstances (« l’armée allemande avait réduit l’Union soviétique à la seule Russie »), les autorités mettent de plus en plus l’accent sur la Russie, plus exactement sur « une campagne idéologique à la gloire de la Sainte Russie ». L’amour patriotique de son pays qui a soudé la résistance glorieuse à l’offensive nazie laisse la place à la haine nationaliste de l’ennemi et à la sanctuarisation de la Russie. Staline la reprendra à son compte dans l’immédiat après-guerre, vantant le peuple russe dans ses discours, « car de tous les peuples qui composent l’Union soviétique, c’est le plus remarquable ». On n’est pas loin du national-communisme qui a caractérisé les dernières années de la dictature stalinienne.

L’été noir de 42 : Alexander Werth, le témoin historien

Tout aussi étonnants sont les récits que fait Alexander Werth de ses sorties culturelles. Invité par un critique musical en vue (comprenez : voix du régime), il bavarde autour de pommes de terre bouillies et de harengs, en l’écoutant interpréter sur un vieux piano des extraits de X ou Y, démolissant le talent de Z ou réhabilitant Rachmaninov qui a pourtant émigré : il ne faut plus lui en tenir rigueur, il a écrit un chef-d’œuvre, sa Troisième Symphonie ; il est invité à Moscou pour son soixante-dixième anniversaire (il ne viendra pas). Werth, féru de musique lui aussi, fait des objections, lui parle de musique anglaise, et, après moult vodkas et tasses de thé, accepte d’assister le lendemain à la répétition la Septième Symphonie de Chostakovitch. Ce qui vaut au lecteur une succulente description musicale de l’actualité. « Tout d’abord, un pauvre petit thème s’insinue, à l’instar des gangsters nazis, minables et privés d’âme, dans le vaste mouvement inexorable de la guerre qui balaie tout devant lui. Le Blitzkrieg atteint son paroxysme de fureur et de folie et remplit chaque atome d’air et de terre de bruits et de cris. Viens ensuite le Requiem… » Une « dimension mélodramatique » à laquelle il avoue avoir un moment succombé compte tenu des circonstances. « Dans un contexte de guerre, le mélodrame et la réalité vécue par le pays ne font qu’un. » Telle est l’info du jour.

On se promène beaucoup dans ce beau livre. Werth possède un réel talent de reconstitution des situations du quotidien. On le suit dans une longue promenade à Moscou, s’interrogeant sur le cours dramatique de la guerre, ou s’amusant à décrire des dîners mondains ou des réunions officielles, et on ne quitte jamais les hommes et les femmes ordinaires, parfois les enfants, qui l’entourent, une foule russe qu’il aime. « Presque chaque jour on croise quelqu’un dont le frère ou le mari a été tué, blessé ou disparu. »