Le poids des années de plomb

« Cité engloutie » : un titre a priori étrange pour un roman largement autobiographique, qui tente d’évoquer un moment de l’histoire italienne : celui de la lutte armée radicale (« On était en février, [Turin] avait subi trente-six attentats en l’espace de soixante jours »), d’une violence de plus en plus incontrôlée, du monde ouvrier du Nord industriel, d’une jeunesse au fanatisme souvent aussi terrifiant que tragique, dirigée contre l’État démocrate-chrétien et son appareil répressif, plus généralement contre tous les pouvoirs constitués, entre 1970 et le milieu des années 1980 – ce moment où, au dire du personnage principal de cette fiction, le père de la narratrice, Leonardo Barone : « Tout [fut] fini ».


Marta Barone, Cité engloutie. Trad. de l’italien par Nathalie Bauer. Grasset, 384 p., 24 €


À l’évidence, l’histoire ici n’est qu’écume sanglante sous les remous de laquelle une jeune femme née en 1987, Marta Barone, manifeste tout au long d’une quête de témoignages mais aussi d’auto-interrogations, avec violence, tendresse ou désespoir, la volonté de faire émerger du néant une image affective ; tente de se réapproprier, de redonner un corps, une concrétude à un père « englouti » pour réinventer sa relation à la vie, à son passé, à sa ville natale mais, avant tout, pour restaurer une identité en termes de filiation.

Cité engloutie, de Marta Barone : le poids des années de plomb

Turin (2012) © Jean-Luc Bertini

Ce père, Marta Barone a compris très tard, longtemps après sa mort, qu’il avait été lié plus ou moins directement pendant toute une partie de son existence à la lutte armée du PCIM-L (Parti communiste italien marxiste-léniniste) : c’était une zone d’ombre rendue absolue par le silence de Leonardo Barone entre les années 1980 et sa mort en 2014. Le titre du livre est donc métonymique, puisqu’il s’agit de la disparition d’un espace mais d’un espace rendu mythique (et par là même littérarisant) à travers l’intertextualité, comme l’indique le titre de la partie initiale : « La première Kitej ». Dans un très court chapitre, isolé par des blancs, ce chapitre évoque la légende de « la fabuleuse cité de Kitej ». Cernée par les Tatars, la ville « s’enfonça dans le lac et disparut » et les envahisseurs tentèrent, en vain, de la retrouver sous les eaux… Mais « il peut arriver à des voyageurs chanceux, disent les chroniques anciennes des schismatiques, d’entrevoir ses contours blanc et or sous la surface du lac et d’entendre le son sourd de ses cloches ».

La Turin des années 1970 apparait ici comme l’image fantasmatique de ce monde disparu à tout jamais, d’un monde de violence rigoureusement ininterprétable pour Marta Barone ; une ville où, déambulant dans des rues devenues célèbres pour les massacres qui s’y accomplirent, elle constate que, rien, aucune trace, aucun indice, ne permet de rappeler les faits sanglants dont elles furent le théâtre. Et de fait, alors que la narratrice ne cesse d’évoquer ses pratiques de l’espace, son désœuvrement serein dans la ville de Milan où elle réside, sa mémoire historique de Turin n’est que creusement mémoriel sourd, fantasmatique et vain des décombres de ce monde dont rien, pour elle, ne demeure, ni politiquement, ni sociologiquement, ni même culturellement.

« Lacune », « Coquille », titres des deux parties suivantes, évoquent, subtilement dans un jeu de résonances, le même motif : celui de l’engloutissement, non pas des lieux, mais des êtres, selon une valence négative, selon une césure de l’Histoire et des hommes pour « Lacune », selon une valence rédemptrice en quelque manière, évoquant une étrange inclusion comme promesse de suture avec un homme, avec un père, dans « Coquille ».

Cité engloutie, de Marta Barone : le poids des années de plomb

Marta Barone © Georgette Pavanati

La seconde partie diffracte les effets de sens de son titre : celui de la perte, celui de l’impossible comblement. Si la teneur fictionnelle de ce roman est souvent minimale, c’est au profit d’une tonalité affective qui traduit moins la volonté de savoir que celle de comprendre, de se comprendre. Le comblement de cette lacune primordiale semble l’impossible même lorsqu’une mère répète qu’elle ne peut s’identifier à aucune généalogie car les pauvres « n’ont pas d’ancêtres » ; quand les vestiges du passé (photos floues, énigmatiques, informations dans les journaux, documents, tracts « idéologiques » de l’époque) sont devenus néant « comme tout le reste » ; quand les rencontres avec des « camarades » de lutte du père hésitent entre effacement de la mémoire et indécision sur le rôle exact de ce père : ou plus encore lorsque Marta doit reconnaitre, écoutant celui qui fut pourtant l’un des plus proches « camarades de lutte » de celui-ci, une totale absence d’idiome commun : « Pour sûr, nous ne parlerions jamais la même langue. » Tous les fragments recueillis « appartiendr[ont] pour toujours aux espaces vides de son existence auxquels personne n’a jamais eu accès et des défaites que cet homme imprévisible s’infligeait avec opiniâtreté ». À la quête de ce corps, toutes les traces de Leonardo Barone semblent faire entendre une même injonction : Noli me tangere.

C’est lors d’une marche dans la ville de Côme que Marta aura, enfin, une manière de révélation : le démaillage de sa vie, les « lacunes » de son histoire familiale vont tout à coup s’effacer dans l’exclamation : « je compris ». « Sous la première Kitej, je découvrais une autre Kitej. Ma vie. Les tentatives que j’avais accomplies pour reconstruire l’existence de mon père m’avaient obligée à me retourner […], j’avais été contrainte d’examiner mon passé, qui me semblait exposé, évident. Ainsi l’histoire de mon père, tel un grand coquillage nacré, renfermait sous sa valve la mienne ». Un « engloutissement » inversé en quelque sorte qui, à l’évidence, reflète l’ouvert d’une (re)naissance.

Cité engloutie, de Marta Barone : le poids des années de plomb

Marta Barone, avant la parution de Cité engloutie, se consacrait aux livres pour enfants ; ce fait n’est pas anodin : en dernière analyse, l’évocation de ces images énigmatiques avant les pages finales, ce père « intouchable » dans une distance d’incompréhension, traduit sans doute, après coup, dans la reconstitution mémorielle, le vécu même ressenti par l’enfant aux côtés de cet inconnu. Par ailleurs, il convient peut-être d’extrapoler un constat historique et une filiation culturelle de ce roman extrêmement attachant, le premier écrit par Marta Barone.

Le constat historique, d’abord. Symptomatiquement, Cité engloutie dit la perte du sens du geste, de la signification, pour la génération de l’autrice et sans nul doute pour celles qui suivirent, de toute inscription de la vie dans une lecture dialectique de l’histoire : la constitution d’un régime de vérité sur le sens de la vie s’effectue au plus loin d’une quelconque praxis au profit d’une pratique de l’espace comme insertion dans la continuité sensible du vivant.

La filiation culturelle, ensuite. La main qui écrit ce roman n’est, en définitive, guidée à tâtons dans les ténèbres que par un fil : celui de la résurrection du corps disparu, « le désir violent de récupérer un […] fragment de mon père ». Mais cette résurrection ne peut évidemment advenir puisque l’effacement de toute vision de l’histoire, de toute image de cet homme et des évènements qui, pourtant, scellèrent sa vie, est avéré, réitéré. Ces effacements ont encore pour conséquence de priver Marta Barone d’un lieu possible pour « observer » ce père, jusqu’à cette sensation ressentie (au printemps) sur le lac de Côme, d’un lieu dédoublé – une coquille – où le mort et elle-même trouvent enfin une place. À cet instant, ce corps devient « glorieux » parce que son absentement, accepté enfin, atteste alors de sa présence (celle-là même qui illumine les dernières pages du roman), parce que son « élévation » définitive laisse désormais place, dans l’espace, dans le temps, à la présence de sa fille dans le monde.

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