Mikhaïl et Raïssa

Il existe de nombreuses biographies, sans compter sa propre autobiographie, de Mikhaïl Gorbatchev, l’homme par lequel, pour certains, tout le mal serait arrivé – d’autres lui attribuent tout au moins ces trente ans de trêve d’une guerre froide en train de renaître sous nos yeux. Brève, synthétique et impartiale, la plus récente d’entre elles, signée de l’historienne française Taline Ter Minassian, rappelle l’itinéraire d’un citoyen soviétique « presque ordinaire ».


Taline Ter Minassian, Gorbatchev. PUF, 224 p., 14 €


Certes, comme l’écrit Taline Ter Minassian, « l’éclatement de l’URSS est en lui-même un processus complexe, fruit d’un enchaînement de faits et d’une combinaison de causes dépassant l’homme qui fut le dernier dirigeant suprême de l’URSS ». Armé des meilleures intentions : réformer l’expérience soviétique, Gorbatchev en fut nolens volens le fossoyeur. Et, quoiqu’il ait soutenu l’annexion de la Crimée en 2014 et qu’il se taise depuis, on devra retenir de lui qu’il fut surtout un fervent défenseur du désarmement et d’un monde dénucléarisé, répétant sans cesse que, dans une guerre nucléaire, il n’y a pas de vainqueur. Son appel, le 6 juillet 1989, devant le Conseil de l’Europe, pour « la maison commune européenne », sa confiance envers les dirigeants américains et l’OTAN, qui promettaient que l’Alliance ne menacerait pas ce qui était encore l’Union soviétique (au point de ne même pas leur avoir fait signer leur engagement, comme le lui reproche Vladimir Poutine pour justifier sa guerre), font de lui à l’heure actuelle un bouc émissaire, et un personnage encore plus malheureux qu’on ne le pensait jusque-là.

Une biographie de Gorbatchev par Taline Ter Minassian

Mikhaïl et Raïssa Gorbatchev sur la place de la Bastille, à Paris, le 4 juillet 1989 © Olivier Dumay/CC4.0

Contrairement à Poutine, Gorbatchev n’a jamais été un homme du KGB. Ce n’est même pas un homme d’appareil au sens classique du terme, mais « un homme soviétique presque ordinaire dont le parcours épouse presque parfaitement, et, jusqu’à son terme, l’histoire de l’URSS ». Né et socialisé à la campagne, dans la Russie méridionale, aux portes du Caucase, Mikhaïl Sergueïevitch est le premier leader soviétique à avoir de véritables origines paysannes. Il serait en cela l’idéal-type de l’homo sovieticus, à un « détail » près, la répression dont fut victime son grand-père, président du kolkhoze « Octobre rouge ». Plus chanceux que celui de sa future femme, Raïssa, exécuté en 1937, le grand-père de Gorbatchev s’en sortit et crut avoir été victime d’une erreur judiciaire. (De cette enfance rurale, Gorbatchev a hérité une sincère sensibilité à l’égard de la paysannerie, qu’il exprime dans ses entretiens avec l’historien Marc Ferro sur ARTE en 1998 : il y évoque sa rencontre à Toulouse, en 1976, avec des agriculteurs français !)

S’il aide aux travaux agricoles au point de savoir piloter la moissonneuse-batteuse de son père, Mikhaïl Sergueïevitch se montre aussi un bon élève, un beau jeune homme et un fier membre des Komsomols, les jeunesses communistes, à tel point qu’il est envoyé faire ses études à Moscou ; il ne connaissait auparavant que Stavropol, situé à 1 500 km de la capitale. Le jeune Gorbatchev, qui n’a rien d’un Rastignac, est fasciné par la ville et son métro (ce « temple souterrain du communisme », pour reprendre le titre du documentaire que lui a consacré le cinéaste Igor Minaiev). Il étudie le droit dans l’immense complexe universitaire situé sur les hauteurs des monts Lénine, inauguré en septembre 1953. C’est cette même année qu’il rencontre sa future épouse, l’étudiante Raïssa Titarenko, qui « mériterait un portrait à part » : Taline Ter Minassian souligne ses qualités intellectuelles (sans aucun doute égales, si ce n’est supérieures, à celles de son mari) et son intérêt pour la sociologie, science alors méprisée et redoutée par les apparatchiks. Les biographes de Gorbatchev se contentent généralement de souligner la beauté de Raïssa Gorbatcheva, son air distingué et sa façon de s’habiller si proche du modèle de la femme occidentale. Dans son documentaire Meeting Gorbatchev, le réalisateur Werner Herzog ne la mentionne que comme son « grand amour ». Le thème était déjà rebattu avec Raïssa et Mikhaïl Gorbatchev. Souvenirs d’un grand amour de Frédéric Mitterrand. Le documentaire de Vitaly Mansky Gorbatchev en aparté accorde à Raïssa un peu plus d’attention. Gorbatchev y reconnaît avoir toujours pris ses décisions avec elle. On est en droit de penser qu’elle les lui soufflait. La seule fois qu’il n’a pas écouté ses conseils, rappelle l’historienne, il a essuyé un cruel échec, obtenant 0,5 % des voix à l’élection présidentielle de 1996.

Une biographie de Gorbatchev par Taline Ter Minassian

Raïssa et Mikhaïl Gorbatchev arrivent à Berlin pour le quarantième anniversaire de la RDA (nuit du 6 au 7 octobre 1989) © Bundesarchiv, Bild 183-1989-1007-433 / CC-BY-SA 3.0

Leurs études achevées, le couple quitte Moscou pour la région d’origine de Mikhaïl. Les Gorbatchev aimaient Stavropol, ville verte, pleine de fontaines, entourée de stations thermales, dont la célèbre Kislovodsk, où se rendaient volontiers les membres du Politburo, un fait qui décida probablement de l’avenir de Mikhaïl Sergueïevitch, alors fonctionnaire du Komsomol. C’est l’époque de la déstalinisation et du rapport Khrouchtchev, en mars 1956, où sont dévoilés les crimes du stalinisme ; s’ils sont bien sûr imputés au seul Staline, le rapport a de quoi perturber de jeunes Soviétiques comme les Gorbatchev, et jette la population dans le désarroi. À Tbilissi, capitale de la Géorgie, des émeutes éclatent : on n’était pas prêt à déboulonner le tyran, natif du pays ! Cette deuxième moitié des années 1950 constitue aussi le temps du « dégel », brève période où la censure se relâche. À Stavropol, Gorbatchev se révèle un « animal politique » : il se saisit des circonstances pour créer un cercle de discussion municipal. Il est proche des gens, sait parler, convaincre, il a de l’humour, il est chaleureux. C’est d’ailleurs ainsi qu’on l’a perçu plus tard en Occident. On ne lui connaît encore dans son pays qu’un seul défaut, son manque d’inclination pour l’alcool – qui le rendra ultérieurement impopulaire lorsqu’il décidera d’arracher des pieds de vigne en Géorgie et de limiter la vente de vodka.

Nommée professeure à l’université de Stavropol, Raïssa continue de s’intéresser à la sociologie. Elle suit les travaux de l’école de Novossibirsk dont sortira, en 1983, le fameux rapport de Tatiana Zaslavskaïa, à l’origine des idées de la perestroïka (en gestation bien auparavant dans la revue Eko). Le fait que le couple ait suivi des études universitaires les distingue, note à juste titre Taline Ter Minassian, de tous les autres dirigeants. Ils sont cultivés, lisent beaucoup et n’ont pas l’étroitesse d’esprit qui caractérise les apparatchiks. (La preuve, pourrait-on ajouter, que, si contrôlé qu’ait pu être l’enseignement en URSS, a fortiori à l’université, on y enseignait et on y apprenait quelque chose.)

Une biographie de Gorbatchev par Taline Ter Minassian

Yuri Andropov, Erick Honecker et Leonid Brejnev lors de l’Assemblée générale du Parti socialiste unifié d’Allemagne, à Berlin (17 avril 1967) © Bundesarchiv, Bild 183-F0417-0001-028 / Gahlbeck, Friedrich / CC-BY-SA 3.0

Ce couple soudé idéologiquement et intellectuellement est remarqué d’autant plus aisément qu’il fréquente le gratin de l’appareil politique, venu prendre l’air et les eaux dans les stations thermales environnantes. Étant donné ses fonctions, Gorbatchev doit les accueillir. Des liens de sympathie, si ce n’est d’amitié, apparaissent. C’est à cette occasion qu’a lieu la rencontre déterminante avec le chef du KGB, Youri Andropov, décidé à favoriser la carrière de Gorbatchev ; on aurait aimé en savoir davantage sur les raisons qui ont conduit Andropov à voir en lui le prochain dirigeant de l’URSS. Des analyses font état de la conscience du patron du KGB qu’il fallait réformer un système sclérosé. Quelle institution était à même de comprendre ce qui se tramait dans la société, si ce n’est celle en charge de l’observer par tous les moyens ? Le chef des services de renseignement de la RDA, Markus Wolf, quitta ses fonctions trois ans avant la chute du Mur, convaincu lui aussi qu’il fallait opérer un tournant si on voulait sauver l’idée du socialisme – une idée qu’il ne partagea sans doute pas avec l’officier Vladimir Poutine, alors stationné en RDA.

En une dizaine d’années, le Premier Secrétaire du Parti de Stavropol va se hisser au poste de Secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique : il y est élu le 11 mars 1985, à une voix près. Entre-temps, Raïssa et lui étaient devenus des experts en sciences économiques comme en sciences de l’agriculture. Selon Taline Ter Minassian, la région de Stavropol a été « le terrain primitif d’expérimentation de la perestroïka ». Gorbatchev va tenter d’étendre l’expérimentation à toute l’Union soviétique. Le changement est de taille : le pouvoir identifie enfin ce qui marche mal dans le pays – on peut y voir, là encore, l’influence de Raïssa et son intérêt pour la sociologie. En 1987, Gorbatchev introduit la pratique du vote secret au sein du Comité central du Parti. Dès lors, ceux qui, à l’Ouest, n’y voyaient qu’une ruse de l’ours soviétique sont obligés de l’admettre : l’URSS est en train de changer radicalement. Oui, mais elle va à sa perte. Gorbatchev reçoit le prix Nobel de la paix en 1990 « comme initiateur d’un processus de désarmement unilatéral de l’URSS » et comme promoteur de la réunification allemande (qu’il négocie sans les principaux intéressés, et dans le dos du premier parlement démocratique de la RDA né de la chute du Mur). Mais, dans son pays, on ne voit que ce qui va mal, dont on peut enfin parler. Entre autres dysfonctionnements structurels, les réformes, souvent contrariées par les conservateurs, aggravent la situation sur le plan social.

Une biographie de Gorbatchev par Taline Ter Minassian

Le Président des États-Unis Ronald Reagan et le Premier secrétaire Mikhaïl Gorbatchev au sommet de Genève (19 novembre 1985) © White House Photographic Collection/Domaine public

Tandis que l’étoile de Gorbatchev monte en Occident, elle décline dans son propre pays. Déjà la catastrophe de Tchernobyl (26 avril 1986) avait pu apparaître comme le symptôme général de la faillite à venir du système soviétique lui-même, tandis que « l’absurde guerre en Afghanistan » hâtait son effondrement : Gorbatchev ne pouvait déjà plus faire grand-chose pour l’éviter. L’URSS de l’époque était difficile à décrypter, et c’est à juste titre que Taline Ter Minassian cite les travaux de l’historien français Basile Kerblay, plus fin observateur des changements que la soviétologue Hélène Carrère d’Encausse, dont le pronostic dans L’empire éclaté (1978), qui fit beaucoup de bruit, se révéla finalement erroné puisque le système n’explosa pas sous la poussée des républiques allogènes, mais implosa. (Il faut dire qu’à l’instar de la plupart des soviétologues – à l’exception de chercheurs anglophones comme Sheila Fitzpatrick ou Stephen Cohen – l’actuelle secrétaire perpétuelle de l’Académie française se dispensait de se rendre en URSS.)

Mais il est aussi vrai que Gorbatchev était mal préparé à affronter la célèbre « question nationale », censée avoir été réglée définitivement par le communisme : une fois la brèche ouverte, les revendications nationales s’y engouffrent, sur les rives de la Baltique, mais aussi en Ukraine, bien sûr, en Géorgie et en Arménie. Gorbatchev gère mal ces revendications d’indépendance qui lui semblent « anachroniques » – comme si, encore pétri de la doxa internationaliste (quoique de vitrine), il ne les comprenait pas : Khrouchtchev n’avait-il pas proclamé que « l’URSS était arrivée au stade de la “fusion des nationalités” en un seul ensemble homogène, le “peuple soviétique” » ? Les initiatives de Gorbatchev, qu’il s’agisse d’un référendum sur le maintien d’une forme d’union politique entre les républiques de l’URSS ou d’un autre concernant une nouvelle constitution, n’empêcheront pas le processus en marche d’éclatement de l’URSS. Gorbatchev joue mal, sur tous les tableaux et tous les terrains : des Pays baltes à l’Arménie et à la Géorgie, il est littéralement dépassé par des événements dont il ne parvient pas à prendre la mesure.

Une biographie de Gorbatchev par Taline Ter Minassian

Entre deux verres, Boris Eltsine manœuvre en coulisse et avec habileté le déplacement du centre du pouvoir du Parti vers l’État. Le putsch raté d’août 1991 hâte la dislocation de l’URSS. Tandis que Gorbatchev est fait prisonnier dans sa villégiature de Foros, Eltsine prend la tête de la défense de l’URSS de la perestroïka contre les conservateurs ; il la sacrifiera ensuite de façon théâtrale. On connaît la séance d’humiliation qu’il fit subir à Gorbatchev à peine libéré, lui demandant de signer un texte, qu’il n’avait pas lu, prononçant la suspension puis l’autodissolution du PCUS dont il était le Secrétaire général sur tout le territoire… Gorbatchev reste à son poste de président de l’URSS, auquel il avait été élu en 1990, jusqu’à sa démission, le 25 décembre 1991, l’URSS ayant cessé d’exister en tant que « réalité géopolitique et en tant que sujet de droit international ». Une décision prise à son insu deux semaines plus tôt par les trois présidents de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Les Pays baltes, l’Arménie, la Géorgie et la Moldavie avaient déjà quitté le navire.

D’un bout à l’autre, Gorbatchev aura été trahi par les siens. Cet homme mal aimé par une société à laquelle il ne voulait que du bien, il n’y a guère qu’en Occident qu’on l’appréciait. Pour finalement très vite l’oublier. Veuf depuis 1999, Gorbatchev rumine ses échecs et ses erreurs dans une maison confortable mise à sa disposition par l’État. Dans le documentaire de Vitaly Mansky, il reconnait avoir été trop sûr de lui. Quand le réalisateur lui demande s’il ne pense pas que les Russes devraient « se faire violence » pour être démocrates, il se contente de répondre par un léger sourire ironique. Parce qu’il a cru à son projet de réforme et qu’il a échoué, ou bien parce qu’on ne réagit pas devant une hypothèse aussi simpliste ?